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LETTRE XII

MERVEILLE A GHARMANTC.

1» jaîUet

Je vois avec un véritable plaisir, ma chère amie , que ton existence prend de la couleur : elles sont bien loin, tes plaintes sur la vie de province I Tu le sais maintenant, une poupée de bon sens et de cœur trouve toujours moyen de s'amuser, tout en gardant sa raison.

Nous avons même cet avantage sur les personnes, que, loin de nous enivrer du plaisir, il est pour nous la source de nos meilleures réflexions.

On a enfin décidé que les enfants auraient des vacances complètes : les livres et les cahiers ont disparu.

Si j'avais eu voix au chapitre, j'aurais donné un autre conseil : un peu d'étude , un semblant d'étude, si tu veux, a encore l'avantage de maintenir l'habitude du travail , de ménager les forces souvent inégales des enfants; mais la huitième mer-

veille du monde n'a point été consultée, et nous jouons du matin au soir.

Un de nos jeux favoris est la mattressô de pen* sion.

Ces demoiselles sont autant de respectables mamans qui se débarrassent de Iturs filles. Il faut les entendre parler des défauts ces pauvres petites, les recommander à la sévérité de la maitresse; il faut les voir les fouetter elles-mêmes, au besoin I

Ayant Thonneur, vu mon âge et la fermeté de mon caractère, d^ètre une des maltresses, j'en entends de belles I C'est un phénomène vraiment eu* rieux que ce bavardage féminin prenant son essor I Où vont-elles chercher de pareilles idées?

Ces petites filles sont surtout sévères sur les points où elles exploitent le mieux les faiblesses de leurs mères : celles qui mangent le plus de confitures et de gâteaux, mettent leurs poupées au pain sec.

Milagros est la seule qui gâte sa fUle. Elle lui fait toujours d'agréables surprises, s'inquiète de sa santé, lui tâte le pouls , obtient des sorties de faveur, et dit àNifia qui pleure sans cesse, qu'elle la ramènera en Espagne, dès qu'elle saura un peu de français. Car une poupée espagnole comme il faut ne peut pas ignorer cette langue, qui fait loi dans TEurope entière.

Les pensionnaires prennent dés leçons; elles ont même une maîtresse de musique ; on les promène ; les repas sont annoncés par une petite clochette d'argent; je prends quelquefois la peine de l'agiter moi-même. La nourriture est bonne, saine; rien de recherché ; c'est ce qui convient à des enfants. Enfin, ma chère amie , nous couchons au dortoir. Cette dernière circonstance a donné lieu à un incident extraordinaire, merveilleux.

J'hésiterais à le raconter à toute autre qu a toi : mais le charme de notre correspondance n'est-il pas ce laisser aller du cœur et de l'esprit, qui ne s'inquiète ni d'une redite ni de l'oubli d'une majuscule? Eh bien! donc, ma charmante amie, nous étions toutes au lit; Tordre le plus parfait régnait dans nos idées et dans la chambre, moi seule étais éveillée.

Tout à coup, je vis le plafond s'ouvrir, et une grande et magnifique poupée en descendit

Un diadème brillait à son front; il n'était ni de perles ni de diamants, mais seulement de ces fleurs du matin qui boivent la rosée ; son manteau était en feuilles de roses et garni de ces fleurettes bleues que les Allemands appellent vergiss'mein nicht, et que nous appelons tout bonnement des ne m'oubliez pas.

/^e gracieux manteau s'ouvrit un instant , et je contemplais la robe qui était en fleurs de pom-

mier, chose tout à fait extraordinaire dans cette saison.

La chambre était embaumée, et sans le vif sen* liment de curiosité qui me soutint, j'aurais certes perdu connaissance: Je m'en suis bien gardée, fort heureusement, car une voix aussi douce que la harpe touchée par une main légère, me dit : « Merveille, je suis la fée des poupées, j'habite dans un vallon des Vosges dont la chaîne gracieuse s'offre chaque jour à tes yeux. Je t'aime, car tu es une bonne poupée, et je veux t'accorder, ainsi qu*à tes compagnes, un don auquel vous serez bien sensibles : vivez, parlez, dansez jusqu'à la prochaine aurore. » Et en parlant ainsi, elle étendait une baguette d'aubépine fleurie.

