LIV
15 juillet (1831).
Mon cher ami,
Ce sonl DOS honnêtes gens qui ont eu Tidée de la Gazette; et je leur en sais bon gré, puisque cela m'a valu de ta part une marque de souvenir. De lous ceux qui doivent concourir à la rédaction de ce journal, le rédacteur du Prospectus est peut-être le seul qui partage entièrement ta manière de voir sur notre position actuelle et sur les moyens de nous en tirer; c'est Taîné des fils de M. de Vaulchier, Tancien directeur général des postes, jeune homme de vingt ans^ qui a de l'instruction, de l'esprit et un véritable patriotisme. Des antres collaborateurs, je ne connais que le comte de Poligny d'Augicourt, la Villetle et Curasson. C'est à celui-ci que j'ai fait part de ton désir d'être utile à la province en insérant des articles dans la Gazette, Il m'a chargé de le répondre qu'il acceptait ta coo^ pération avec la plus vive reconnaissance. Quant à ce qui concerne le paiement des articles, on ne peut rien décider à cet égard avant qu'on ait la certitude que les abonnements couvriront au moins les frais d'impression ; mais tu peux être assuré que tes intérêts ne seront point oubliés.
Certes^ un journal rédigé comme tu l'entends ferait le plus grand bien dans notre province. Mais je doute que la nouvelle gazette puisse remplir tes vues, ou plutôt je suis sûr qu'elle ne les remplira pas. Le drapeau qu'ont arboré les rédacteurs n'est pas plus large que la main; quoique battus, ils sont exclusifs, comme s'il s'agissait déjà de partager la curée. Ils ne rêvent qu'une seconde ou une troisième Restauration, dût-elle se faire encore avec le secours des baïonnettes étrangères. Quel parti veux-tu qu'on tire de gens qui ne sont point allés aux élections par l'unique motif qu'ils préfèrent un député violent à un homme modéré, et qui voudraient voir renverser le pouvoir qui les garantit seul de l'anarchie? Ce n'est pas cela que tu veux, ni moi non plus, car tu me fais tort d'imaginer que nous ne pensons pas l'un comme l'autre sur tous les points essentiels. Quoique tu ne m'écrives pas, grâce à la Revue de PariSt le seul journal que je lise, je sais ce que tu penses de la liberté
(1) Suit la lettre GXII de Nodier. (Rec. Ëstignard, p. 238.)
indéfinie, des progrès de la société et du bonheur que nous préparent les ravageurs et les démolisseurs, et je te réponds que nous sommes d*accord. La seule chose en quoi nous différons, c'est que tu conserves de l'espoir, et il y a précisément un an que je n'en ai plus.
J'ai vu le roi, qui a eu la bonté de m'adresser les choses les plus obligeantes sur notre bibliothèque, et de me promettre un livre qu'il ne donne qu'à ses amis, parce qu'il en est l'auteur. Il n*est pas encore arrivé ; c'est du livre que je parle ; mais c'est que, dans les circonstances actuelles, le roi a bien autre chose à penser qu'à la bibliothèque de Besançon.
Ta Clémentine m'a rajeuni de trente ans. Tu es bien heureux d'avoir conservé toute la chaleur et toute la fraîcheur d'imagination de ta jeunesse. J'ai reconnu tous les lieux que tu décris, toutes les personnes dont tu parles avec un vif plaisir. J'espère que dans six semaines, nous en parlerons en nous promenant sur les quais.
Mes amitiés à Soulié et à Cailleux, et au fier baron, qui doit être bien content d'avoir retrouvé l'aiguille de Cléopâtre; fais-lui-en mon compliment. Quand tu écriras à ta femme et à ta fille, parleleur de ma tendre et constante amitié.
Je t'embrasse de cœur.
25 novembre 1831.
Mon cher ami,
M. de la Villetto, dont tu connais et la prose et les vers, puisque tu lis la Gazette de Franche-Comté , va passer une partie de l'hiver à Paris. 11 m'a témoigné le désir d'être admis à tes soirées du dimanche ; c'est un jeune homme de beaucoup d'esprit, fort aimable, excellent musicien, et digne sous tous les rapports de l'accueil que tu lui feras et dont je te saurai beaucoup de gré.
