ASTOR, LENOX
une fois il me m*iL sur ses épaules et Loulouse sous son bras. / / /x Pourquoi avoir fait cette dangereuse promenade? Par Tunique raison, ma chère, que les voyageurs ne manquent jamais d*aller visiter les ruines du vieux Windstein et que les enfants veulent toujours imiter les grandes personnes, se figurant que le plaisir est surtout là où ils ne peuvent aller; mais cette ruine, établie sur un rocher de neuf cents pieds de longueur, n'a été pour eux et pour moi qu'une masse imposante.
Raymond nous a dit que dlmmenses trésors étaient cachés dans les souterrains du Windstein; qu'il voudrait bien les prendre pour acheter des poupées à ces demoiselles, mais que des chiens infernaux gardaient l'entrée du souterrain. Je ^réfère son autre conte. Il prétend avoir vu la nuit une dame sortir de ce sombre séjour pour se promener au clair de lune; elle était belle et blonde, et portait une magnifique couronne sur la tète.
Cette excursion a eu surtout pour résultat de faire apprécier aux enfants les promenades faciles au milieu desquelles nous sommes placés. 11 ne me déplaît pas non plus de te prouver que j'habite un pays qui a ses beautés. Je ne suis pas assez forte en géographie pour établir une discussion; mais je crois que mon pays vaut bien le
tien. Ohl si tu voyais nos forêts! Figure-toi d'immenses jardins plantés de bruyères roses et blanches, des tapis de mousse toujours fraîche et douce aux pieds. Les Vosges^ malgré leur couronne de hêtres et de sapins, n'ont point l'aspect sévère des Pyrénées. Ici, il n'y a point de précipices et de torrents, la vallée est paisible, et les ombres prolongées de septembre se jouent dans les prairies prêtes à rendre une nouvelle moisson embaumée. Que ne donnerais-je pas, ma chérie, pour passer quelques heures avec toi dans notre forêt du Grossenwa ldjjQue dirions- nous? Rien; mais est-il toujours nécessaire de parler pour s'entendre?
Depuis ta dernière lettre, je suis moins gaie et je vois arriver avec un certain contentement le jour du départ des amies de Louise. Tu as raison, l'oisiveté des vacances est dangereuse, et j'aspire à reprendre ma vie ordinaire
Tous nos oiseaux sont envolés, à l'exception de notre gentille Milagros. Le bruit, les plaisirs ont à peine disparu, et déjà nous sentons le bienfait du calme de la vie de famille.
Aucune bonne action, Charmante, n'était venue marquer nos journées; nous ne vivions que pour nous amuser. Notre cœur était-il changé? Non; seulement; nous ne pensions qu'à nous. Pendant
ce temps-là, Suzanne, la fille du jardinier, notre amie^ âgée de huit ans, était gravement malade Nous n'avions pas remarqué que ses petits paniers de fraises, ses bouquets de la montagne nous manquaient! Ohl le monde. Sa puissance s'est fait sentir jusque dans le cœur de ma Louise. Grand monde, petit monde^ Tun et l'autre renferment régoïsme. Regarde, observe, Charmante, et tu te convaincras de cette affreuse vérité.
A peine les amies furent-elle parties, que Louise demanda Suzanne.
« Suzanne I elle est au lit depuis un mois, la pauvre petite I »
Aussitôt Louise court chez sa mère lui annoncer la maladie de Suzanne.
« Crois-tu, chère enfant, que j'aie négligé cette bonne petite fille avec laquelle tu as joué tant de fois?
— Maman, pourquoi ne m'avez-vous pas dit que Suzanne était malade?
— Je n'ai pas voulu t' attrister; cependant si tu avais prononcé son nom une seule fois, je ne t'aurais pas caché la vérité.
— C'est singulier! dît Louise en me regardant, j'aime beaucoup Suzanne et je n'ai pas du tout pensé à elle. Maman, expliquez-moi comment cela se fait.
— C'est une bien vilaine raison, Louise; mais
je te la dirai. Tu n'as pas pensé à Suzanne parce que tu n'avais pas besoin d'elle pour jouer.
— Maman, c'est vrai! Est-ce que j'ai un mauvais cœur?
— Non, ma fille ; il y a bien un peu d'égoïsme dans cet oubli, mais il y a aussi la légèreté de ton âge. »
Une visite à Suzanne fut immédiatement résolue. Milagros voulut en être, et comme il n'y avait aucun danger pour les enfants et pour moi, Mme Deville nous conduisit sans tarder chez la petite malade^ y^
Notre arrivée fit grand effet ; la maison de la jardinière se composait d'une grande chambre, où couchait toute la famille , et d'un cabinet n'ayant d'autre jour que celui qui arrivait par une porte donnant .dans la chambre. Ces bonnes gens n'étaient point dans la misère; leur travail eût-il été insuffisant, le château était là pour venir en aide à ses braves serviteurs.
