LETTRE XIX
LA IfÊlfB A LA MÂlfB.
Non, Charmante, je ne veux pas rivaliser avec toi, je ne veux pas me donner des airs de basbleu qui ne m'iraient pas du tout (du moins je le crois), mais j*aurai la simplicité de te dire les choses merveilleuses que Toncle Raymond nous a apprises.
Nous traversions la place du village, lorsqu'un marchand, assis sur le brancard de sa petite voiture, attira notre attention par ces mots prononcés d'une voix forte : Vingt sous les grosses, dix sous les petites. Yoyez^ voyez, elles sont vivantes^ grasses et bonnes à manger.
Nous n'étions pas chargés d'approvisionner le château; toutefois le marchand obtint notre attention. Quelle ne fut pas notre surprise en voyant des espèces de boites rondes, noires et jaunes, entassées les unes sur les autres. Tout à coup Milagros s'écria : Ça remue!
l^ m^rche^nd 3Qurit à )a petite fille, prit ijnç des
petites boîteSy nous montra une tète, des pattes. C'était une tortue. Raymond en acheta deux, et au lieu d'aller nous promener, nous sommes rentrés en toute hâte. Ce fut un grand spectacle de voir les tortues se traîner sur l'herbe. Louise et Milagros n'en reven& ient pas. « Quelles vilaines bè« ces I » ait Louise.
Milagros n'était point de cet avis, et Raymond, voyant dans les yeux de la bonne petite fille un désir qu'elle n'osait avouer, lui offrit la moins grosse des tortues en lui recommandant d'en avoir bien 9oin.
«L'autre, ajouta Raymond, nous la mangerons.
— La manger? mon oncle, vous riezl
— Pas du tout, Louise, N'as-tu pas vu tous les habitants du village faire leurs provisions? Parce qu'un animal est laid et qu'?l ne court pas, fautille mépriser? Je sais des choses bien intéressantes sur ces pauvres bêtes, mais puisque tu ne t'intéresses qu'aux étourdies comme toi, je.... »
Raymond ne put achever, Loulouse lui mil sa petite main sur la bouche, sauta sur ses genoux, le pria et le supplia si bien, que le grave oncle ayant fait asseoir les deux petites filles sur l'herbe, commença son discours par une leçon de morale, ce qu'on voit pour l'ordinaire à la fin. Cette méthode ma paru assez piquante, et je la conseille-
rais volontiers aux maîtres : ils seraient peut-être plus sûrs d*être écoutés.
« Ma chère Louise, ditToncle Raymond, enchanté de Timportance que lui donnait la rencontre de deux tortues, je voudrais que les petites filles perdissent Thabitude de juger les choses et les gens sur Textérieur. Ton joli chat blanc, auquel tu as mis un ruban rose au cou, qui mange de la crème dans ta soucoupe, est un personnage beaucoup moins intéressant que cette pauvre tortue. »
Louise voulut réclamer, Raymond ne lui en laissa pas le temps.
« Admire donc d*abord cette petite maison dans laquelle vit l'animal, et en parlant, Raymond tournait et retournait la tortue, frappant sur le dos qu'il appela une carapace. Si la tortue n'a pas Tagilité ni la force des autres animaux, elle est à Tabri de bien des malheurs. Touche, Louise, cette dure enveloppe, et tu comprendras que la tortue peut voyager tranquillement sans craindre d'être attaquée par ses ennemis.
— Quels ennemis ?
— Les animaux carnassiers, les oiseaux de proie, qui, je t'assure, se régaleraient volontiers de la chair de tortue.
— Elles sont armées, dit gravement Milagros.
— Précisément. »
Raymond nous lit remarquer que mesdames les
tortues ont la bouche fendue jusqu'aux oreilles, ce qui l^eur valut mille mauvais compliments de la part des petites filles.
« Je croyais, dit Louise, qu'une tortue était trèsgrosse, très-grosse.
— Tu as raison, il y en a d'immenses qui pèsent huit cents livres; mais celles-là sont dans la mer.
— Ma petite étaît-elle dans la mer? demanda Milagros.
— Non , c'est une petite tortue d'eau douce, peut-être une Française du Midi.
— Fi I mon onde, dites une tortue du midi de la France.
— Les grandes tortues de mer, continua tranquillement la petite Espagnole, comment peut-on les prendre, puisqu'elles sont si grosses? et pourquoi les tourmenter?
-MAla chère Milagros, quand vous mangez du poulet, vous ne vous souvenez guère du plaisir que vous avez à jeter du grain dans la basse-cour, parce que les poulets sont notre nourriture naturelle. £h bien I mon enfant, les tortues de mer sont d'un grand secours pour les navigateurs lorsqu'ils se trouvent sur des plages désertes, privés d'aliments frais et sains. Ces grosses tortues broutent l'herbe au fond de la mer.
—Elles ont donc des dents, monsieur Raymond?
— Non, leur mâchoires très-fortes les en dispensent.
— Mais comment peut-on les prendi'e au fond de la merl demanda Louise à son tour.
— Ce n'est pas là qu'on les prend, Loulouse.
Quand les tortues ont brouté Therbe, elles vont à Tembouchure des fleuves pour boire de l'eau douce; c'est alors que les chasseurs s'en emparent, ou bien encore lorsque voulant prendre le frais, elles sortent la tête de l'eau. Mais si 1 on dit lent comme une tortue, on pourrjait dire aussi, prudent comme une tortue. Dès qu'elles aperçoivent l'ombre d'un danger, elles se gardent bien de pareille fantaisie, elles s'en vont au fond de la mer, où elles se trouvent réunies par troupeaux.
-^ Mon oncle, est-ce qu'il y a des tortues au fond de la jolie mer bleue de Biarritz?
— Non, elles auraient encore trop froid; on les trouve dans les climats chauds ; cependant il n'est pas sans exemple que ces grandes voyageuses s'égarent dans nos fleuves ou sur nos côtes.
— Sont-elles méchantes?
— Loin de là : ce sont les meilleures personnes du monde : douces, faciles à vivre, ni gourmandes ni querelleuses, ne déclarant la guerre à qui que ce soit
— Mais pourquoi les prendre?
— Pour s'en nourrir. La chair de la tortue est
dans certains pays d'une aussi grande ressource que la morue en France.
— Comment les pêche-t-on?
— Les pécheurs se tiennent en silence sur le rivage à l'entrée de la nuit, surtout lorsqu'il y a clair de lune, et aussitôt que les tortues sortent de Teau ou y rentrent, ils les assomment à coups de massue, ou bien ils les mettent sur le dos et leur jettent du sable dans les yeux afîn de pouvoir s'en emparer. Ils les salent et en font un grand commerce. Les œufs de tortues sont aussi très-estimés.
— Mon oncle, dit Louise en laissant échapper son abondante chevelure, Milagros dit tout bas que j'ai un peigne de tortue.
— D est vrai que tu es redevable de ton joli peigne à la tortue. Cependant il ne faut pas croire que toutes les tortues soient revêtues de ces belles écailles dont les hommes ont su tirer depuis bien des siècles les ornements que nous voyons. Autrefois un peigne comme celui de Loulouse eût coûté fort cher; c'est grâce aux nombreux voyageurs que récaille est devenue commune en Europe. L'écaillé se trouve sur la carapace de certaines tortues, comme les ardoises qui couvrent le château. Ces écaillas sont l'objet d'un grand commerce. Il y a des tortues qui portent jusqu'à quatre livres, sept livres même, de belles écailles.