Nous avons ici Crozet, qui te portera le Virgile papier de Hollande, et la moutarde que tu m'as demandée. Je viens de recevoir une lettre de Techener, qui est à Salins, où il paraît qu'il a fait de bonnes affaires avec M. Lemonnier. C'est là du moins ce qu'il me mande en m'annonçant sa prochaine arrivée.
Je t'écrirai plus au long par Crozet. Mes hommages aux dames de l'Arsenal.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
LVI(l)
2 décembre 1831.
Mon chbràhi,
J'ai laissé partir Crozet sans lui donner un billel pour toi; mais ce n'est pas par ma faute, car il m'avait fait espérer que son séjour à Besançon se prolongerait jusqu'à la fîn de la semaine. Il doit être content de son voyage, car il emporte tout ce que nos amateurs avaient de rare et de curieux. Il lui a suffi de faire briller quelques pièces d'or aux yeux de ce pauvre Guillaume pour le décider à se défaire de ses vieux poètes et d'un recueil de peintures que je n'avais vu qu'une fois, il y a plus de vingt ans, mais que je n'avais pas oublié. Il ira sans doute enrichir le cabinet de quelque Anglais qui saura mieux apprécier que notre confrère un pareil trésor. Parmi les autres livres que Crozet a obtenus de Guillaume, il y en a un que je voulais lui racheter pour ta petite bibliothèque. C'est les Contredits du Songe-Creux. 11 m'a promis de ne les céder qu'à ton refus à un autre amateur, mais il n'a pas voulu me dire à quel prix, et cela m'a fort contrarié. Il ne te porte que le Virgile Virai, n'ayant pas pu retrouver les Fables de la Fontaine, qu'on a prises dans ma chambre, ou du moins qu'on a déplacées pendant mon absence. Peignot et Amanton attendent la liste de tes petits Noèls pour en compléter ta collection. Si tu trouves bonne la moutarde de Besançon, c'est M"** Marquiset qui se charge de la provision.
Ch. Demandrc, que je n'ai fait qu'entrevoir à son passage, m'a rapporté tes Souvenirs. Je viens d'en achever la première lecture ; car je me propose bien de les relire plus d'une fois. Jamais aucun ouvrage ne m'a fait autant de plaisir. Je voulais t'indiquer les chapitres dont j'ai été le plus content; mais, en y réfléchissant, je me trouve très embarrassé de dire ceux qui me plaisent le plus. Cependant il me semble que les Emigrés en 4199 et les Prisons sous le Consulat sont ceux qui m'ont le plus rappelé ta bonne et spirituelle causerie. Qu'en dis tu? Je voudrais savoir si tu partages mon avis.
Depuis mon retour je n'ai pas encore repris mon travail ordinaire; je n'ai fait que collectionner et classer les livres que j'ai rapportés
(1) Procèdo la leltro GXV de Nodier. (Rec. Eslignard, p. 247.)
de Paris. Il fait d'aiJlears trop froid pour passer une journée k la bibliothèque, où je ne puis avoir du feu que dans le cabinel du haut. Une fois en train, je terminerai notre Glossaire franc-comtois^ que je te porterai l'année prochaine.
Je n'ai point oublié Tétymologie que Jal nous a demandée. J*ai déjà fouillé bien des volumes pour la trouver. Jault, dans ses notes sur Ménage, dit qu'il n'a pas pu en venir à bout; mais j'espère être plus heureux. Chari se dit encore pour chariol dans plusieurs villages de la Franche-Comté ; Vari signifie évidemment à rebours. Peut-être dans les tumultes populaires conduisit-on autrefois un chariot attelé à rebours, comme depuis on y a conduit un homme, mais sur un cheval ou sur un âne dont il tenait la queue. On va quelquefois chercher bien loin ce qu'on a sous les yeux. Ton autorité dans ces matières est plus grande que la mienne, et j'en passerai par où tu voudras. Si Jal n'était pas pressé, je pourrais lui envoyer sur ce mot une dissertation en forme.
