‹ Lettres de Charles Weiss a Charles NodierChapitre 16 sur 20 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

3 janvier (1831).

Mon cher ami.

Les six exemplaires que Jules nous avait adressés sont vendus. Il faut le prier de nous en faire passer six autres par la voie qu'il a déjà employée, parce que c'est la plus expéditive, depuis que les courriers ne peuvent plus se charger d'aucun paquet. J'aurais bien fait peut-être d'écrire directement à Jules sous le couvert du garde des sceaux; mais je n'ai pas osé. Depuis que M. Courvoisier n'est

plus à la chancellerie, je ne sais pas de qael bois on s'y chaufléy et son successeur anrait pu trouver fort mauvais que je prisse la liberté grande d*user de son nom pour frauder les droils de la poste. Mais j'espère que ta feras ma commission tout de suite, car il ne faut pas laisser pasiser le moment de la venté.

J*ai embrassé M. Courvoisier à son retour de Paris ; mais les chevaux étaient à sa voilure, et je n*ai pas eu le temps de lui demander s'il avait fait une visite à l'Arsenal. Il m'a paru très content de son voyage ; il est surtout enchanté du roi, dont il a reçu l'accueil le plus gracieux. 11 nous a promis de revenir passer quelques jours avec nous dans le courant de janvier. Quel excellent homme I Je l'ai trouvé vieilli. Peut-être n'est-ce que l'effet de la fatigue du voyage. Je voudrais bien qu'on le renvoyât à la Chambre aux prochaines élections. Il me semble qu'il y représenterait le pays aussi bien que tous nos députés actuels.

Fais-moi le plaisir de me dire le nom du rédacteur de la partie politique dans la Revue de Paris. C'est à mon avis un homme de beaucoup de talent, et pour qui je me sens une grande sympathie. J'ai cru reconnaître dans le premier article, le seul que j'aie lu jusqu'ici, quelque chose de ton style et de tes idées. II me tarde de savoir si je me suis trompé.

Quand tu m'as parlé des Mélodies de Marie, tu me les annonçais comme un recueil de vers dans le genre de ceux d'André Chénier. Mon désappointement a été grand de trouver, au lieu des élégies que j'attendais, une douzaine de romances mises en musique par Marie, mais dont les paroles sont de tous les habitués de l'Arsenal. Les amateurs de musique y trouveront leur compte ; mais moi, qui ne sais pas la valeur d'une note, j'aurais mieux aimé vingt vers de Marie que toute sa musique. Cependant j'espère bien avoir le plaisir d'en entendre quelques morceaux cet hiver chez Béchet ou chez Curasson, où l'on fait de temps en temps de petits concerts.

J'avais écrit, il y a un mois, à M. Péricaud, le bibliothécaire de Lyon, pour lui demander quelques renseignements sur le Récarède du P. Jacques Mayre. Pour le décidera me les envoyer plus promptement, je lui disais que j'en avais besoin pour un ouvrage que nous faisions ensemble. 11 me répond qu'on ne doit pas trop compter sur ta coopération, parce que tu pars au printemps avec le baron Taylor, pour visiter toutes les côtes d'Afrique. Est-ce que cette nouvelle a quelque fondement? Je ne le pense pas. Il y aurait de la folie, dans ton état de santé, d'entreprendre un voyage long et difficile, dans un pays barbare où tu courrais risque à chaque instant de manquer des choses les plus nécessaires. Tu mènerais donc Désirée avec toi

pour te mettre ta cravate le matin? Non, plus j*y pense et plus je trouve qu'il est impossible que tu aies formé un pareil projet. Ce serait un véritable suicide, et il y a longtemps que lu n'y penses plus. Si tu veux voyager encore, que ce soit dans notre Suisse franccomtoise, semée de si jolis villages que tu as si bien décrits, et où lu serais accueilli comme un frère qu'on est heureux de revoir après une longue absence. Mais tu ne peux pas t'exposer k aller plus loin.

Notre coureur de baron, que j'embrasse de tout mon cœur, a-t-il eu la complaisance de faire échanger la livraison de notre exemplaire du Voyage pittoresque? S'il l'a fait, je l'en remercie; s'il ne l'a pas fait, presse-le de me rendre ce service. Il me tarde de voir ce volume relié en maroquin rouge, avec de larges dentelles, placé à côté des deux autres.

Je ne pourrai pas faire beaucoup d'acquisitions celte année pour notre bibliothèque. La somme que m'allouait le conseil municipal a été prise en partie pour subvenir aux premiers frais de l'établissement de la garde nationale. Le maire, qui me témoigne beaucoup d'affection, voulait faire augmenter mon traitement. Le moment était on ne peut plus mal choisi ; quoique tous les membres du conseil aient pour moi de l'estime, et plusieurs de l'amitié, il n'y en a pas un seul, excepté M. Ordinaire, qui ait osé prendre la parole pour appuyer les propositions du maire ; de sorte que j'en suis réduit à mes 1,80Jfr. pour l'année 18*^1. Il n'y a que juste pour aller avec la plus sévère économie, au prix où sont maintenant toutes les denrées. J'espère cependant pouvoir aller à Paris cette année; mais je compte sur M. Michaud pour payer les frais de mon voyage. J'ai déjà 150 articles pour le supplément de la Biographie; c'est la moitié de ce que j'ai promis. Il y en a que je ne fais qu'ébaucher ici, me réservant de les terminer à l'Arsenal, par exemple Jean Flores, le romancier espagnol, que je crois le même que Jeanne Flores, romancière, qui a passé de la Bibliothèque de Lenglet-Dufresnoy dans le manuel de Brunet. C'est un point que tu pourrais bien vérifier à l'aide de votre catalogue.

Mes amitiés à tout ce qui t'entoure. Que fait Albin ? Je l'embrasse de cœur.

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