‹ Lettres de Charles Weiss a Charles NodierChapitre 12 sur 20 · XLII · texte numérisé non relu

XLII

7 octobre 4829.

Mon cher ami,

Quand ta lettre est arrivée à Besançon, j'étais à Bâle , où je suis allé faire des recherches pour notre Bi6/iograpAie franc-comtoise. J'y ai trouvé la tragédie de VHomme affligé de Cousin, que tu n'as jamais vue, j'en suis sûr, et plusieurs autres bouquins rarissimes; mais il a fallu me contenter malheureusement d'en rapporter des descriplions, car les exemplaires appartiennent à la bibliothèque de la ville.

Ce que tu me dis de ta position pécuniaire me cause un grand chagrin. Marquiset, le seul banquier que je connaisse, est à Marseille depuis deux mois. Tous mes autres amis et les tiens ne pourraient pas réunir une somme aussi forte que celle dont tu as besoin. Comme tu ne complais, et avec raison, que légèrement sur moi pour te tirer d'embarras, j'espère que tu te seras retourné d'un autre côté et que maintenant tu es tranquille.

Je n'ai rien à demander à M. Courvoisier que des livres pour notre bibliothèque. Je ne devine pas ce que, dans sa position, il pourrait faire pour moi. Explique-toi clairement. Puisqu'il s'agit de ta fille, de notre chère Marie, il n'est rien que je ne fasse avec empressement pour assurer son bonheur et le tien. Tu n'en as jamais douté ; écris-moi donc bien vite. J'irai s'il le faut à Paris avant Tépoque que j'avais fixée pour ce voyage. Je comptais n'y aller qu'avec M. Bourgon, pendant la session; mais c'est le temps où les ministres sont le plus occupés, et je crois qu'il vaut mieux que j'y aille auparavant. Je puis être prêt à partir dans une dizaine de jours ; mais j'attendrai ta réponse avant de me mettre en chemin. Ne vou-

(1) Suit la lettre CV do Nodier. (Rec. Esligaard, p. 222.)

lant pas augmenter tes chaiges, je n'irai pas prendre ma chambre à l'Arsenal ; mais je me logerai si près de toi que nous nous verrons tous les jours, pendant les instants que ta pourras me donner. Je te porterai les notes que j'ai déjà recueillies pour notre Bibliothèqtte^ mais le travail n'est pas encore aussi complet que je le voudnds bien. Si ton Socrates de Gemmis a 39 pages, il n'y manque rien. ]l ne faut point d'armoiries aux Insignia Velleris awrei. Je ne connais point la petite dissertation d'un autre Cbifflet qui se trouve à la fin de ton exemplaire de la Toison d'or. Mais j'en prendrai la note.

Dom Grappin a été très sensible à ton bon souvenir. Au lieu d'une lettre, tu en auras vingt de lui, si tu veux, pour ton autographie. Il écrit du matin au soir avec une facilité que pourrait envier un homme de trente ans, et il est né le i*' février 1738.

Mes tendresses à ta femme et à ta fille. Je t'embrasse de cœur.

3 janvier 1830.

Mon cher ami,

J'ai trouvé ma mère hors de danger, mais il s'en faut dé beaucoup qu'elle soit rétablie. Je ne conserve même qu'une faible espérance de la voir recouvrer entièrement la santé. Je lui ai donné une. garde qui ne la quitte pas un seul instant, et je passe près de son Ut tout le temps que je ne suis pas forcé d'être à la bibliothèque. Souvent je lui parle de toi; quelquefois je lui dis que si tu n'étais pas, toi-même malade, lu viendrais la voir avec ta femme et ta fille, et cela lui fait grand plaisir. D'autres fois je lui dis que lu m'as mandé de la conduire à Paris aussitôt qu'elle serait rétablie ; que tu lui fais préparer un appartement superbe; que lu veux qu'elle assiste au mariage de ta fille, et elle pleure de joie : « Ce pauvre Nodier, il m'aime donc bien ! Dis-lui que je l'aime bien aussi, mais que je ne peux pas aller le voir cet hiver, il fait trop froid. » Je lui ai déjà parlé de mon projet de retourner bientôt à Paris, mais elle ne veut pas y consentir, et tu sais qu'il m'est impossible de la quitter dans la situation où elle se trouve ; mais si je n'assiste pas en pereonne au mariage de Marie, il me semble qu'il est possible de m'y faire représenter par Jouflfroy, et de laisser une place blanche sur le contrat pour que je puisse y mettre ma signature au-dessous de la tienne. Je ne pense pas