Loulouse était entrée là souvent, munie d'une tartine pour Suzanne ; alors tout le monde se por* tait bien, était joyeux, et Louise avait trouvé plus d'un sujet d'amusement dans cette chambre, qui lui paraissait tout autre, maintenant que sa petite amie était malade.
Suzanne était levée ; assise dans le vieux fau* teuil de son père, enveloppée d'une couverture.
elle ne pouvait faire aucun mouvement; mais sa figure amaigrie prit une expression de joie que je n'oublierai jamais.
« Tu es malade, Suzanne?
— Oh I ça va mieux, mamzelle Louise; mais j'ai pris des médecines joliment mauvaises, allez! aussi votre maman me donnera des récompenses pour ma peine.
— Quand tu seras guérie, nous jouerons; voistu Hilagros I C'est une petite amie bien gentille, elle ne querelle pas, elle veut toujours jouer à ce qu'on veut. »
Suzanne ne répondait pas grand' chose, ses yeux ne me quittaient pas ; il est vrai que ce jour-là j'avais le cœur content, on aurait peut-être pu m' appeler Charmante.
Pendant que les mères causaient des progrès de la santé de l'enfant, les petites aussi causaient.
« Je voudrais te faire un plaisir, dit Loulouse à Suzanne, dis-moi ce que tu désires. »
Les joues de la malade se colorèrent; elle baissa les yeux et deux larmes en tombèrent.
« Qu'as-tu donc? Maman, Suzanne pleure, parce que je veux lui faire plaisir.
— D ne faut pas fatiguer Suzanne, mes enfants, retirons-nous.
— Maman, moi je veux lui faire plaisir. Je t'en prie, dis-moi ce que tu désires. »
Et comme nous nous penchions vers elle, Su^ zanne me prit sans proférer une seule parole.
« Ma poupée! C'est impossible!
— Pas pour toujours, dit Suzanne, seulement un peu jusqu'à demain.... mamzelle Louise. »
La jardinière sentit Tindiscrétion de son enfant, toutefois elle Texcusa comme une mère qui serait bien heureuse de satisfaire le caprice de sa fille malade.
<c Laisse-la-lui, dit Milagros, je te prêterai Niiia, ou si tu l'aimes mieux, j'irai la chercher pour Suzanne. »
Cette proposition décida de mon sort. Loulouse, les yeux brillants de larmes, le teint animé, dit à Suzanne :
« Je te la prête jusqu'à demain , aies-en bien sûin, dame! »
V Suzanne éclata de rire.
Pendant que cette petite scène se passait entre les enfants, j'entendais Mme Deville dire à la jardinière :
a Acceptez, vous me ferez plaisir. »
Et la bonne paysanne répondait :
« Puisque madame le veut.... Du reste j'en aurai grand soin. »
Rien ne peut te donner une idée de l'agitation de ma Loulouse. Si je ne me trompe, le souvenir de ce sacrifice ne s'efl'acera pas de sa mémoire. En
quittant la chaumière, elle renouvela ses recommandations à Suzanne, elle me posa le mieux possible, pour ne pas me chiffonner, sur les gepoux de la petite fille, qni n'en croyait pas plus ses yeux que ses oreilles.
Te Tavouerai-je, Charmante I moi qui t'écris des
Bile me posa sur les genoux de la peùte fille. (Page 205.)
pages de philosophie, je fus un peu impressionnée en me voyant dans cette chaumière, et je me demandai avec une sorte d'effroi ce que j'allais devenir pendant vingt-quatre heures chez ces bons paysans. Tu voudrais sourire de pitié? Je te le pardonne, car je n'ai pas tardé à me juger moimême et à prononcer ma condamnation.
Seule avec son enfant, la jardinière me prît dans ses mains, me retourna, examina mon linge, ma robe, mes cheveux et mes yeux. Cette brave femme touchait chaque objet de ma toilette avec une délicatesse extrême. Fidèle à sa promesse, elle ne permit pas à Suzanne de me manier à son gré ; elle me tint longtemps , très-longtemps devant sa petite fille, me tournant et me retournant suivant le caprice de Tenfant.
« Mère, si elle était à moil
— Que ferions-nous d'une demoiselle comme ça, Suzanne? Tu aurais toujours lair d'avoir la poupée du château. Mais laisse venir la Saint-Denis, et tu auras une fille à toi, bien sage, point coquette, et qui sera de la famille; tu pourras la retourner à ton aise. Une poupée en robe de soie, ça n'est pas pour nous, ma mignonne. Allons, je vais mettre Mlle Merveille sur mon lit, et toi, tu vas te coucher. »
Suzanne ne fit pas d'objection, elle se laissa mettre au. lit, et après que sa mère l'eut embrassée et bien bordée, l'enfant s'endormit; nul doute que je lui apparus en rêve.