Les vers de Marie n'ont pas eu moins de succès à Besançon qu'à Paris. J'en ai déjà donné des copies, mais non pas à tous ceux qui ni'en ont demandé^ parce que je craindrais qu'on ne les imprimât dans Vlmpartial ou dans la Gazette y et je ne le voudrais pas sans ta permission. La Gazette a déjà rendu compté des Chroniques de Fanny. Je n'ai pas lu l'article, mais je sais qu'il est du jeune Yaulchier^ l'Anacréon et le Pindare de la Gazette. M. de la Villette est à Paris ; il m'a demandé un billet pour toi, que je lui ai donné. Ainsi tu ne manqueras pas de le voir arriver à quelques-unes des soirées de l'Arsenal, dont la célébrité s'étend déjà dans toute la province. C'est un homme d'esprit, mais un peu raide. Le séjour de Paris l'assouplira.
Le baron a-t-il fait remettre chez MM. Debure la livraison qui doit compléter notre exemplaire du Voyage en Franche-Comté? La caisse que MM. Debure doivent m'envoyer ne partira que du 15 au 20. .Et la momie qu'il nous a promise est-elle arrivée ? J'en ai déjà parlé à tous nos amateurs, qui l'attendent avec impatience. Nous ne pouvons plus lui décerner le titre d'académicien, puisqu'il l'a déjà, mais nous pouvons lui décerner des lettres de citoyen, et je crois que personne ne les mérite mieux. En attendant, fais-lui mes compliments.
Mes amitiés à Cailleux, Soulié, Jal et tutti quanti. Je me retrouve souvent avec eux le dimanche, à l'heure où je pense qu'ils sont réunis près de toi. Hommages et embrassements à la femme. Que je voudrais pouvoir te pre.««er sur mon cœur comme il y a quinze jours !
C*est M**** Briot, veuve du chirurgien, qui m'a demandé ceUe lettre pour le la porter elle-même. Elle désire vivement avoir le plaisir de le voir, ainsi que tes dames.
LVII(i)
10avriM832.
Mon cher ami,
Ecris -moi donc un mot pour me rassurer sur la santé des habilants de TArsenal et sur la tienne. Nous sommes tous ici dans une anxiété dont certainement tu ne te fais pas une idée, car tu m'aurais déjà donné de tes nouvelles. H me parait que vos médecins ne sont pas d'accord sur le traitement qu'il convient de suivre pour combattre cette terrible épidémie. Faut-il adopter un régime échauffant, comme le prescrivent les uns, ou se mettre au petit-lait, comme l'ordonnent les autres, ou bien encore se croiser les bras et attendre, comme c'est mon avis? Tu sais que pour moi tu es le plus grand médecin du monde, et que, quand tu serais docteur de l'Université de Vienne, comme tu l'avais fait croire un jour à Barrey, ma confiance dans (es lumières ne serait pas plus aveugle. Dis-moi donc ce que nous devons faire dans le cas d'invasion du choléra.
Michaud, qui, tout en ra'écrivant qu'il n'a pas peur de l'épidémie, a jugé prudent d'aller s'enfermer avec sa famille à la Villette, me charge de te rappeler encore l'article Byron pour le supplément dé la Biographie. Il faudrait qu'il fût fait pour le mois d'août au plus lard. 11 le le paiera ce que tu voudras. D'après cela, mon cher ami, tu ne peux pas le refuser. Que l'importe de travailler pour Michaud ou pour tel autre libraire, pourvu que lu sois bien payé de ton travail ?
J'ai chargé Fallot de souscrire à la nouvelle édition de tes romans. Fais-moi traiter par ton libraire de la façon la plus favorable, voilà tout ce que je te. demande.
Réponds-moi le plus tôt que tu pourras, je t'en prie, et ne manque pas de me nommer toutes les personnes qui t'intéressent. Fais mes amitiés et mes remerciements à Taylor pour son présent de la momie, qui m'a déjà valu la visite de tout Besançon. Ne m'oublie pas près de Cailleux, de Soulié, de Jal, etc.
(1) Précèdo, ainsi que la suivante, la lettre CXVI de Nodier. (Rec. Estignard, p. 249.)