qu'ily. ait le moindre inconvénient à.faire cette demande an uolaire. Je voudrais bien offrir aussi quelque chose à Marie qui lui fit plaisir, qui lui rappelât l'amitié qui m'unit à son père et le tendre attachement que je lui ai voué. Tu me feras grand plaisir de ra'aider dans cette circonstance, mais ne va pas lui en parler, car je voudrais la surprendre. Je te permets seulement de consulter sa mère ou Fanny, qui sauront mieux que nous deux ce qui sera le plus convenable. Ne va pas me répondre de travers, car je le veux, et cela sera: mais il vaudrait mieux que cela fût bien. Par exemple, je pourrais lui offrir un joli meuble, une commode, un secrétaire, un bonheur du jour, car nous avons, comme tu sais, d'excellents ébénistes, dont tous les ouvrages se vendent à Paris. Je sais que Marie n'aime pas les futilités, et c'est ce qui m'a donné l'idée d'un meuble de ménage; mais il y a des choses qui pourraient lui plaire davantage, et c'est ce que je voudrais savoir.

La mort de notre pauvre ami Maurice laisse vacante une place de conseiller à la cour royale de Besançon. Son fils ne se trouve pas en position de lui succéder ; il est parti pour Paris dans le dessein de solliciter la place de son père. S'il l'obtient, il n'y a rien à dire; mais s'il ne peut pas l'obtenir, il serait bien à désirer qu'elle fût donnée au fils de Dusillet. Tu pourrais, ce me semble, voir le garde des sceaux, qui t'aime tant, et lui parler pour le jeune Dusillet, qui ne sera présenté ni par M. Chifîlet ni par M. Clerc, quoiqu'il ait cent fois plus de mérite que tous ses concurrents. Cette démarche, qui te coûterait si peu, serait une bonne action sous tous les rapports. Si tu ne veux pas prendre la peine d'aller jusqu'à la cliancellerie , écris du moins une lettre au garde des sceaux ou fais-lui parler par ton gendre. C'est un service que tu ne peux pas refusera Dusillet ni à moi, qui t'en prie.

Le Roi de Bohême n'est pas encore annoncé dans le Journal de la Librairie, S'il était arrivé, comme je l'espérais, avant le jour de l'an, j'en aurais pu placer cinq ou six exemplaires. Dis à Delangle de m'en adresser deux à douze pour quinze, comme nous en sommes convenus. J'en veux offrir un à Saint-Juan, qui a beaucoup de bontés pour ma mère, et je garderai l'autre pour notre bibliothèque. Ce sera le moyen de le faire connaître promptement.

Merlin ne m'a pas encore envoyé ton catalogue; je ne sais pas d'où peut venir ce relard. Guillaume et du Bouvot me l'ont envoyé demander en communication. 11 faut en adresser un exemplaire au bibliothécaire de Dole. Pallu, qui ne dépense pas comme moi ses fonds d'avance, pourra bien faire une demande importante. Quant à moi, je me bornerai aux auteurs franc-comtois qui manquent à

nolte collection. Envoie-moi ton premier catalogue avec les prix, qlie j'avais mis de côté pour l'emporter. Je te le renverrai au besoin quand je les aurai fait copier.

Le bon père Béchet est toujours bien malade. 11 vient d'éprouver, il y a encore quelques jours, une attaque d'apoplexie qui s'est terminée par une paralysie du côté droit. Je l'ai vu dans ce trisle élat; il m*a demandé de tes nouvelles, et comme je lui ai dit que nous avions souvent parlé de lui ensemble, il s'est mis à pleurer. En me répondant, ne manque pas de me dire un mot d'amitié pour ce digne homme, afin que je puisse lui porter ta lettre. Je suis sûr que cela lui fera grand plaisir.

Les fonds de la Bibliothèque pour 1829 sont épuisés il y a longtemps. Je n'ai point d'argent en caisse, mais il m'en reviendra bientôt. Ainsi je pourrai payer Crozet dans le courant de février. Il y a longtemps qu'il aurait été payé s'il m'eût envoyé une facture que je lui ai deitiandée tant de fois. C'est une pièce comptable qu'il me faut fournir absolument. Puisqu'il ne veut pas me l'envoyer, je ferai comme je pourrai pour y suppléer; mais du moins il ne refusera pas, j'espère, de m'accuser la réception de l'argent que je lui enverrai. Quel singulier petit homme !

Fais mes amitiés à tes femmes et aux habitués de l'Arsenal. Idalie te prie de mettre quelques ligues sur son album; elle demande la môme faveur à Soulié, que j'embrasse de tout mon cœur. Mille choses en particulier à Cailleux, que je regrette d'avoir vu si rarement. Tout à toi.

