LETTRE XIII
CHARMANTE A MERVEILLE
Tu as raison : bien des rêves de bonne femme ne valent pas le tien, et je te remercie de me ravoir raconté.
Il y a aussi des gens qui expliquent les rêves.
Or, voici comment j'explique le tien:
Tu seras une fée aussi, toi, et tu répandras tes dons sur les poupées.
Je t'entends, ma douce amie ; tu me demandes ce que j'attends de ta baguette enchantée: rien du tout. Tu ne manqueras pas de rencontrer des folles qui imploreront ton pouvoir. Mais comme tu seras nécessairement une fée bienfaisante, garde-toi de leur accorder tout ce qu'elles te demanderont: co serait pour leur malheur.
Pour moi, chère amie, je le sens bien, jamais je ne m'élèverai aussi haut: n'importe: tu m'aimes, r/est assez.
Le beau temps, qui avait si bien servi nos plaisirs jusqu'ici, nous a abandonnés.
Puisque tu habites un pays de montagnes, tu connais Teflet produit par les brusques changements de la température : plus de soleil, plus de gaieté.
Hier, à notre réveil, nous avons trouvé les montagnes couvertes de neige.
Thérèse et Léon furent d'abord charmés de ce spectacle; ils coururent chez Mme Eugénie en criant: de la neige I delà neige I Malheureusement cette joie ne dura guère; la montagne, devenue étincelante avec les pâles rayons du soleil, disparut tout à coup sous des torrents de pluie.
« Qu'allons-nous devenir? demanda Thérèse d'un air consterné.
— Nous allons travailler pour Charmante, mon enfant, nous lirons, nous causerons. U faut s'habituer aux contrariétés, parce qu'il y en a beaucoup en ce monde, et le meilleur moyen de ne pas trop en souffrir, c'est de ne pas vouloir toujours faire sa volonté.
Il pleut! Eh bien, au lieu de nous promener, nous tirerons parti de nos petits talents.
^ Voyez Charmante, il n'y a pas l'ombre de mauvaise humeur sur sa figure. »
Cette remarque en faveur de ma personne eut an plein succès.
De qjiel secours ne sommes-nous pas? J'en ai plus de joie que d'orgueil.
Nous voilà donc, les enfants, Mme Eugénie et
moi, résolus à faire bonne contenance»
« Ah 1 si javais ma boite de couleurs I 8*écrie
Léon.
*— Elle est ici, mon cher enfant
— Vous y avez pensé, madame?
— Quand Alphonse avait votre âge, il se consolait du mauvais temps avec sa boite de couleurs.
— MoTSy vous avez pensé que le petit Léon pourrait aus^i, lui, avoir besoin de consolations un jour. Quie nous sommes heureux d*ètre avec vous ! »
Mme Eugénie souphra; moi seule j'entendis ce soupir.
Le changement qui s'était opéré dans l'atmosphère donna à Thérèse Vidée de me faire une robe chaude. Avec quelle anxiété l'excellente petite fille suivait les ciseaux de sa gouvernante, taillant un patron I Mais lorsque Mme Eugénie lui remit les ciseaux en disant : « A votre tour, mettez l'étoffe sur le patron, et taillez. » Thérèse devint rouge d'effroi et de plaisir.
Tout réussit à merveille (remarques-tu comme nos deux noms reviennent souvent dans le lan« gage français?).
Léon peignait des chevaux gris, tirant sur le bleu, et des cavaliersha^UléSLdfiLyert pomme. Sais-tu à quel régitoenTih appartiennent?
'^riiérèse ayant achevé sa tâche , il lui prit fantaisie de nie mettre dans tous mes atours, pour aller reïidre visite à une princesse d'Espagne dgnt Varrivée faisait grand bruit.
Je supprime le bavardage inspiré par chaque objet de ma toilette. J'arrive à un fait important.
J'avais mes perles, comme disent les femmes du monde. Or, Thérèse, que la pluie rendait de plus en plus causeuse, demanda combien coûterait un collier de perles fines pour moi.
Mme Eugénie, je suis obligée de Tavouer, haussa les épaules de pitié (ce que je ne lui avais jamais vu faire, ciar elle a des manières parfaites), et répondit qu'elle n allait point chercher des perles au fond de la mer pour des poupées.
Le pinceau de Léon resta dans le verre, et Thérèse m'enfonça une épingle dans le dos, tant la surprise du frère et de la sœur fut grande.
« Au fond de la mer, madame I
— Oui, mes petits amis.
— Voilà un bon sujet de conversation, dit la petite curieuse; tout le monde en profitera. Je dis tout le monde, parce que si, par hasard, Charmante a espéré avoir un collier de vraies perles, elle sera la première à comprendre que ce serait une folie de faire présent à une poupée d'une chose qui ne s'obtient bien certainement qu'avec beaucoup de peine. Car je suppose qu'il n'est pas
facile d*allcr au fond de la mer, quand on n'est pas poisson I
— Si ma petite sœur voulait se taire, elle y gag ne rait a utant cpie moi. ^
— C*est vrai, Léon.
— Eh bien I enfants, si vous m'en croyez, vous prendrez votre atlas; rien n'ajoute à Tintérét d'un récit comme la vue du pays où l'action se passe. Prenez donc la carte d'Asie; très-bien; voyez-vous cette belle île de Ceylan? C'est là que nous allons trouver des perles.
— Est-ce qu'on n'en trouve que là?
— On en trouve également tout le long de la côte d'Arabie, dans diverses îles du golfe Persique, dont nous parlions l'autre jour ; il y en a encore dans 1 océan Indien, le long de la côte de Coromandel.
— Et il faut aller au fond de la mer pour les prendre? dit Thérèse, impatiente de venir au fait.
— Absolument.
