‹ Lettres de deux poupéesChapitre 12 sur 37 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

CHARMANTE A MERVEILLE

10 août.

Je conçois qu'une poupée qui danse sur la corde goûte peu les éléphants: si j'avais pu prévoir jusqu'où tu t'élèverais, ma chère amie, je me serais bien gardée de raconter les exploits de ce brave éléphant qui, malgré toute son intelligence, ne sera jamais, du moins je le crois, un danseur de corde.

Tu m'aimes, et tu me dis la vérité ; eh bien, moi je t'aime, et j'accepte la vérité. Je ne suis nullement piquée de tes observations, ma chère Merveille, mais je ne vois pas sans une certaine crainte la vie désœuvrée que tu mènes. Ta correspondance s'en ressent; tu n'es plus cette grave poupée d'autrefois. Remarque, chère amie, que c'est en sui vaut tes conseils que je m'instruis. Et combien je m'en applaudis! Au lieu d'être habillée et déshabillée six fois par jour, de faire l'éternelle dînette, d'être mise en pénitence, et fouettée au besoin, je passe mes journées dans la société intime de

Mme Eugénie et des enfants. J'assiste aux leçons; j*ai un petit pupitre, un tablier de soie noire pour épargner les taches d'encre à ma robe rose; je travaille à mon trousseau ; je suis de toutes les parties. La semaine prochaine nous irons faire les vendanges à Langon.

Je ne connais pas ton Alsace, mais je ne me fi-

Madame Eugénie.

gure rien de plus beau que notre pays avec son 3iel toujours bleu. La Garonne est un fleuve majestueux. La première fois que nous avons pris le bateau à vapeur pour nous rendre à ce joli port

de Langon, j'étais transportée de joie et d'admiration. Les vignes aux pampres verts chinés de rouge ressemblaient, sous les rayons du soleil, à une longue chaîne d'cmeraude et de rubis. Le fleuve est bordé de belles maisons ayant toutes des terrasses où s'empressent d'accourir les mères et les enfants pourvoir passer le bateau. On aime les voyageurs, on les salue avec bienveillance.

Chemin faisant, la clochette du bateau avertit les riverains, et aussitôt des barques amènent de nouveaux voyageurs.

Je pensais à toi, Merveille : mon cœur te cherche toujours , lorsqu'un grand et doux spectacle s'offre à mes regards.

Les pays de vendanges ont un caractère de gaieté qui se communique aux habitants les plus paisibles, même lorsque, comme nous, ils ne boivent pas de vin doux.

Mme Eugénie , que j'aime chaque jour davantage, a une grande joie : son fils passe les vacances avec nous. C'est un élève de Saint-Cyr, grand et beau garçon. 11 parle de guerres et de combats à toute heure. Il nous fait faire l'exercice, et bientôt nous tirerons au pistolet. M. Alphonse prétend que notre éducation serait incomplète sans cela.

Mme Eugénie est tière de son fils; quand elle le voit à cheval, elle rougit d'orgueil, et je crois que

si quelqu'un lui offrait d'éloigner Alphonse d'un champ de bataille, elle refuserait.

Ce jeune homme n'a point le caractère de ton oncle Raymond, il ne joue pas avec nous, il tra« vaille, saute les fossés à cheval et me semble fort occupé de ses moustaches. 11 aime sa ipère. J'ai surpris plus d'une fois une expression de tendre respect dans son regard. Quelle humble et douce femme que cette mèrel Son cœur s'est donné franchement à nous. Aussi, quoique la présence de M. Alphonse rompe un peu notre intimité , je vois avec peine comme les jours passent vite • bientôt le fils quittera sa mère.