Cette fée bienfaisante avait à peine disparu, que déjà les pensionnaires se frottaient les yeux, bâillaient, s'arrachaient enfin aux douceurs du petit oreiller./^

Ces poupées delà veille ne savaient comment s'y prendre pour vivre. Milutka ne put jamais venir à bout de mettre ses bas ; Niâa appelait sa petite maman et finit par pleurer comme un vrai enfant. Heureusement que, grâce à Louiouse, je suis une poupée prarigu^, et, après m'ètre vêtue convenablement, je courus à Nifla et la dorlotai, l'embrassant, la promenant comme font les mères. Elle se calma, et je montrai à l'élégante Milutka la ma-

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uière de mettre ses bas, lui faisant sentir combien il était ridicule à une jeune personne d'avoir recours à une femme de chambre pour une chose aussi sin^ple.

Roselein était enchantée; on eût dit que la vie lui était connue ; elle commença par faire son lit à Tallemande (ce qui n'est pas la periection), se peigna fort joliment et prit son tricot.

Miss Darling restait sur son lit, les jambes pendantes, trouvant ce qui se passait extrêmement shocking.

Elle demanda à se retirer dans une chambre à part; on lui rit au nez.

La douce miss finit par s'habiller, puis elle ouvrit la fenêtre et regarda la lune.

Gracieuse habilla Pouponne, qui profitant de la circonstance imprévue, demandait de la bouillie, à tue-tête.

Quand nous fûmes habillées, la conversation s'établit; nous parlions toutes à la fois, et chacune dans une langue différente, quoique personne n'ignorât le français.

Je m'évertuais vainement à rétablir le calme, lorsque Gracieuse, la plus instruite sans contredit de nous toutes, déclara que la langue française ayant été adoptée en Europe pour rédiger les traités diplomatiques depuis la paix de Westphalie, nous devions aussi, nous, reconnaître la préémi-

nence de cette langue, ou garder le silence. Cette menace trancha immédiatement la question.

Combien je te regrettais dans cette conjoncture, ma Charmante I car si tes lettres me remplissent dé joie, j'aurais été bien autrement heureuse d'entendre ta Yoixl

Milutka proposa de s'amuser. Elle mit de côté le tricot de Roselein, qui réclamait à grands cris la faveur d'achever son talon; elle tira Darling de sa mélancolique contemplation et fit la proposition de nous apprendre à danser la mazurka, danse favorite et charmante de son pays.

Nous nous aperçûmes seulement alors que la fée avait déposé sur chacun de nos lits une toilette de bal : ce fut un délire de joie.

Gracieuse et moi avions de la peine à maintenir toutes ces petites folles. Cependant les toilettes étant achevées, une mazurka entraînante com* mença, et jamais, je crois, jeunes personnes ne montrèrent des dispositions aussi remarquables que celles dont nous fîmes preuve.

Ohl que nos petites mères auraient été heureuses de nous voir glisser, tourner et retourner I

Roselein propdsa à son tour une valse, qui fut acceptée avec un égal empressement. Mais quoi I dis-tu, un bal sans orchestre? Erreur.

te souviens-tu d'avoir vu chez Giroux, lorsque nous y figurions, un orchestre où une chatte blan-»

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che pinçait de la harpe en perfection, et où un beau singe jouait du violon en se pâmant: tant il était fort musicien?

Eh bien, ma chère, cet orchestre était le nôtre- Le chef, personnage plein de tact^ a su nous plaire et gagner nos cœurs en faisant exécuter tour â tour des airs du pays de chaque danseuse. Ce pi^océdô nous a vivement touchées, et sans la crainte de lui donner trop d'orgueil, nous l'aurions toutes embrassé.