XLIV (i)

22 janvier (1830).

Mon cher ami,

J'ai écrit à M. Courvoisier, comme tu me le demandais; mais quoique je lui aie écrit de bonne encre et en caractères fort lisibles, je ne sais pas si ma lettre aura l'effet que tu en attends pour notre cher Jules. 11 faut, mon ami, que tu prennes un peu sur toi, et que tu fasses une visite à la chancellerie pour inviter Sa Grandeur à signer le contrat de la fille. Je gage bien que tu n'y as pas pensé, mais cela me parait indispensable ; au surplus, demande à cet égard l'avis de Dusillet, qui est à Paris, qui voit tous les jours notre Excellence, à

(1) Suit la lettre GVIII de Nodier. (Roc. Estignard, p. 228.)

laquelle il n'a rien à demander pour lui, puisque son fils vienl d'être nommé conseiller à la cour royale de Besançon en remplacement de Maurice, et qui peut, par cette raison, demander pour toi ou pour ton gendre, car c'est tout un.

Ta lettre, mon ami, est venue ajouter à tous mes chagrins. J'avais besoin de te savoir heureux du bonheur de ta fille, de croire que, ta bibliothèque vendue et toutes tes petites affaires arrangées, tu pourrais prendre quelques mois de repos et soigner ta santé, qui ne continue à être mauvaise que parce que tu ne fais rien pour la rendre bonne. Mais tu ne veux pas même me laisser mes rêves; il faut que je sois inquiet et de ce qui se passe autour de moi et de ce qui se fait à Paris. Le bon M. Béchet est mort le 7 de ce mois d'une attaque de paralysie qui s'est compliquée avec une fièvre catarrhale; il a conservé toutes ses facultés intellectuelles jusqu'au dernier moment. La veille de sa mort, il me parlait encore de toi, et quand je lui ai donné l'assurance que tu ne l'oubliais pas, que tu me parlais de lui dans presque toutes tes lettres, il fit un effort pour sourire et voulut porter ma main, qu'il tenait, à sa bouche; je m'y opposai et l'embrassai les larmes aux yeux. Je ne pensais guère alors que je ne le reverrais plus.

Notre pauvre ami Bailly est mourant de la maladie de poumons qui le mine depuis une dizaine d'années. Il était un peu mieux, il est retombé depuis huit jours, et les médecins déclarent qu'à moins d'un miracle qu'ils n'osent plus se promettre, il est impossible qu'il ne reste pas dans une des crises qui se succèdent à chaque instant. Je vais demander de ses nouvelles trois fois par jour; mais depuis avant-hier on ne veut pas me laisser entrer dans la chambre. On craint que ma figure triste ne le frappe et n'aggrave encore son mal.

Et c'est ce moment-là, mon cher ami, que tu prends pour augmenter mes inquiétudes sur ta santé et sur ta position ! Mais je ne veux pas te croire, je veux garder mes illusions. Il est impossible qu'il y ait au monde des gens assez méchants pour arranger d'avance la chute d'un livre qu'ils ne connaissent pas; mais cela serait, qu'ils ne réussiraient pas dans leur détestable projet. Tous les littérateurs honnêtes se ligueraient pour le faire échouer, et leure tentatives, loin de nuire à Ion livre, en assureraient le succès. Le Roi de Bohême en aura un très grand, c'est moi qui te le prédis. L'ouvrage est gai, original, amusant, et je défie tous les affîdés du saint-office français d'y trouver la moindre chose à reprendre. Ainsi de ce côté-Jà je suis bien tranquille. Ta santé, c'est autre chose, mais aussi pourquoi ne la soigues-tu pas davantage ?

J'ai reça ton calalogae; j'en ai disiribaé des exemplaires à Fabbé Gousset, à Guillaume^ à Bretillot, à Vieille-Maguet, etc. J'ai déjà fait une note pour M. Merlin ; mais je ne Tai pas encore envoyée. Elle est Lieu longue, et elle l'aurait été bien dayantage si j*y avais porté tous les ouvrages donl j'ai envie ; mais dans ma position et avec mes faibles ressources, il faut savoir se borner. Je te prie de répéter à M. Merlin que je ne veux acheter de livres qu'à des prix raisonnables, et que je ne peux pas mettre à ta vente plus de 4 à 500 francs. Aussitôt la réception de son envoi, il sera remboursé en un mandat à vue sur Paris.

