‹ Lettres de Charles Weiss a Charles NodierChapitre 18 sur 20 · LIX · texte numérisé non relu

LIX

2 août 1832.

Mon cher ami,

Tu sais que M™* Suard a fait à l'Académie de Besançon un legs de 1 ,500 francs, qui doivent être donnés pendant trois ans à un jeune homme né dans le département du Doubs, sans fortune, et dont les talents promettraient un jour au pays un sujet distingué.

(i) Suit la lettre CXVII de Nodier. (Rec. Estignard, p. 255.)

D'après mes conseils, Fallot s'est mis sur ]es rangs. La commission chargée d'examiner les titres des candidats Ta placé en tête de la liste ; mais ce pauvre Fallot n'a que moi ponr solliciter en sa faveur, tandis que les autres concurrents ont ici leurs parenis et leurs amis, qui ne négligent rien pour capter d'avance les suffrages des académiciens. J'ai donc besoin de toi pour m'aider dans celte œuvre de justice; car Fallot est évidemment, et toute amitié à part, le seul des aspirants à la pension qui puisse répondre aux vues de la fondatrice. Parmi nos antagonistes, celui que je redoute le plus, parce que son exemple ne peut manquer d'entraîner plusieurs de nos confrères, c'est le président Trémolières, qui ne connaît pas Fallot, et qui donnera sa voix, j'en suis sûr, à celui des candidats dont il connaîtra la famille, pourvu qu il ait une conduite exempte de reproches, et. tant soit peu d'aptitude à devenir un médiocre avocat. Mais je sais que tu as la plus grande influence sur notre ami Trémolières, et que tu es capable de le faire revenir de toutes les déterminations qu'il peut avoir déjà prises. 11 faut donc que tu lui écrives une de ces lettres comme tu les sais faire, dans laquelle tu lui diras ce que tu penses de Fallot, de ses dispositions et de son caractère ; mais il n'y a pas de temps à perdre. L'élection doit avoir lieu du Vi au 90 de ce mois. Si tu fais cette démarche, comme je n'en doute pas, ce pauvre Fallot te devra tout son avenir. Pour lui, trois ans passés à Paris dans les écoles et dans les bibliothèques, sans inquiétude sur ses besoins^ il j a là de quoi le rendre un savant consommé. A tout ce que tu sais déjà de son caractère si doux, si noble, si patient, je pourrais ajouter des traits de générosité, de dévouement, de grandeur d'âme, qui redoubleraient l'attachement que tu portes à ce jeune homme si digne d'un meilleur sort. En vérité, je suis tenté de dire comme la plupart des candidats dans leurs demandes à l'Académie : Si M"' Suard avait connu Fallot, elle l'aurait désigné pour jouir le premier de son bienfait : mais non, ce n'est point un secours passager qu'elle lui aurait accordé, mais une pension viagère.

La bonne et charmante lettre que tu m'as écrite l'autre jour veut une réponse prompte. Elle a vivement excité ma sympathie et ma curiosité, et j'attends avec bien diî l'impatience l'article que tu dois faire insérer dans la Revue de Paris. Aussitôt que je l'aurai lu, ma réponse ne se fera pas attendre. Tu peux déjà la deviner ; car c'est la première fois que nous ne serions pas d'accord sur un point de quelque importance.

Relis mon article Woeriot, et tu te convaincras que je n'ai jamais eu la prétention de faire ce graveur Franc-Comtois. J'ai dit seule-

ment qu*il n*était point né à Bar-Ie-Duc, comme le prétendent Jes bibliographes, mais à Bouzy, village de Lorraine, dont élait seigneur M. de Bouzy, que tu as connu, beau-frère de M. de Scey. Je le fais mon compliment sur Tacquisilion des Cent Emblèmes de Georgette de Monlenay. C'est un beau livre et qui n'est pas commun. Cependant notre bibliothèque en possède un exemplaire dans la première reliure, mais en assez mauvais état. J'aurais cru qu'on devait trouver en ce moment beaucoup de livres rares sur les quais ; mais Fallot, qui a la complaisance de les explorer pour moi, me mande qu'on y voit des livres nouveaux, mais des curieux, absolument rien On va vendre ici dans quelques mois une bibliothèque où il se trouvera peut-être quelques livres qui te conviendraient. C'est celle de l'avocat Gaudy, que tu as dû voir dans les ventes, quand nous commencions à les fréquenter, et que tu te rappelleras tout de suite, car ta mémoire ne laisse rien échapper. L'avocat Gaudy est mort depuis dix ans, laissant un fils qui vient de mourir avec sa femme, l'un et l'autre dans moins d'une semaine. Toute la fortune de cette famille, qui est considérable, repose maintenant sur la tête d'un enfant de deux ou trois mois. La bibliothèque doit être superbe ; je t'en enverrai le catalogue, et je me chargerai de tes commissions, que je ferai plus exactement que toi les miennes. Je t'avais prié de souscrire pour moi à la nouvelle édition de les romans. L'as-tu fait? Dis.