Nous venions de nous asseoir pour reprendre un instant haleine, lorsqu'une table magnifiquement servie parut au milieu de la chambre: nouvelle attention de notre bonne fée.

On aurait pu craindre que ce repas ne fût une illusion d'optique: pas du tout. La fée des Vosges a été magnanime jusqu'au bout.

Au milieu de mets abondants et ex([uis, chacune de nous a trouvé son plat national. Nina s'est précipitée sur la podriga.

• Poselein s'est emparée d'une soupe à la bière, comme si on songeait à la lui disputer, et de tartines de beurre chargées de larges morceaux de langue fourrée.

Darling sourit en prenant une petite théière, d'où coula un thé exquis^' -^

Milutka ne voulut entendre parler d'aucune friandise et se bourra de Kosza (gruau) et de:

Poczki (pâte soufflée); et nous autres, vraies Françaises, nous fîmes honneur au poulet et à la salade, sans oublier les beaux fruits dont la table était couverte.

' Pas une de nous ne mangeait comme Taùtre.

Roselein faisait beaucoup de bruit, ce qui est fort laid; miss Dorling faisait jouer son couteau et sa fourchette comme des baguettes de tambour, et, au risque de se blesser^ elle portait son couteau à sa bouche. Milutka gardait ses gants; cette fantaisie soiileva rassemblée, et force fut à la petite personne de montrer sa main rose. Nous aVons remarqué aussi qu'elle mangeait fort peu de pain, comme Darling; mais, le repas étant achevé, elle grignota des croûtes comme une souris. J'ai promis à Pouponne de ne pas dire qu'elle suçait ses doigts ; mais je te le dis tout de même. Gracieuse a bonne tenue à table: seulement, j'ai regretté de la voir boire la bouche pleine. En un mot, ma chère amie, grâce à la surveillance de Loulouse çt à son bon exemple, moi seule ai mangé d'une façon irréprochable. Les Français ont, du reste, toute une théorie siir l'art de manger: briser les coquilles d'œufs, de crainte qu'elles ne roulent au moment où le domestique enlève l'assiette ; ne jamais couper le nez du fromage pour qu'il conserve intacte la physionomie avec laquelle il s'eàt présenté; peler les pommes et les poires; ne pas cas-

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ser les noisettes avec ses dents ; ne pas mordre dans son pain, le rompre seulement; ne jamais porter son couteau à sa bouche ; avaler d'un trait ce que contient la cuiller; ne pas cracher les noyaux de cerise dans Tassiette, mais les recevoir dans la main et les déposer ensuite : et tant d'autres conventions acceptées.

Il y a eu un toast à la fée des Poupées, à nospc" tites mèresj à l'Alsace qui avait été témoin de ces heures d'existence si bien employées.

Le jour parut, il se fit un grand silence, et en un clin d'œil nous étions toutes au lit, la couverture jusqu'au menton.

Il me semble te voir d'ici; te frottant les yeux et finissant par dire : Merveille rêve I

Précisément; la fée et ses dons, tout cela est un rêve ; mais beaucoup de gens ont la manie de raconter des rêves moins jolis que le mien, et je ne vois pas pourquoi j'aurais passé sous silence un songe, qui me poursuit comme le souvenir d'une douce réalité. D'ailleurs, ne rève-l>-on pas avec ses amis?

Pardonne-moi donc cette folie. Je n'en suis pas moins sérieuse ce matin, et sans les tendresses de Loulouse et de ses amies, je gémirais de ces fêtes prolongées qui me dissipent et me montent l'imagination. Un projet de courses dans nos environs me fournira bientôt matière à des récits plus se* rieux.

Adieu, ma Charmante, Thistoire de toii petit Antoine et de sa mère m'a vivement intéressée. Que n'as-tu fait cette rencontre dans nos montagnes!

Encore adieu, et mille baisers.

Merveille.

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