— G^st une manière de prendre les bains de mepy/^
"^A Écoutez : c'est au mois de février que commence la pêche des perles, et elle dure jusque dans les premiers jours d'avril. On voit alors arriver sur la plage des milliers d*hommes de tous les pays, de toutes les couleurs. Ces hommes se bâtissent des huttes dressent des tentes pour ex-
poser leurs marchandises. Quanà tous les bateaux sont réunis, un coup de canon annonce le départ; les ouvriers, appelés plongeurs, se dirigent vers les bancs où Ton est sûr de trouver des perles, et avant Taurore on se met en devoir de pécher. Chaque barque porte six rameurs et dix plongeurs; le patron de la barque sert de pilote. Les plongeurs ne descendent pas tous à la fois; ils se divisent par bandes de cinq , qui descendent et remontent alternativement.^
— Est-ce qu'ils n'ont pas peur de se noyer? deimmîda Léon, en laissant de côté sa peinture.
^ — Ces hommes, mon cher Léon, s'exercent à ce rude labeur depuis leur enfance. Et puis ils prennent de grandes mesures de sûreté. Chaque plongeur s'aide d'une grosse pierre de granit en forme dé pyramide, arrondie aux deux bouts; un trou fait à l'extrémité la plus petite de la pierre permet d'y passer une corde. Puis le plongeur est muni d'un sac en filet pour mettre les coquilles où se trouvent les perles. Il tient une corde dont le bout est resté dans la barque, et qui sert à le remonter, dès qu'il donne le signal
— Mais comment peut -il emporter tant de choses?
-i<Attendez : il prend entre les doigts du pied droit, la corde à laquelle est attachée la £ieD!e4 il met entre ceux du pied gauche le filet; puis il
saisit de la main droite la corde qui lui servira pour donner le signal, il se bouche les narines avec Tautre main. ^^^
— Oh ! madame 1 c'est affreux 1
— Arrivé au fond de Teau, il se dépêche d'emplir son filet de toutes les ^uîtres p erlières qui sont sous sa main , et il se fait remonter bien vite.
— Rapporte-t-il beaucoup d'huîtres, madame?
— On dit qu'il n'est pas sans exemple qu'un plongeur rapporte cent cinquante coquilles d'un seul trajet, parce qu'il arrive quelquefois que ces huîtres forment des chapelets : excellente affaire pour le pauvre homme.
— Est-ce qu'il ne meurt pas?
— Non ; mais ce voyage est si pénible, que remonté dans la barque, l'eau lui sort par le nez, la bouche et les oreilles, et quelquefois même il sort du sang.
^ Ils n'ont pas envie de recommencer Je pense I
— Au contraire, un plongeur descend et remonte quarante ou cinquante fois par jour. »
Thérèse et Léon jetèrent un cri d'effroi, et j'ai manqué en faire autant.
« Ne pourraient-ils pas au moins mettee^ du coton dans leurs oreilles ? dit Thérèse. ^ /
^ Ils n'y ont pas encore songé; cependant, quelques-uns se tamponnent le nez et les oreilles.
— Combien de temps restent-ils donc sous l'eau?
— Cela dépend des individus : une minute ou une minute et demie, deux minutes au plus. J'ai lu dans un livre de voyages qu'un plongeur célè- Kre y était resté six minutes.
— Comme j'aurais peur d'être mangée par quelque bête !
— Eux aussi le craignent ^mon enfant; car il y a toujours des requins qui rôdent au fond de la mer, et il arrive de temps à autre qu'un plongeur a une jambe emportée. Ceux qui reviennent sains et saufs n'en valent guère mieux, ils meurent jeunes ; leur corps se couvre de plaies et leur vue s'affaiblit considérablement.
— Mais pourquoi font-ils un pareil métier, aussi 1
— Pour gagner leur vie.
— Gagnent-ils beaucoup, au moins, ces pau vres plongeurs ?
— C'est selon : ils sont payés de diverses manières. Ils conviennent avant la pêclie de leur salaire, qui consiste en argent ou en quelques huîtres ; alors ils courent la chance d'y trouver plus ou moins de perles.
— Combien une huître renferme-t-elle deperlCvS?
— On en trouve quelquefois jusqu'à cent cin< quante; mais aussi, on risque d'ouvrir cinquante huîtres avant de trouver une seule perle.
PuBJCLIBRARY
ASTOR, LErox TiLD^N 1 c J r: Dation ;. 1
LETTRES DE DEUX POUPÉES. i43
— Et pour les ôter, comment fait-on?
— C'est une grande affaire. Dès qu'on a déchargé les bateaux, chaque propriétaire emporte ses huîtres, et, comme Tavare, il met son trésor dans des trous creusés en terre. On étend une natte sur Touverture de ces trous pour empêcher Fair d'y pénétrer, et on abandonne ces huîtres pendant un certain temps. Quand on suppose qu'elles sont suffisamment desséchées, on les ou* vre pour prendre les perles. Il arrive quelquefois qu^on est obligé de les faire bouillir, afln que la perle sorte plus facilement. Les perles hors de la coquille, on les couvre de poudre de perles pour les tailler et les arrondir.
— Madame, Charmante croyait qu'on «rouvait les merles toutes rondes.
— Pas toujours I Vient ensuite un autre travail : on assortit les perles par grosseur, on les perce et on les enûle. Il y a des ouvriers spécialement désignés pour cela. Un bon ouvrier peut percer trois cents petites perles dans sa journée ou six cents grosses. Toutes ces opérations étant ache* vées, les Indiens s'empressent d'acheter les perles et ils les envoient en Europe, où il s'en fait un très-grand conunerce. Il y a des perles qui coûtent vingt-cinq francs pièce, d'autres plus, d'autres moins ; un collier peut coûter quatre mille, vingtcinq mille et même quarante mille francs; cela
dépend de la grosseur et de la régularité des perles.
— Eli bien I n'y pensons plus, dit Thérèse, Charmante n'aura pas de collier de perles fines. Après tout, ces perles n'eussent rien ajouté à son bonheur I »
J'étais vraiment on ne peut plus satisfaite de l'attention de Thérèse et de Léon; mais je t'avoue que je ne le fus pas moins en les voyant se précipiter vers les fenêtres pour admirer le ciel redevenu bleu.
« Voyez, disaient-ils, les montagnes sont revenues, et le soleil les sèche.
— C'est une invitation à aller nous promener, » dit Mme Eugénie.
En un instant les perles, les plongeurs et les requins furent oubliés.
Adieu, chère amie; j'irais au fond de la mer, si je savais t'y trouver. ;
y Charmante.