Vianda a passé l'hiver bien tristement, il a perdu, comme tu sais, un de ses enfants pendant que j'étais à Paris. Tous les antres ont éié' malades assez gravement pour nous causer de vives inquié* tndes4 Ils sonl maintenant hors de danger, mais ils ne sont pas en* core rétablis.
Ma mère conlinue à se bien porter, malgré ses quatre-vingts et quelques années. 11 est vrai qu'elle ne sort pas de sa chambre, niAme pour aller à l'église, ce qui la contrarie beaucoup, dès qu'il fait le moindre froid ou que le temps est à la pluie. D'ailleurs, elle a conservé loule sa gaieté. Souvent elle me parle de toi; de ta femme, de Marie, et de Fanny qu'elle a toujours tendrement aimée.
Réponds-moi vite, je t'en prie, et donne-moi des nouvelles de tant de personnes qui me sont chères.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Je prends une vive part au chagrin qu'à dû te causer la mort de M. de Martignac. Quel homme c'était! Et quelle perte dans les temps où nous avons le malheur de vivre !
19 avril 1832.
Mon crer Nodier,
Je ne te conçois pas de me laisser dans une pareille inquiétude sur ton sort et celui de ta famille. A la première nouvelle de l'invasion du choléra, je t'ai écrit pour te prier de me rassurer sur la santé des habitants de l'Arsenal. Une lettre de M. Michaud, la seule que j'aie reçue de Paris depuis un mois, m'engageait à me défier de l'exagération des journaux, qui ne manqueraient pas, disait-il, d'exploiter la maladie pour créer de nouveaux embarras au gouvernement. Ainsi je ne présumais pas que tu dusses quitter Paris avec ta famille. Tu pars et tu ne me l'annonces pas ; c'est hier, dans la rue, que j'apprends que tu es à Metz, chez ton gendre. Je ne te reconnais plus, mon cher Nodier, il faut que le choléra t'ait changé terriblement. Tu me dois un compte détaillé de ton odyssée. Si tu ne veux pas me l'adresser par la poste, publie-le dans les journaux; c'est ainsi que Joulfroy vient de donner aux babil ants de Besançon et de Pontarlier des nouvelles de sa santé par la voie du Patriote, Miran et Muîron sont devenus ses intermédiaires avec les électeurs, qui, comme de juste, ont la préférence dans ses affections. J'avoue ma
faiblesse; cela m*a fait une vive peine. Joufiroy m'onblier, je ne Taurais jamais cru !
Ne rimite pas, écris-moi donc, ou je croirai que la ne m*aimes plus. Je sais qu'il t'est arrivé souvent de laisser passer six mois, un au, sans nie donner de tes nouvelles, mais c'était dans des circons* tances où je ne devais avoir aucune inquiétude. Quand le danger sera passé, je te permettrai de reprendre tes habitudes et de me négliger tant qu'il te plaira, bien sûr de me retrouver toujours le même.
Tout ton monde est à Metz. avec toi, j'entends ta femme et ta fille, et ma chère Fanny ; mais que sont devenus les autres habitants de l'Arsenal, le bon Soulié, etTaylor, etCailleux, et Jal, et tutti quanti? Les journaux disent que les habitants de Paris ne sont plus occupés qu'à donner de leurs nouvelles dans les départements. Il faut que dans cette grande ville il n'y ait plus personne dont je sois connu, car je ne reçois pas un seul billet. Ce pauvre Fallot n'aurait pas manqué de nvécrire, lui; quand j'ai vu que je ne recevais pas de ses lettres, je me suis douté qu'il était malade. Mes prévisions étaient justes; mais il va mieux, et dès qu'il pourra tenir une plume, je suis bien certain de ne pas manquer de nouvelles, j'entends de celles dont j'ai besoin.
Musset et Groslambert sont morts le même jour. Dans notre courte vie nous avions vu la guerre assez longtemps et deux ou trois fois la famine. Pour avoir vu tous les lléaux qui peuvent accabler les hommes, il ne manquait plus que la peste. Grâce à Dieu, désormais, nous pouvons dire que nous avons tout vu.
J'embrasse tout ce qui t'est cher, et toi, méchant^ de tout mon cœur.