La mère de Suzanne me regarda encore des pieds à la tète; cette fois c'était pour son propre compte, puis elle me mit dans l'armoire.
Par un hasard tout à fait heureux, une fente de la vieille armoire me permit de ne pas rester
étrangère à ce qui se passait dans ce modeste intérieur. J'étais presque assise sur une pile de linge qui sentait la bonne lessive. Tu aurais grand tort de me plaindre : un peu d'ombre Tait grand bien après le soleil.
Jean, notre bon jardinier, rentra, la bêche sur le dos. A peine avait-il ouvert la porte, qu'il cherchait des yeux son enfant.
« Elle dort, Madeleine?
— Gui , madame est venue avec les enfants. La petite Louise lui a laissé sa poupée jusqu'à demain. C'est du bon monde, mon ami, pas fier, pas rechigné. »
Madeleine ouvrit Tarmoire et me montra à Jean, qui, je dois le dire à son avantage, ne fit pas grande attention à moi.
« J'en ai promis une à Suzanne.
— Tu as bien fait. »
Le bonhomme se leva pour regarder sa fille endormie.
« Madeleine, j'ai encore peur. Si nous la perdions?
— Oh ! mon homme, ne dis pas de ces paroleslà, quand tout est à l'espérance. Si tu l'avais vue avec la poupée de Mlle Loulouse, tu n'aurais plus de ces idées-là. Tu me tournes le cœur, Jean ; remercions plutôt le ciel qui nous a laissé notre enfant. »
Gomme tu le penses bien, chère amie, je n'ai rien vu d'extraordinaire par la fente de mon armoire, et toutefois j'étais loin de me douter de toutes les vertus qu'abritait le toit de cette pauvre chaumière. Pas une plainte : la conversation du mari et de la femme n'a pas d'autre objet que le travail du jour et celui du lendemain. Le service de la table était beaucoup moins élégant qu'au château , mais Tappétit de Jean et de Madeleine ne paraissait nullement en souffrir. D'où j'ai conclu, avec un malin plaisir, que toutes les bonnes choses qui me passent sous le net ne sont guère plus utiles aux autres qu'à moi.
Ha nuit a été très-paisible. Madeleine s'est levée trois fois pour s'assurer du sommeil de sa fille. La pauvre femme dormait profondément lorsque, vers quatre heures du matin , la voix de Suzanne se fit entendre : « Mère , à boire. » La petite fille fut bientôt servie. J'entendis un baiser et la recommandation de dormir encore pour guérir et aller cueillir des noisettes.
Mme Deville et les enfants arrivèrent de bonne heure. Un troisième personnage. les accompagnait : Michette, la femme de charge, était allée à la ville acheter une poupée pour Suzanne. C'était une jolie Alsacienne avec un bonnet a ruban veri et or.
La surprise fut d'autant plus grande que le som-
meil m avait tout à fait eifacée du souvenir de la malade. On ne sait pas assez, Charmante, ou du moins on ftânt d'ignorer le bonheur qu'éprouve une petite fille en recevant sa première poupée. Suzanne devint rouge, balbutia, et prit des mains de Loulouse la jeune Alsacienne qui lui souriait. Je sortis de l'armoire, le danger était passé pour moi. Suzanne ne voyait que sa poupée, et je ne sais quel trésor eût pu Ten distraire un instant.
Ma petite mère remercia Madeleine du soin qu'elle avait pris de ma personne et me tint sur son cœur pendant le trajet de la chaumière au château.
Quand nous fûmes rentrées dans notre chambre, Louise crut devoir s'excuser de m'avoir fait passer une nuit hors du toit maternel. Elle ne dissimula point combien cette séparation lui avait coûté.
a Mais, vois-tu, ma poupée, ajouta 'Louise d'un petit air charmant, elle te trouvait si jolie, si gentille I Et puis il faut bien avoir pitié des malades, et surtout des pauvres enfants qui ne sont pas gâlés comme moi. »
Que ne pouvais-je dire à Louise que la tendresse d'un père et d'une mère suffit au bonheur de Tenfaut, que Suzanne est aussi chérie qu'elle, et que ces pauvres gens se délassent des labeurs de chaque jour en regardant leur fillette, tout comme la riche papa de Louise oublie les ennuis et les pré-
occupations qu'amène la fortune en regardant sa jolie petite Louise!
Adieu, je te ménage une surprise. Permets-moi, en attendant, de te dire encore une fois que je t'aimerai toujours. //^
^/ Merveille.
ce^