LA MÊME A LA MÊME
2& juillet
Pas de réponse! Quel mal me fait ton silence, ma chère Merveille {
Qu*est-il arrivé? Je suppose tout, plutôt que de croire à ton indifférence. La vie des poupées tient à si peu de chose 1 Vienne un caprice, et c*en est fait de nous! Les meilleures petites filles ont par* fois des fantaisies cruelles, inspirées par cet esprit de destruction que tu as pu observer comme moi. Je me souviens d'une petite Suédoise de mes amies, âgée de six ans, il est vrai, qui reçut de son parrain une magnifique poupée française, une mariée : grande, svelte, habillée de satin, avec une couronne de fleurs, un voile de tulle; rien ne manquait à l'élégance de sa personne. Elle souriait à ses propres charmes et à la belle destinée que chacun lui prédisait.
L'enfant dont elle faisait Horgueil^ l'amena un ^our^ à la pension : grands compliments, solirdes pensées d'envie. j
La petite fille, se promenant dans la cour avec la mariée, vit par malheur une servante qui descendait un seau dans le puits ; aussitôt il prit Tbor- ' rible fantaisie à la petite de faire descendre sa poupée; et comme les enfants trouvent souvent des complices pour accomplir leurs crimes, Tinfortunée mariée fut mise dans le seau, et s'em-\ - a. barqua pour ce périlleux voyage. ^
Je frémis encore au souvenir des applaudissements des spectateurs de cette scène; figure-toi des tètes brunes et blondes, formant guirlande autour de la niargelle du puits. La mariée descendait, descendait; on la voyait pâlir, trembler, à mesure qu'elle approchait de l'abîma. ^
On entendit une forte secousse^ puis, après uneAJIdcWfVJLseconde de silence, la méchante servante remonta le seau. La mariée remonta aussi, mais dans quel état! Les roses de ses joues avaient à jamais disparu; ses yeux étaient remplis de larmes, son corps était devenu une véritable pâtée, ses riches vêtements d'afl'reuses guenilles. Les plus âgées des petites filles rirent de cette métamorphose, mais l'enfant pleura et en voulutlongtemps à cette servante, qui avait accompli un crime en lui laissant croire à l'innocence de sa fantaisie. Tu le vois, Merveille, de semblables^ souvenirs ne sont ^
pas faits pour m'aider â supporter ton silence; cependant je me fie à. ta Loulouse.
DE DEUX rOUPÉES.
ïkS^\^
Un grand personnage a passé ces jours-ci par Luchon : il ne venait point prendre les eaux.
Il ne fait partie ni du corps
diplomatique ni de Tarmée, ce
qui n'empêclie pas qu'il tient
[beaucoup de place et reçoit la
y"-^^.,^ visite de tous les bai-
aeurs.
Le matin une trompette et un tambour se firent entendre; puis un
monsieur nous annonça qu'il arrivait des Indes avec un magnifique éléphant.
De tous les éloges accordés au nouvel hôte de Luchon, j'ai surtout retenu qu'il était doué d'un excellent naturel; que ses ancêtres avaient bien pu porter au conibat des rois terribles et puissants, mais qu'il a reçu une éducation soignée, amplement justifiée par ses talents, et ne se plait que parmi les gens civilisés. Thérèse, Léon et moi n avions jamais vu d'éléphants que dans nos livres, et nous étions fort curieux d*en voir un en vie.
Le temps était magnifique, et quoiqu'il ne soit pas de très-bon goût d'avoir une mise recherchée pour faire une semblable visite, Thérèse voulut absolument me mettre dans tous mes atours, disant qu'un personnage de treize pieds de haut valait bien la peine qu'on fit quelques frais pour lui.
ce Je crois, dit Léon avec une certaine supériorité masculine, que les éléphants ne se soucient pas plus de la toilette des poupées que de leur propre toilette. N'est-ce pas, madame?
— Je ne sais pas au juste, mon petit ami , ce qu'ils pensent de la toilette des poupées; mais quant à la leur, ils sont loin d y être insensibles.
— Un éléphant! C'est un peu fortl
• Aux Indes, mes enfants, on donne aux élé«
DE DEUX POUt>ÉES. 149
phants les mêmes soins que reçoivent nos chevaux; ils rendent aussi des services: on les monte et on les attelle à des chariots; de plus, ils ont l'honneur de faire cortège aux rois et aux seigneurs. On les couvre, en pareilles circonstances, de riches étoffes, de plaques brillantes ; on leur peint les joues et les oreilles, on les couronne de fleurs, on attache des sonnettes autour d'eux, enfin les longues défenses que vous allez voir tout à l'heure sont elles-mêmes couvertes d'or et d'argent. Le plus curieux, c'est que les éléphants semblent prendre plaisir à se laisser parer ! ils onl de la coquetterie. » . q ^v^J~"v^(
Le discours de Mme Eugétiie fut écouté silencieusement; mais lorsque nous fûmes en présence de rimraense bête, notre crédulité faillit nouSy éc happer ^t si la gouvernante ne nous eût pas, affirmé qu'il en était encore ainsi aux Indes orientales, j'aurais été la première à croire qu elle se plaisait à nous faire des contes, sachant combien nous les aimons.
Nous voilà donc entrés dans le cirque,.
L'image grossièrement peinte sur la toile qui flottait à l'extérieur ne diminua point notre surprise.
Thérèse n'en revenait pas et n'était qu'à moitié rassurée.
La trompe attira d'abord notre attention. Le
150 LETTllES DE DEUX POUPÉES,
cornac (ou conducteur); bon homme, s'intéressa immédiatement aux enfants et à moi ; il mit tout en œuvre pour satisfaire notre curiosité.
« N'ayez pas peur, mes petits amis, dit-il en caressant l'éléphant. C'est l'animal le plus doux du monde. Il n'est pas ingrat, allez; il me connaît, il m'aime. Yoyez comme il tourne la tète au son de ma voix. Il est obéissant, non par crainte, mais par affection. »
^ Le cornac commanda à l'éléphant de fléchir les genoux, puis s'élança sur le dos de l'animal. Alors, il lui ordonna de saluer le petit monsieur et la petite demoiselle venus pour faire sa connaissance.
Conment fit-il ce salut?