A propos de temps, ma bien chère, Thérèse a reçu une montre, et la bonne petite n'a pas voulu que sa poupée fût moins bien traitée qu'ellemême. J'ai donc une belle montre au côté, seulement elle ne va pas; il est toujours midi à ma montre. Cette immobilité me paraît un avantage, et non pas un défaut, comme le prétend Thérèse. Le temps fuit , tout le monde s'en désole : pour moi, il est toujours midi. Oh, Merveille! que de g^ns voudraient ainsi enchaîner les heures I... /Ce présent d'un bon oncle devait nécessairement faire naître bien des questions. Thérèse répond avec complaisance à J^ous ceux qui lui de • mandent l'heure, ne comprenant plus comment elle a pu jusqu'ici se passer d'une montre.

Tu sais que la petite aime à s'instruire ; toutefois elle est douée d'une certaine discrétion qu'il est rare de rencontrer chez les enfants. La plupart d'entre eux pensent qu'une gouvernante doit tout savoir, et ils prennent souvent un malin plaisir à mettre sa science à Tépreuve. Ce n'est pas ainsi que ma petite Thérèse agit avec Mme Eugénie, il y a toujours de la réserve dans ses questions : a Madame, dit-elle l'autre soir, c'est une bien bonne invention qu'une montre : on ne pourrait pas vivre, n'est-ce pas, sans savoir l'heure.

— Vraiment si, mon enfant, il y a des gens qui ne se soucient guère de savoir l'heure , et ils ne s'en portent pas moins bien, je vous assure.]

— Ohl oui, mais c'est une bonne invention.

, Est-ce que Jacob avait une montre?

— Non.

— Vous le savez?

. — Positivement.

— Je disais cela pour plaisanter, madame. Comment pouvez-vous être sûre que Jacob n'avait pas de montre?

— Par la raison, reprit en souriant Mme Eugénie, que les hommes ont vécu longtemps sans avoir recours à ce moyen pour marquer le cours des heures.

— Léon, viens vite, madame va nous raconter Vhistoire des montres.

— Tu ne rêves plus que montres, ma sœur, et puis tu veux toujours savoir le commencement de touti

— C'est plus facile que de savoir la fin :

écoute.

— Mon cher Léon, dit Mme Eugénie , je suis loin de blâmer votre sœur d'aimer à se rendre compte de ce qui frappe son attention. A votre âge, mes chers amis, c'est une excellente manière de s'instruire. La montre de Jacob m'annonce qu'il est sept heures , nous pouvons sortir ; nous causerons en nous promenant. »

A ces mots : la montre de Jacob, Thérèse prit à peine le temps de nouer son chapeau, et m'emmena nu-tête , selon l'usage de beaucoup de poupées du Midi.

Mme Eugénie ne fit pas languir notre curiosité.

« Mes chers enfants , vous avez assez de raison pour comprendre que toutes les inventions humaines ne sont pas nées le même jour, mais qu'elles sont l'œuvre de l'expérience et du génie de l'homme.

« Pendant longtemps les astres, le soleil surtout, et les ombres qu'il laisse derrière lui ont été les moyens de mesurer le temps.

c La m^ontre de Jacob était le soleil. En voyant tout à l'heure l'ombre s'allonger sur la montagne

que nous apercevons de nos fenêtres , j'ai su que rheure de notre promenade était venue.

\\'a \ Le cadran solaire dev ant lequel vous passez avec indifférence est la montre p^r excellence pour le vieux jardinier. Jean n*a pas de montre et il sait toujours Theure.

« Les peuples anciens ont fait toutes les expériences qui nous ont amenés à pouvoir diviser les douze heures qui s'écoulent entre le lever et le coucher du soleil. Ainsi , il y avait des horloges , d'etu et de sable.

\ '-^^ Gonmie le sablier de Catherine pour faire "cuire* les œufs, décria Thérèse avec enthousiasme.

— Précisément. L'horloge d'eau consistait à placer de l'eau dans une urne ou dans une coquille : on la faisait couler goutte à goutte , par un petit trou, dans un autre vase. Vous comprenez que ce travail durait un ou deux jours. L'eau tombée et recueillie indiquait la mesure du temps comme le sablier de Catherine.