Ma mère continue à aller de mieux en mieux. Sans le froid, encore plus rigoureux ici qn'à-Pacis, elle serait, je crois, entièrement rétablie. Elle se lève déjà quelques heures tous les jours; mais elle ne peut pas songer de longtemps à voir la rue, si ce n'est par la fenêtre, et moins encore à faire un voyage comme celui que tu lui proposes. Je lui ai lu le passage de ta lettre qui la concerne; elle en a été vivement touchée et me charge de te faire tous ses remerciements. Le voyage de Paris ne l'effraie pas du tout : si j'étais là, qu'elle dit, je suis bien sûre que Fanny aurait bien soin de moi. Elle s'était mis dans la tête de l'avoir pour bon, et elle y pense toujours.

Viancin et Saint-Juan me chargent de les rappeler à ton souvenir. Fais mes amitiés à Taylor, Cailleuz, Soulié, Jal, etc. Demande à Taylor s'il a eu la complaisance de faire les dessins pour l'album d'idalie. Elle désire y trouver quelques mots de toi, de Soulié, son bon ami, et de Marie, à qui elle dit mille tendresses.

Quant à moi, je fais pour l'heureux couple les vœux les plus ardents. Ah ! si ma dernière démarche près de S[a] G[randeur] pouvait avoû* quelque succès ! Mes tendresses à ta femme et à Fanny. Je t'embrasse de cœur.

3i janvier 1830.

Mon cher ami,

Je reçois de M. Courvoisier une lellre dont je m'empresse de t'adresser la copie, afin que tu voies que je n'ai pas négligé ton affaire, et que, si elle ne réussit pas au gré de tes souhaits, ce n'est pas ma faute.

u Je voudrais, mon cher Weiss, pouvoir faire ce que vous me

demaudez pour le gendre de Nodier. Mais cela? n*est pas aussi facile que vous paraissez le croire. Les places de référendaires sont comptées; le cadre en est rempli; il faudrait quelque vacance. Ce que j'ai fait pour M. Menessier se consolidera, mais en àtlendanl, je ne vois rien de mieux pour lui. »

Cette lettre ne nous ôte pas toute espérance. 11 s'agit de faire naître l'occasion et de la saisir. Je voudrais que tu allasses voir M. Courvoisier pour le remercier de ses bonnes dispositions à ton égard, et l'y affermir. Je sais bien que tu n'aimes pas à te déranger, mais, mon ami, il s'agit du bonheur de ta fille, et cette considération doit l'emporter sur toutes les répugnances, bien ou mal fondées.

J'ai écrit à Pauthier comme tu le désirais. Je lui ai dit que si j'avais pu penser que la place dont il s'agissait pouvait te convenir pour ton gendre, très certainement je ne l'aurais pas demandée pour un autre; que je n'étais allé à Paris que parce que tu m'avais mandé que je pouvais t'y être utile, et que, bien que je ne devinasse pas trop comment, je m'étais mis en route sur-le-champ; que si la place lui eût été accordée, je serais venu le prier de te la céder pour ton gendre, et que très certainement il ne me l'aurait pas refusée; mais que c'était lorsque j'avais été convaincu qu'il ne l'obtiendrait pas, que je l'avais demandée pour toi ; qu'ainsi je ne devinais pas de quoi il pouvait avoir à se plaindre. Je n'ai fait, comme tu vois, que lui répéter ce que j'avais dit à Paris, et ce que je lui avais dit également ; mais c'est qu'il n'y a qu'une manière de dire la vérité.

Dans l'intervalle, Pauthier m'a fait passer copie de sa correspondance avec toi au sujet des volumes inscrits dans ton catalogue, et qu'il ne t'avait cédés qu'avec la condition que tu ne t'en déferais jamais. Je trouve, mon cher ami, que tu lui as répondu bien durement ; je conçois que sa réclamation t'ait fait de la peine; mais il fallait attendre, pour lui répondre, que ta tête fût un peu calmée. Par sa position, Paulhier mérite des égards, et tu lui as dit des choses que je souffrirais peut-être de loi, mais, très certainement, que je ne souffrirais de nul autre. Gomme je n'entends pas que vous restiez brouillés, je lui ai écrit une seconde lettre pour le ramener un peu, le pauvre garçon. Si, comme je le lui dis, j'étais à Paris, je voudrais vous réconcilier dans une matinée, tant la chose me semble facile! Mais je n'y suis pas; et Marie elle-même, malgré tout le plaisir qu'elle aurait à me voir à son mariage, conviendra qu'il est impossible que je songe à me mettre en route par un temps si rigoureux.

Ma mère va de mieux en mieux ; elle se tient levée maintenant

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