— Avec sa trompe, ma chère, comme nous saluons de la main. Le cornac nous a dit que cette trompe faisait l'office d'une véritable main : l'éléphant s'en sert pour ramasser la poussière, enlever des fardeaux, qu'il place lui-même sur son dos
"^ Nous étions dans un véritable ébahissement de tout ce que nous voyions et entendions, lorsque tout à coup je me sentis saisie par la trompe de l'éléphant et enlevée à une hauteur prodigieuse : tu vois d'ici l'eflet.
Un cri général s'éleva dans l'assemblée : l'éléphant et moi nous fûmes les seuls qui gardèrent du sang-froid.
Tout à coop je me sentis saisie par la trompe de l'éléphant. (P 150.)
Tî;E rEW YORK PUBLIC LIBRARY
ASTOR, LENOX TILD^N i-C'Ji\D.;'IiC::
Le bon animal me déposa doucement dans les bras de son maître; celui-ci s'empressa de me restituera Thérèse, fort mécontente, et nous avoua que cette manœuvre s'était exécutée sur un signe de lui.
Si tu aimes Textraordinaire, ma chère amie, en voilà. Quant à Thérèse, dès que je lui fus rendue, elle me cacha sous son manteau, elle n'aurait pas ^ été fi^héed e prendre congé du cornac et de (jflkc ^ • léphant; mais Léon, enhardi par la complaisance ^ ^ i^<^ qu'on avait eue pour nous, fît quelques questions au brave homme, lequel, comme tu le penses, était bien disposé à y répondre.
«Est-ce que les éléphants mangent de la viande crue comme les lions?
— Pi donc I nous ne sommes pas féroces, mon petit monsieur, nous ne mangerions même pas de côtelettes comme celles que vous avez mangées ce matin. Non, non, reprit avec emphase le cornac, les éléphants ne mangent ni chair ni poisson, ils se nourrissent de racines, d'herbes, de feuilles, de bois tendre, de fruits et de graines. Seulement, il leur en faut pas mal : ce bon petit animal que vous voyez mange par jour cent livres de riz,.Êuit : ^ ou cru, mélangé d'herbes (je crus étouffer), et il boirait volontiers un petit verre de vin ou de liqueur.
— Est-ce qu'il marche ?
\bH LETTRES
— S'il m'arche? je vous en réponds, mieux que vous et moi. 11 fuit quinze ou vingt lieues par jour tout à son aise, et si nous étions pressés, il en ferait trente ou quarante. S'il marche! Sans compter qu'il est d'une adresse extrême! Il ne serait pas embarrassé pour terrasser un lion. C'est que, quand il est en colère, il ne badine pas. Lui si doux, si patient, si affectueux (le cornac caressait l'éléphant), devient Tanimal le plus terrible. Alors, il fait trembler la terre avec son corps, arrache les arbres et peut même faire une brèche à un mur avec ses défenses.
— Pourvu qu'il ne. se fâche pas contre nous I
— Vous n'avez rien à craindre : à toutes ses qualités, l'éléphant joint celle 4'Ainierles enfants.
— Quelle vilaine ]peau ! ^ ^\ t x \
— Il est pourtant bien propre, allez ; ces ani- \^\ [ maux-là se baignent iieux ou trois fois par jour,
quand ils se trouvent à proximité d'une rivière. Il y a bien des petites filles qui ne savent pas si
\v r » bien se débarbouiller que lui. Il faut le voir remplir sa trompe d'eau et puis se laver, se laver! Us font quelquefois des malices, ces bons éléphants ; si l'on avise de leur manquer de respect, de les contrarier, ils ne se gênent pas pour vous arroser comme il faut. S'il marche 1 et qu'il
' ^ nage encore comme un poisson.
" — Il nage! plaisantez- vous, monsieur?
— S'il pouvait parler, mon brave éléphant, il vous dirait que les gens de son espèce rendent les plus grands services dans les passages de rivières, qu'ils peuvent se charger de deux pièces de canon et d'une infinité d'autres choses, sans compter qu'ils ne s'opposent point à ce que les hommes qui ne savent pas nager se pendent à leurs oreilles ou à leur queue. »
Mme Eugénie donna le signal du départ, au grand regret de Léon et de Thérèse.
Tu ne t'étonneras guère, si je te dis qu'il ne fut question que d'éléphants tout le reste du jour.
C'est une chose bien précieuse, selon moi simple poupée, de pouvoir instruire de petits enfants en satisfaisant leur curiosité.
Si Thérèse et Léon avaient dû lire tout ce qu'ils ont appris dans cette journée, ils y auraient bien vite renoncé, et pourtant ils aiment la lecture.
Tout en cheminant, la conversation continua.
ce Comme ses petits yeux sont vifsl Avez-vous vu, madame, comme il regardait tendrement son maître? Et ses oreilles! sont- elles longues! Il les remuait toujours. Il est vraiment bien laid, ce pauvre éléphant!
— J'en conviens, mes enfants : toutefois sa laideur est rachetée par l'intelligence dont il fait preuve dans tous les services qu'il rend à l'homme, ce qui prouve encore une fois de plus que la
beauté est peu de chose, même pour un animal, quand on ne possède pas les qualités nécessaires pour se rendre utile et se faire aimer. ^^
Le cornac aurait encore pu vous dire que les éléphants aiment la musique et qu'on parvient à leur faire marquer la mesure avec le pied, au son du tambour et des trompettes.
— Thérèse, ma sœur, si tu le prenais à la place de ton tn^....lro....nom6, dont le tic tac t'impatiente?
— Oui, mon frère, c'est une bonne idée ; charge-toi de trouver un petit éléphant, et puis il faudra que tu aies un tambour et moi une tronipette.
— Ce sera bien amusant !
— Petits fous, laissez-moi vous raconter encore d'autres prodiges de votre nouvel ami. Quoique son nez ne soit pas un modèle et qu'il ne puisse en tirer vanité, il a l'odorat très-fin. Ce gros personnage aime les parfums, les fleurs odorantes : si votre papa lui donnait la permission de se promener près des beaux orangers du jardin, il en mangerait les fleurs avec délices, et vous le verriez en un instant dépouiller les arbustes avec sa trompe.