— Madame I Charmante et moi étions bien loin de nous jouter de tout cela I

— Au onzième siècle, on inventa les horloges à poids; mais elles coûtaient si cher et étaient si rares , que le roi de France eût été bien content d'orner son palais de celle qui est dans la cuisine. Ce ne fut que quatre cents ans plus tard qu'on

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vit ces horloges chez les gens riches. En 1364, Charles V, dit le Sage (vous voyez que ce mot n'est pas seulement applicable aux enfants), roi de France, fit venir d'Allemagne un célèbre méca* nicien pour faire une horloge.

— Gomment s'appelait-il?

— Qu'est-ce que cela te fait, Thérèse?

— Ce mécanicien se nommait Henri de Wick.

L'horloge qu'il fit fut placée au palais du roi, en 1370.

— Et les montres, madame?

^ Au quinzième siècle, Pierre Hele, puisque vous aimez à savoir le nom des gens, né à Nuremberg, la ville des jouets, inventa les horloges de poche, qui ne sont autre chose que les montres. Ces premières montres , ma chère Thérèse, n'avaient pas la forme de la vôtre ; elles étaient ovales» aussi les appelait on œufs vivants de Nuremberg.

— Oh! madame, que j'aime ces histoires-là!

— Malgré toute l'admiration qu'excita l'apparition de ces montres , elles étaient loin d'avoir la précision des nôtres. Beaucoup de savants s'appliquèrent à les perfectionner, et ils ont réussi, comme vous le voyez, puisque aujourd'hui rien n'est plus ordinaire que d'avoir une montre. Cependant, celles qui ont une grande précision sont encore un objet fort cher.

« De tontes ces recherches et de ces inventions

successives est né le réveil-matin , que beaucoup de gens apprécient peu, il est vrai, mais qui n'en est pas moins Tami fidèle des hommes laborieux et des voyageurs.

et Les religieux furent les premiers à faire L^o^Aw. ti^O^eage duré veU-mûtln. Dè ]k à cette époque on avait inventé un mécanisme au moyen duquel une bougie s'allumait elle-même au moment où la sonnerie se-faisait entendre.

« Il y a encore les horloges à cq.r|}lQp.

, vvAA/'^ — Oui, j'en ai entendu à Liège, j'étais toute petite, toute petite, et, quand je pleurais, ma bonne me portait sur la place pour entendre le çgrilloQ.. qui me consolait.

— Eh bien ! cette invention existait avant le quinzième siècle. On a vu aussi plus tard des horloges à jeux de harpes et de flûtes^

« Des horloges , on est arrivé à faire jouer des airs aux montres , aux tabatières et aux pelotes. Il suffit pour cela de pousser un ressort.

— Bon papa a une tabatière qui joue le Barbier de Séville,

— Vous voyez, mes enfants, tout ce qu'il a fallu de temps, d'étude et de patience aux hommes, pour arriver à ce qu'une montre ne soit plus un objet de luxe. Aujourd'hui, l'ouvrier et les petites filles sages ne peuvent plus ignorer la marche du temps. »

Thérèse était dans Tétonnemcnt des connaissances de Mme Eugénie, et moi j'admirais son zèle et sa prévoyance ; car le matin même j'avais vu rintelligente et bonne personne lire un long article sur l'horlogerie. Ce soin m'a donné une bien plus grande idée de Mme Eugénie, que la science d'un membre de l'Institut ne m'eût fait d'effet.

Appelle-moi pédante si tu veux, ma bien chère, mais je trouve toujours un plaisir nouveau à ces causeries instructives. J'espère que toi-même tu finiras par y prendre goût.

J'ai lu avec un vif intérêt ce que tu me dis des défauts des enfants. Je constate avec bonheur que ma petite Thérèse n'a que des défauts simples, qui céderont aux soins de son excellente gouvernante. Quant à Léon, c'est encore un dénicheur d'oiseaux, un peintre dont il faut se méfier. L'amour du vert et du rouge le pousse quelquefois à illustrer des livres qui perdent coneidérablement à soçtir de l'ordinaire.

Adieu, ma Merveille chérie, aimons-nous toujours tendrement, c'est ce qu'il y a de plus doux dans notre vie.

Charmante.

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