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LETTRE XVIII

MERVEILLE A CHARMANTE

i" septembre.

Tes reproches sont justes; malheureusement, je ne me sens pas du tout en train de changer de conduite : je m'amuse, et, quoi que tu en dises, c'est ie vrai rôle d'une poupée. Je suis trop franche pour ne pas t'avouer que les vacances sont tout à •fait de mon goût. Toutefois, ne t'inquiète pas, Merveille est une sensitive, et le jour où la scène changera, je saurai mon rôle à l'instant.

Tes histoires me plaisent. De quel charme est cette correspondance 1 vraiment, nous sommes d'heureuses poupées ! Que de gens n'ont rien à se dire ou ne savent rien se dire, dès qu'il sont séparés ! Mais, dis-tu (car tu as toujours été incon- * solable de ne pouvoir parier), ils se parlent, ils entendent le son de la voix, cette musique de l'âme! Ma chérie, il faut savoir se contenter de ce qu'on a; d'ailleurs j'ai entendu dire bien souvent que les paroles s'envolent et que les écrits restent. Voilà pourquoi sans doute il y a tant de bsjiux

parleurs et si peu de lettres intimes comme les nôtres. Mais, trêve de réflexions, viens avec moi, Charmante, faire une belle promenade.

La partie de TAlsace que nous habitons, le Bas- Rhin, a possédé autrefois un grand nombre de châteaux forts ; des ruines s'élèvent au-dessus des Vosges comme le témoignage des hommes qui ont passé. La partie de plaisir par excellence consiste à aller faire une dinette dans les ruines. On emporte assez de provisions pour passer la journée sans trop souffrir de Téloigneinent de l'office.

Le temps était splendide avant-hier; bonne maman, qui est toujours la bien-^imée, quoique je t'en parle peu, annonça dès huit heures du matin une promenade au vieux Windstein (c'est connue si je disais au château de la pierre du ^vent). A celte nouvelle inattendue, un chœur de cris joyeux s'éleva dans les airs, et ce ne fut pas une petite affaire de contenir cette bande impatiente jusqu'à midi, heure â laquelle s'effectua le départ. Un char â bancs nous emporta : ma présence n'est plus mise en question.

Pour arriver au vieux Windstein on traverse la vallée du Jaegerthal (la vallée du chasseur); ici tout finit en thaï. 0ht n'aie pas peur. Charmante, je ne te donnerai pas de leçons d'allemand. lavais d'abord songé à apprendre cette langue; mais

c'est trop difficile. Toutefois, je sais quelques-uns de ces petits mots de tendresse qui existent dans toutes les langues, et passent naturellement du cœur à la bouche. Louise ne m*a pas laissé ignorer le charme de ce langage. Pardon de cette petite parenthèse, chère amie Je reprends ma course. Nous allions vite, et moi j'irai encore plus vite : je ne te ferai pas une description détaillée de la route. J'arrive d'un bond à un château où nous attendait un goûter, quoiqu'il fût encore de bonne heure; mais les petites filles et les poupées bien élevées ne refusent jamais un fromage à la crème et des gâteaux.

Il n y avait point d'enfant dans ce château. Une dame âgée nous reçut avec bonté" : quelle noble et bonne physionomie I Ses traits se retrouvent dans les portraits de famille dont le salon est orné.

Notre attention fut bientôt attirée par le bruit d'une usine, où Ton fait des barres de fer; l'oncle Raymond voulut nous y conduire, répondant sur sa tète du petit troupeau; mais il trouva peu d'empressement; je crois qu'une fabrique de sucre d orge en bâtons eût bien autrement stimulé la curiosité de nos jeunes touristes.

Après une halte, pendant laquelle le temps fut bien employé, je t'assure, on se remit en route.

Le paysage changea tout à coup d'aspect : ce n'était plus le mouvement de la fabrique; notre

voiture passait en silence au bord d'un étang dont les eaux sont noires comme de Tencre, une petite fille crut même que c'en était. On lui dit que l'étang, encaissé entre deux montagnes couvertes de hêtres et de sapins, reflétait la couleur sombre des arbres. Cette explication ne put dissiper Tim* pression que j'éprouvais à la vue de ces eaux noires. Ce qui m'étonne, c'est que les poissons y courent gaiement comme dans un lac pur et limpide.

^ Enfin, après avoir suivi ce lugubre chemin, nous sommes arrivés au ^gartinet qui alimente l'usine. Il est mû par un petit cours d'eau rétenu par des écluses, ce qui fait que l'eau en sort furieuse et tombe en écume blanche pour disparaître sous le pont.

Arrivés à un petil. sentier, nous descendîmes de voiture, et. bientôt la ruiné du Windstein s'offrit à nos regards. Je t'avoue, ma chère amie, qu'à l'aspect de cette tour placée à"xine hauteur prodigieuse , je fus enchantée de me sentir dans les bras de Loulouse. Toute la troupe voulait s'élancer au sommet du rocher ; bonne maman nous rappela que nous avions à faire une visite au garde forestier, dont la maison est bâtie dans le roc; il s'y trouve aussi des souterrains qui servent d'écurie,

. de grange et de cuisine.

Raymond ayant découvert une espèce de salir

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creusée dans le roc, la société s'y établit; on fit du feu pour cuire des pommes de terre apportées tout exprès. Bonne maman favorisait cette dinette en grand, car elle craignait de voir les petites s^engager dans le sentier qui conduit à la ruine jusqu'à une certaine hauteur. Elle vante toujours les vues prises d'en bas. Ce manège lui réussit quelquefois. Loulouse ayant fait des questions, bonne maman s'empressa d'y répondre.

Certainement, le Windstein était un château fort, ces rochers que vous voyez étaient surmon^ tés et flanqués de tours et d'autres édifices dont il est surprenant de trouver encore des restes, car on croit que le vieux Windstein a été bâti en 1212J y a des souterrains, des cachots, des chambres, une cuisine, tout ce qui constate une grande habitation. Nous verrons tout à l'heure l'entrée d'un souterrain qui devait communiquer avec le Schœneck {le joli coin), d'où la vue est si belle.

Bonne maman eut beau faire, il fallut se mettre en route; j'étais contre cette excursion remplie de dangers. N'importe, nous voilà grimpant; du reste, toutes ces robes roses, bleues et blanches, ces petits pieds gravissant la montagne, étaient d'un effet charmant. Les cris de surprise et d'effroi se succédaient. Raymond était un officier d'ordonnance incomparable : il parait à tous les dangers;

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