— Oh I que je voudrais voir cela, madame. Quand nous serons à Bordeaux , il faudra demander à papa de faire venir un éléphant à la campagne, pour manger nos orangers.
— Monsieur votre père goûterait peu la proposition; ensuite, je crois que Téléphant ne voudrait pas traiter ainsi les arbustes d'un propriétaire, il a trop de savoir-vivre pour ne pas résister à une friandise. C'est surtout dans son pays qu'il s'accorde de semblables douceurs ; quand il se pro« mène en liberté dans les prairies, il choisit les plantes odoriférantes; dans les bois, il mange les branches et les fruits, aussi bien que les feuilles de^bananiers et des cocotiers. On dit, je ne l'ai pas vu, que Téléphant choisit les fleurs les plus parfumées, les cueille une à une, en fait un bouquet, en respire le parfum.
— Et le met à sa ceinture, dit Léon enchanta de son bon mot.
— Non, la gourmandise l'emporte sur la co^ quetterie, il porte le bouquet à sa bouche et semble le goûter avec plaisir.
— Tout cela est bien étonnant, madame, et si ma bonne me le disait, je croirais qu'elle me fait des contes de négresse.
^^^st-ce que tous les éléphants sont noirs?
— Non, il y en a de roux et de blancs; mais les noirs sont plus communs.
— Ce doit être drôle, un éléphant blanc !
— Ah 1 les éléphants blancs sont de grands personnages I Les Indiens, dans leur ignorance croient que lame des empereurs passe dans les éléphants
158 LETTOES
blancs; ils témoignent peut-être plus de respect
à ces éléphants qu'ils n'en témoignent à leurs
princes.
— Comment cela?
— Ils les placent dans des palais, leur donnent .>JJ>sa^.aJU des domestiques, de la vaisselle j i*or, et aussi, je
présume, un bon cuisinier. Les éléphants blancs sont revêtus de riches ornements ; ils ne fléchissent les genoux que devant Tempereur, qui leur rend leur salut.
-- Je suis sûr, dit Léon, que si les éléphants pouvaient parler, ils seraient les premiers à dire : « Vous êtes des ignorants ; nous sommes des ani- <f maux utiles, courageux et reconnaissants, mais « nous n'avons point d'âme a'empereur, et ça nous « est bien égal I »
— C'est fort possible, répondit gravement Mme Eugénie. En voilà assez, mes chers enfants.
vo^ovl^yv^ r- Oh I madame, je voudrais savoir combien pèse ' û un éléphant.
— Ma petite fille, j'ai lu quelque part qu'un g%nd éléphant a le goids de cinquante hommes.
— Quel malheur, s'il ftiarchait sui* les cors de notre maître de danse, Thérèse I
— Que tu es drôle, mon frère !
— Madame, continua Thérèse, le cornac a dît (ra'on trouvait les nlus beaux élénhants dans Tîle
de Ceylan; alors, on pourrait bien leur mettre des colliers de perles fines.
— C'est une bonne idée.
— N'est-ce pas que c'est avec les défenses d'éléphants qu'on fait de l'ivoire?
— C'est à dire que ces défenses sont d'une substance qu'on nomme ivoire.
— Tous ces jolis groupes, ces couteaux, ces petits vaisseaux ont coûté la vie aux éléphants ; les Indiens leur font la chasse, car l'ivoire est d'un grand commerce.
— Pauvres bêtes ^ » dirent tristement Thérèse et Léon I
Ainsi se termina notre conversation sur les éléphants.
Je suis presque tentée de te demander pardon d'une lettre aussi longue et aussi savante.
Toutefois, je te dis adieu, ma chérie, sans trompe et sans trompette.
Charmante. .
IIERYBILLB A CHARMANTS.
30 jaiUet.
Oufl quelle lettre pesante, chère amie! Plus d'une fois, je te Favoue, j'ai eu besoin de songer à la petite main rose qui traçait ce bavardage cFé^ léphant, pour arriver jusqu'au bout
Ton récit ne manque pas d'intérei; seulement j'aimerais mieux l'entendre de la bouche d'une docte gouvernante, que de le devoir à la plume d'une poupée.
Je suis franche, car je t'aime. Hélas 1 l'expérience m'a appris la vanité des affections du monde : on se flatte, jusqu'au moment où Ton se trahit.
Moi, ma Charmante, je ne descends pas plus dans les profondeurs de la mer que je ne monte sur les éléphants; ce qui n'empêche pas que j'ai à te raconter un fait très-extraordinaire.
As-tu rencontré sur ton chemin de ces jeunes oncles, pleins de complaisance pour leurs neveux
et nièces? Ils n'usent de leur autorité que pour se faire aimer : porter les petits lorsqu'ils sont las ou qu'un ruisseau menace leurs petits pieds timides ; atteindre les branches de noisettes hors de leur portée, faire des arcs, dresser un chien, raconter des histoires, demander la grâce d'un paresseux aux cheveux blonds et aux joues roses.
Nous possédons ce trésor. L'oncle Raymond est ici; sa présence parmi nous est celle d'un enchanteur. Il a les inventions les plus merveilleuses pour amuser nos petites filles. Loulouse laime tendrement; elle est fîère de lui et ne manque pas de l'appeler mon oiicle vingt-cinq fois . par joury;;:^^
Une poupée commo moi ne pouvait échapper à l'attention d'un jeune homme tel que notre oncle. n a compris mon importance dans la famille, et il ne s'est pas borné à ces agaceries qu'un collégien bien élevé ne manque pas de faire à toute poupée comme il faut.
Or donc, ma Charmante, c'était après le déjeuner; il faisait une chaleur extrême, et les ma« mans ne voulurent pas nous laisser aller au parc. Une seconde de plus et toute la bande joyeuse al lait bouder.
L'oncle Raymond dit à Loulouse :
« Demande donc à Merveille de vous donner
une représentation de danse sur la corde ; elle est très-forte dans ce genre d'exercice, je le sais.
— Ma poupée I la prends-tu pour une marionnette?
— Tant s'en faut, ma nièce : Fart de danser sur la corde n'a rien de commun avec les sauts de ces misérable marionnettes dont tu parles.