Mes tendresses aux habitants de l'Arsenal. Mille choses au cher Sonlié, dont la santé m'a donné des inquiétudes.

Je t'embrasse en frère.

17 février 1833.

Mon cher ami.

Tu ne veux donc pas me donner de tes nouvelles? Autrefois, j'en avais par les journaux ; mais je ne les lis plus maintenant, de sorle que je ne sais pas un mot de ce que lu fais ni ce que tu deviens. J'ai payé depuis longtemps à Techener l'exemplaire que tu as bien voulu me céder à moitié prix, pour notre bibliothèque des Champignons, du docteur Roquet. Je lui ai payé en même temps ja traduction de \di Jtrusalem délivrée. Ainsi c'est une affaire terminée.

Crozet m'a mandé, il y a quelques jours, qu'il t'avait remis de

ma part, comme souvenir de notre bonne et vieille amitié, on bouquin comme tu les aimes, bien propre, bien net, bien conditionné. Je souhaite que tu Taies trouvé digne de figurer dans ta belle armoire, et qu'en le parcourant quelquefois, tu te rappelles celui qui n'a jamais passé un jour de sa vie sans songer à loi et sans regretter le peu d'instants que nous avons passés ensemble.

M. Dugraii t'a fait passer par la poste deux exemplaires de son recueil de poésies, en te priant de le faire annoncer dans quelquesuns des journaux que tu as à ta disposition. Tu ne Jai as pas répondu, cela ne le surprend pas; mais il tient beaucoup à ce que tu dises quelque chose de son livre. Il vient de terminer un drame qu'il destine au Théâtre-Français. J'ai écrit au baron pour le prier d'accorder à notre jeune compatriote une lecture de sa pièce. Le baron ne m'a pas répondu. Si c'est comme cela que vous traitez vos amis de province, comment agissez-vous donc avec les indifférents ?

Tu sais ou tu ne sais pas que le génie militaire vienl de faire abattre le clocher de Saint-Paul, malgré les représentations et les prières du préfet, de la mairie, de l'archevêque, de l'Académie, etc. Pour cette fois, tout le monde était d'accord. Le clocher abattu, nous avons décidé que nous le ferions relever dans la cour de la bibliothèque. Une souscription est ouverte, et je désire que ton nom figure dans la liste des souscripteurs. Ecris-moi donc un billet qu'on puisse imprimer dans nos journaux. Quant à l'argent, je me charge de le donner en ton nom. C'est un moyen d'attirer un grand nombre de souscripteurs qui cesseront de voir avec indifférence la réérection d'un monument donl tu t'occupes à cent lieues de distance.

Nous avons aussi l'intention de fonder une Société franc-comtoise des amis des arts. 11 nous faudrait pour commencer deux cents souscripteurs à 25 fr. par an. Les trouverons-nous ? Je crois que oui, si tu veux t'en mêler. Il suffirait pour cela que tu fisses un ou deux articles sur l'utilité de cet établissement. Un mot de toi produirait plus d'effet que tout ce que je dirais dans un an. Tu n'imagines pas l'ascendant que tu aurais ici sur les hommes de toutes les opinions. C'est toujours la même chose : Laudantur ubi non sunt»

Nous avons eu le malheur de perdre ces jours derniers notre excellent archevêque, M. de Rohan. Personne aujourd'hui n'oserait en dire du mal à Besançon ; les patriotes mêmes qui lui ont donné, l'année dernière, le charivari pendant trois jours, sont les premiers à convenir qu'il avait d'excellentes qualités. Les fondations qu'il a

faites par son testament doivent rendre à jamais son nom recommandable dans la Franche-Comté. 11 lègue 4,000 fr. de rente pour Fentretien d'une maîtrise, 6,000 pour faire continuer leurs études aux jeunes ecclésiastiques du diocèse qui annoncent des dispositions remarquables. Il donne à son chapitre sa chapelle particulière, estimée plus de 1^0,000 fr., et tout ce qui lui appartient dans Téglise, la croix, les chandeliers du maltre-autel, etc. Son intention était de donner à la ville ses tableaux. Il Ta dit à M. Bretillot père; mais la maladie a été si courte qu'il n*a pas eu le temps de faire un codicille.

Quel sera son successeur ? Je n'en sais rien, ni toi non plus. Ce ne serait pas, ce me semble, une chose indifférente que de nous envoyer un prélat qui pût continuer Tœuvre entreprise par M. de Rohan. Les députés doivent avoir quelque influence sur ce choix. Parles-en donc À Jouffroy, à Clément.

Donne-moi des nouvelles de ta femme, de Marie et de Jules, de Fanny et de la nièce. Fais-leur à tous mes amitiés; mais ne me néglige pas aussi longtemps. Voilà encore un hiver de passé ; mais il ne doit pas y en avoir beaucoup à la suite.

Je t'embrasse de cœur.

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