— Vraiment 1 Alors je ne dis pas non ; mais comment faire?
— D'abord, il faut demander à Merveille son consentement. »
Aussitôt, Loulouse et deux de ses amies vinrent me dire en grande pompe qu'elles avaient entendu parler de mon talent, et que je serais bien aimable de leur donner une représentation.
Il paraît que, malgré la chaleur peu favorable à une danseuse de corde, j'accueillis la proposition avec une grâce au-dessus de tout éloge : le jeu était commencé.
Pendant que Louise me faisait une toilette de circonstance, robe de crêpe rose, souliers de satin blanc, Raymond, au moyen de deux chevalets placés vis-à-vis l'un de l'autre, tendait une corde de grosseur moyenne à une certaine hauteur.
Je t'avoue qu'en entrant dans le billard, où les spectateurs étaient réunis, j'éprouvai une sorte de vertige à la pensée de monter sur la corde.
Quoique assez maîtresse de moi-même pour ne
pas changer de visage, Raymond vit ce que j'éprouvais, et il me dit avec une bonté que je n'oublierai jamais : « Ma chère Merveille, ayez confiance, je sais que je me ferais un mauvais parti avec le monde entier si j'exposais votre vie, et d'ailleurs la poupée de Loulouse peut-elle m'étre indifférente? Ne craignez donc rien. »
/rVi me mit dans les mains un petit balancier couvert de papier d'argent, me plaça sur la corde, fît apporter du blanc d'Espagne, en frotta la semelle
Je courus légère comme Toiseau.
de mes souliers, et 1 orchestre, confié à Roseleîn, s'étant fait entendre, je commençai à lever un pied et puis l'autre, d'abord lentement, puis plus vite, et enfin je courus légère comme l'oiseau.
Louise ne goûtait qu'à moitié mes succès. Moi, je crus d'abord que c'en était fait de mon nez ;
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pas du tout, peu à peu je pris goût à la danse, et ce fut avec un véritable sentiment de satisfaction que je fis mon premier entrechat. C'est extrêmement agréable, Charmante, de se sentir élevée au-dessus de tout le monde; mais la modestie n'y gagne rien.
La représentation a duré une heure. La corde est restée tendue, et j'y reparaîtrai pour mériter de nouveaux applaudissements. J'étais en nage. Loulouse a jeté sur moi un chàle, m'a emmenée dans sa chambre; j'ai changé de linge; Louise a même poussé la précaution jusqu'à chauffer ma chemise (tant pis pour les Darling). Elle m'essuyait le visage, m'éventait^ me plaignait ; elle me fit boire un peu de kirshen dans de Teau chaude, comme font les hommes au retour de la chasse.
J'entends d'ici la question de ma Charmante : Comment une poupée peut-elle danser sur la corde?
Cette question ne sera point résolue par moi; j'ai promis le secret. Les poupées ne jouent point avec une promesse. J'ai donc le regret, ma douce amie, de ne pouvoir satisfaire ta curiosité ; mais si tu étais ici, je consentirais de grand cœur à partager mes succès avec toi. La présence de l'oncle Raymond amène une variété bien prêtai euse dans notre vie.
Hier, nous sommes allés faire une visite qui avait été remise jusqu'à ce jour à cause de quelques prétendues difficultés, comme le passage d'une >ivière avec des ânes, une montagne à descendré à la nuit.
Raymond a répondu de nous, et la partie a été décidée à la grande satisfaction de tout le monde. Le voyage s'est passé comme Fonde l'avait promis : pas le moindre accident ; la prudence d'une part, l'obéissance de l'autre, il n'en faut pas davantage pour assurer les plaisirs, de l'enfancei Nous sommes arrivés dans un vieux château où la mode tfa pas encore pu exercer son influence, quoique situé à cent lieues de Paris, abrégées par le secours du chemin de fer. Ce château est trèsdifférent du nôtre : ce qui ma surtout frappée, c'est la différence des jouets. Sortie des Salons de Giroux, je n'aurais jamais cru qu'on osât offrir aux petites filles d*âujourd'hui des jouets de bois, de fer-blanc et de faïence. Je fus donc très-surprise en voyant deux bonnes petites sœurs, Noémi et Rosalie, nous présenter une vieille poupée de famille, habillée d'indienne et sans crinoline.
Cette poupée, appelée Manette, excite autant d'admiration que nous; elle est aimée, choyée par les deux sœurs, comme toi et moi le sommes par Loulouse et Thérèse.
Nanette a un ménage de bois, une garde de sol-
dats de plomb ; son carrosse de fer-blanc ne roule pas au moyen de ressorts ; une des petites filles le tire avec une ficelle. Comme société, Nanette a un polichinelle qui s* agite sans aucune espèce de dignité, un chat et un chien ; elle se promène dans une prairie de Nuremberg dont les arbres
Comme société Nanette a un polichinelle. (Page 166.)
gardent toujours la même symétrie et ont la même teinte en toute saison.
J'étais embarrassée de me trouver dans cet intérieur si simple. Évidemment, Nanette ne court pas les chemins comme nous ; elle n'a pas de costume de voyage pour aller d'une campagne à
l'autre : mais son trousseau a été taillé et joliment cousu par les deux sœurs; j*ai vu un bas tricoté par Noémi, c'est un petit chef-d'œuvre. Quand la robe de Nanette est sale, on la savonne.
Ah I que tu te tromperais, Charmante, si tu croyais que j'étais fier de mon élégance I J'étais humiliée de ma crinoline, de mon chapeau bau^ lièrCj de mes bas à jour et de mon saute-enbarque.
Louise ne partageait pas mes sentiments ; elle me regardait d'un air de satisfaction et semblait dire '^y^^y"""^
« Olîelle différence ! »
Entre nous, bien entre nous, ma chère amie, n'est-ce pas folie de renoncer à ces joujoux d'autrefois et de faire de nous des objets de prix?
Ces petites filles avaient l'air aussi heureux que ^iOulouse et ses amies. Et nous-mêmes, Charmante, que gagnons-nous à tant de luxe?
Une fois qu'on a donné à sa fille une poupée merveilleuse, on ne dépense plus rien pour les joujoux. Nous sommes dans la solitude pendant les heures de travail. Nanette a toujours de la société ; qui Tempèche de causer avec ce brave Polichinelle plein d'esprit et de gaieté?
Pour elle, la nuit la plus sombre est sans terreur : au moindre effroi, cavaliers et fantassins marchent à sa défense ; le vieux chien, tout râpé
qu'il est, fait bonne garde; Minet ne laisse pas
sortir de son trou la souris la plus rusée.
Si nous voyons de la verdure et des fleurs, c'est grâce à la tendresse de nos petites mamans; mais que de pauvres poupées seraient heureuses de se trouver de temps en temps dans une belle prairie de Nuremberg, d'y voir une poule et un coq en bois peint I
Du reste, les enfants ont justifié ma critique en s'amusant avec ces modestes joujoux. Koncle Raymond en a fait ressortir l'avantage et l'agrément, et je suis remontée sur mon âne, bien convaincue que le progrès est nuisible aux poupées et aux plaisirs de l'enfance.
Quoiqu'il en soit.... Adieu.
Merveille.
Ui^^''
A LETTRE XVL
LÀ MÊME A LA }A.t}l^.
Août.
Je ne voudrais pas faire de médisance, et toutefois il m* est impossible de te laisser ignorer les observations que me fournissent ces demoiselles. D'ailleurs, j*ai ouï dire qu'il est permis de remarquer les défauts d'autrui pour son propre avan cément.
Je ne nommerai personne, Charmante, non pas même à toi, ma chérie.
Tu as certainement dû observer que les enfants ont deux sortes de défauts : les défauts naturels et ceux qu'on leur donne.
La gentille petite fille à laquelle je pense en ce moment ne serait pas coquette, si sa mère ne portait pas la recherche d'elle-même jusque dans la toilette de son enfant. Quelle erreur, Charmante, de croire que des poupées et des enfants peuvent porter avec indifférence de riches ajustements!
Il faut entendre mon petit personnage deman-
der à sa bonne, quelle robe, quelle ceinture elle lui mettra! Et lorsque le choix de la bonne n'est pas d'accord avec celui de mademoiselle, il s'ensuit une querelle et souvent des larmes.
Arrivée au salon, l'enfant va droit à sa mère et à ses amies les plus sûres pour recevoir' des compliments. Toutefois, cette petite fille marche à sa conquête avec un air de. modestie qui fait mal à voir. Mais bientôt elle considère l'effet que produit son apparition ; ses compagnes l'admirent et la petite ne manque pas de dire : « Ma robe a coûté cent francs; moi, j'ai trois chapeaux! »
Oui, j'ai entendu cela, et j'ai failli sauter de joie jusqu'au plafond, quand une bonne personne demanda à la petite fille : « Mademoiselle, mettez-vous vos trois chapeaux les uns sur les autres ? »
L'enfant ne comprit pas au juste; cependant elle resta interdite et rougit.
Oh ! la coquetterie I que ne fait-on pas pour la donner aux enfants? Et plus tard on s'étonne de récolter ce qu'on a semé.
Pauvres chéris! vous êtes si beaux et si heureux dans votre simplicité 1 Voyez ma Loulouse sauter, gambader l'été dans sa robe de toile et l'hiver dans sa robe de mérinos! son corps a de la souplesse, parce que rien ne l'opprime, ses bras sont potelés, hâlés, et en fait de bijoux je ne lui
Les enfants ont deux défauts : les défauts naturels et ceux qu'on leur donne.
T ;e I-iE^ YORK PUBJC LIBRARY
connais que ceu^ quelle fabrique elle-même : des bracelets en graines de melon ou en perles bleues, et dans là saison des cerises en forme de boucles d'oreilles.
A quoi servent ces réflexions, dis-tu? Pouvonsnous entreprendre la réforme du genre humain, faire la leçon aux mères?
Assurément, Charmante, nos prétentions ne doivent pas s'élever jusque-là; mais nous pouvons quelque chose, ne fût-ce que par les réflexions sages qui nous traversent Tesprit et dont le reflet se voit, n'en doute pas, sur notre physionomie.
Ensuite, il faut tout prévoir : notre correspondance peut tomber aux mains d'une personne.... Tu pâlis et pourquoi, Charmante? cette pensée ne me trouble nullement.
Que verrait-on dans le commerce de nos lettres? L'expression de deux cœurs sincères. Laissons ces terreurs aux petites filles dont le griflbnnage et les fautes d'orthographe sont souvent un sujet de confusion.
Notre écriture, soit dit en passant, est belle, large et franche; un enfant de huit ans nous lirait aussi bien qu'une grand'mère de quatrevingt-dix ans.
Toutefois, chère amie, je suis loin de faire des vœux pour qu'un œil indiscret tombe sur ces pa-
ges. Ma vanité de poupée de ktires ne va pas jusque-là, et je ne sacrifierais pas volontiers à la gloire le mystère qui protège notre bavardage ignoré du monde entier, même contre cette bonne directrice de la poste, qui nous pèse et nous timbre avec tout son sérieux.
Oh ! par exemple ! comme je me suis éloignée de mon sujet ! J'y reviens.
Que dire de cette détestable habitude de questionner les enfants sur ce qu'ils ont vu et entendu? N'est-ce pas les disposer à la critique, créer des mécontents et des insupportables?
J'ai assisté une fois à un interrogatoire sur un dîner.
L'enfant, exercé à ce genre d'observation, nomma tous les plats, en définit l'arrangement et le goût. Gomme c'est important!
Tu souris, méchante! Eh bien, si j'avais un estomac, je ne modifierais pas ma manière de penser.
DE DEUX POUPÉES. i75
C'est par de tels moyens qu'on rend les enfants rapporteurs.
Fil que c'est laid de rapporter 1 ^ie ne suis qu'une poupée, noiademoiselle, mais je n'ai pas à me reprocher de vous avoir dénoncée à votre bonne ou à votre maman.... et pourtant je vous ai vue, petite gourmande, prendre des pruneaux et des dragées rondes, un jour que vous étiez seule dans la chambre. Oui, mademoiselle, votre petite main tremblait, vous regardiez de côté et d'autre avec la crainte d'être surprise; votre bouche était si remplie que vous aviez de grosses joues, absolument comme votre bonne le jour de sa fluxion. Oh! que c'est laid d'être gourmande I Ce n'est guère plus beau d'être curieuse. Vous l'êtes aussi, mademoiselle; n'accusez pas Loulouse de me l'avoir dit; je vous ai vue de mes yeux écouter aux portes, vous pencher par la fenêtre pour regarder un singe qui jouait aux cartes, c'était riieure de vos leçons; vous étiez seule, et si quelqu'un n'était pas entré pour vous retenir par votre robe , vous tombiez dans la rue, petite curieuse I
Je m'aperçois, chère amie, que j'ai empiété sur le domaine des défauts naturels; j'y reste, car tu ne tiens pas plus à la symétrie que moi.
Nous avons eu ces jours passés une scène affreuse : la plus blonde et la plus rose de nos pe-
tites filles, mais aussi la plus jeune, imagina de monter sur le siège du tilbury avec Toncle Raymond. Un refus devait nécessairement être la réponse à une telle fantaisie, d'autant plus que les chevaux sont jeunes.
Quelle ne fut pas notre surprise, en voyant cette enfant insister, pleurer, frapper du pied, crier, se rouler et mordre sa bonne! J'avais bien vu rougir le front de ma Louise dans quelques discussions, mais jamais un spectacle aussi affreux ne s'était offert à mes regards. Moi, qui danse hardiment sur la corde, j'avais peur. Oui, grand peur I
Cette tête lisse se hérissa, ces beaux yeux bleus devinrent terribles; cette petite bouche rose, si jolie quand elle ^ des moustaches de crème ou de chocolat, était hideuse.
Charmante, plaignons cette pauvre petite fille. Que n'aurais-je pas donné pour la voir fouetter? Mais personne n'a eu cette bonne idée !
Chère enfant, que ne puis-je te guérir de cette affreuse maladie, qui se nomme la colère ! Vois, quand la raison t'est revenue, comme tu as honte 1 tu te caches, je le comprends ; si pareil malheur m'arrivait, j'en ferais autant. Tu souffres aussi, ton petit cœur bat trop vite, tu étouffes ; tes larmes brûlent ces bonnes joues que tes parents aiment tant à caresser. Ohl ma chérie, corrige-toi
DE DEUX POUPÉCS. 177
bien vite, autrement tu seras malheureuse ; car personne ne t'aimera, pas même ta poupée, et c'est ce qu'il y a de plus triste au monde.
Il me reste à te raconter une histoire que je voudrais pouvoir oublier. mémoire! don précieux et terrible qui nous ramène vers le passé avec toute Fillusion de la réalité, tu es Fécho fidèle de nos douleurs, tu fais renaître le danger et l'effroi qui l'accompagne, tu rends les pleurs à nos yeux, le sourire à nos lèvres.
Oh Charmante I je donnerais ma plus belle robe pour perdre le souvenir de ce que je vais te raconter. Je voudrais avoir de cette encre sympathique et mystérieuse qui ne laisse pas de trace sur le papier.
Une enfant que j'aime, une enfant chérie de ses parents, traitée avec une indulgence à tonte épreuve, cette enfant a fait un mensonge : horreur 1 horreur!
« Ma fille, est-ce toi qui as renversé Tencriei* sur ma table?
— Non, maman. »
Enfant, pendant que tu trahissais la vérité, tes yeux te trahissaient aussi. Personne ne croit à ce jon; tu l'as dit bien haut pour essayer d'y croire toi-même.
Le livre est magnifique : la Touraine illustrée. Le château d'Amboise est couvert d'un affreux pâté.
La mère ne regrette pas ce beau livre; elle voudrait qu'il n'eût jamais paru sur la table, puisqu'il a été l'occasion d'un mensonge.
Cependant, les domestiques interrogés disent non ; la coupable est connue de tous. L'aveu attendu ne vient pas. Or, tu sauras que nous avons un petit chien, lequel marche sur les pattes de derrière pour obtenir un morceau de sucre, passe au travers d'un cerceau, se promène l'hiver en redingote verte, la canne à la patte. Tout à coup, la mère accuse cet aimable savant d'avoir voulu s'introduire dans le château d'Amboise : sa queue doit être la coupable. Il est condamné à Texil. C'en est fait, Zéphyr quittera cette maison où il reçut le jour. On l'enverra en Lorraine chez une bonne dame qui n'a pas d'encrier sur sa table et encore moins de livres illustrés. Une occasion se présente, Zéphyr partira. Les chevaux sont attelés; l'innocent Zéphyr (c'était pitié de le voir) entend les chevaux ; il croit qu'il s'agit comme tant d'autres fois d'une promenade. Il jappe, il saute avec toutes les grâces d'un chien, qui s'est bien conduit, sur les genoux de sa petite maîtresse, lui lèche les mains, la regarde, lui parle.
Tout â coup des sanglots éclatent.
« Ciell Zéphyr aurait-il mordu mon enfant chérie?
— Oh 1 mère, que j'ai de chagrin !
— Que veux-tu, ma fille, Zéphyr doit nous quitter....
— Maman, Zéphyr n'est pas un chien maladroit. La coupable c^est....
•- Tu la connais?
— Oh I oui, c'est moi.
— Je le savais, répondit gravement la mère; et comme mon enfant n'a pas eu confiance en moi, j'ai dû avoir recours à un petit artifice pour lui arracher un aveu que j'aurais été heureuse d'entendre. Comment ma fille a-t-elle pu mentir?
— Je n'en sais rien, maman, pardonnez-moi; grondez-moi, quoique je sois bien malheureuse. Jamais je n'aurais cru qu'un mensonge ferait tout celai... Et puis on ne me croira plus jamais!
— La confiance reviendra, quand tu auras été fidelle à la vérité pendant un certain temps; car je ne puis té cacher que tu as perdu mon estime, celle de tes amies et de nos serviteurs : c'est ta punition. »
Cet incident a troublé la paix de notre intérieur; mais tous les nuages passent, et celui-ci a passé. Nous sommes redevenues heureuses, parce que la petite fille est redevenue sage.
Adieu, Charmante, je te dis en toute vérité que tu n'as pas d'amie plus dévouée que
Merveille.