‹ Lettres de deux poupéesChapitre 16 sur 37 · ASTOR, LENOX · texte numérisé non relu

ASTOR, LENOX

TILDEN PCL'i.D, I.

— n doit être bien difficile de faire un peigne?

— Dilficile ou non, ma chère Milagros, les tor* tues ne s'en mêlent pïis : ceux qui s'enrichissent aux dépens de leur vie prennent la peine de façonner récaille; on la jette dans Feau chaude pour la ramollir, on la met dans un moule poul lui imprimer une forme quelconque, et puis on presse fortement avec du fer. Lorsque Técaille a subi cette préparation, un ouvrier la polit, fait des ciselures et ajoute tous les ornements qu'on désire.

— Gomme la bonbonnière de maman; il y a des étoiles d'or ! »

Nous étions déjà pas mal ébahies de tout ce que nous venions d'apprendre, ma chère amie , lorsque Raymond nous dit que parmi les vingt^quatre espèces différentes de tortues qui existent, il y en a une qu'on nomme la tortue Luth, parce que dans les contrées de la Grèce les inventeurs de la musique se servirent de la carapace d'une grande tortue pour faire un instrument sur lequel ils attachèrent des cordes. Ceci nous sembla extrément merveilleux et je ne suis pas sûre que nos petites filles n'aient pas recours un jour ou l'autre au savoir-faire de Raymond pour construire des instruments de musique avec les carapaces des deux pauvres tortues qui paissent sur la prairie.

11 ne se passe pas de récréation sans que Miîa*

gros et Louise se couchent sur le gazon pour surveiller de plus près les faits et gestes des pacifiques tortues, n n'est question que de ces nouvelles hôtes. Les grâces, les beaux yeux; Télégance et le sourire de Merveille ont disparu sous une carapace I N'importe, je ne suis pas jalouse et je ne donnerais pas ma liberté pour un palais d'écaillé. Adieu, il se peut très-bien que cette lettre de tortue t ait plongée dans un profond soDuneil; permets-moi, ma douce ^ie, de t'en tirer par mille tendres baisers.

Les inTenteurs de la musique se servirent de la carapace d'une tortue pour faire un instrument. (Page 217.) ^

CHARMANTE A MERVEILLE

Un événement qui était prévu n'en a pas moins attristé notre intérieur, ma chère Merveille : Léon, notre petit frère, est au collège; que de larmes a versées Thérèse depuis huit jours ! Malgré mon goût pour les merveilles de la nature^ je m'inté^ resse par-dessus tout à ce qui se passe dans le cœur et dans la tête de nos enfants. Tu auras donc tout au long, ma bien chère, le récit des petites scènes que le départ de Léon a amenées dans notre intérieur,

La première fois qu'il fut question du collège, nous étions aux Pyrénées. Deux mois nous séparaient de l'événement : deux mois, ce n est rien , pour nous qui savons que le temps a des ailes ; mais pour Thérèse, c'était un avenir si éloigné, que la bonne petite ne prit aucun souci du cha-^ grin qui la menaçait.

Le frère et la sœur s'aiment, ils se querellent aussi. Combien de fois Mme Eugénie n'estrelle pas intervenue pour rétablir la paixl N'importe,

Thérèse pleure, se désole, compte les jours, et soupire après le premier congé de Léon. Pauvres chérubins , ce qui vous arrive , arrive à bien d*autres ! L'absence (oh ! que c'est triste à dire, Merveille I) nous apprend à connaître nos amis ; il faut que leurs qualités nous manquent pour que nous soyons justes envers eux! Te Tavouerai-je, ma chérie ? Chez Giroux tu me semblais une poupée ordinaire, aujourd'hui tu es plus qu une merveille pour moi, tu es mon propre cœur.

Mme Eugénie n'est pas femme à laisser passer inaperçue une pareille circonstance ; elle en tire parti pour former le cœur et l'esprit de Thérèse, et tu me sauras gré de t'initier à nos causeries intimes.

« Madame, disait Thérèse hier au soir, je ne croyais pas avoir tant de chagrin du départ de Léon. Voyez comme je pleure, c'est affreux !

— Et pourtant, il n'y a pas quinze jours que vous êtes arrivée chez moi fort en colère contre Léon qui avait accroché un cœur de salade à la cage de votre chardonneret sans votre permission.

— Oui, c'est vrai, madame ; maintenant je ne me souviens plus de rien du tout, du tout. Je m'ennuie de ne pas voir Léon ; je pense à lui toujours, toujours. Je crois qu'il est bien maj-

heureux de ne plus travailler avec nous, de ne plus se promener sur le Cours, de n'avoir plus de dessert. Aussi, je lui garde la moitié du mien. Je vois bien que Léon était le plus complaisant des frères. Gomme je l'aime I madame, croyezvous que j'aurai toujours autant de chagrin?

— Non, ma petite amie, vous serez beaucoup plus heureuse quand vous reverrez Léon.

— Vraiment?

— C'est certain : tout le monde a besoin de temps en temps d'une petite épreuve, d'une privation, pour mieux apprécier ce qu'il possède. Charmante elle-même, délaissée par vous depuis le départ de votre frère, s'épanouira sous vos baisers; si par hasard la petite personne s'est avisée de vous trouver impatiente, négligente, étourdie; si en un mot elle s'est fatiguée de votre société, quel plaisir n'éprouvera-t-elle pas la première fois que vous lui ferez vos petites confidences, que vous lui donnerez une leçon de piano ou de dessin, et que pour récompense de son application vous la mènerez au parloir rendre visite avec nous au collégien I »

Le nuage était passé : un flux de paroles vint rassurer Mme Eugénie et moi sur l'état du cœur de Thérèse. « Non, madame, Charmante ne paraîtra point dans un collège, ce n'est pas sa place; nifiis au fait, je l'ai un peu négligée, cette pauvre

fille 1 » Et aussitôt Thérèse se mit à me peigner^ me pommader, m^essuyer le visage avec une gaze de soie. Et tout en m'habillant elle me conta ses petits chagrins. Il fut décidé que nous écririons à Léon et il fut décidé aussi que notre lettre le transporterait de joie.

Heureusement que nous sommes discrètes, Merveille, car rien n'eût été plus piquant que de me mettre à l'œuvre sous les yeux de Thérèse. J'ai été aussi humble que la personne la plus parfaite ; je me suis laissé prendre la main en toute confiance et voici ce que Thérèse m'a fait écrire.

«c Mon cher Léon,

« Ton absence m'a révélé tout ce qu'il y a de tendresse dans mon cœur pour toi. Mon petit Léon, je ne savais pas que je t'aimais si fort. Sans la crainte de rougir mes beaux yeux bleus que tu aimes, je pleurerais comme ta sœur.

a A force de chercher des consolations, nous avons trouvé celle-ci : Tu travailleras bien , tu seras toujours le premier de ta classe (en com* mençant par le haut), tu auras des prix et des couronnes, ton papa et ta maman pleureront de joie; tu seras ébouriffé comme il t' arrive toujours quand tu es joyeux; tu seras plus savant que nous; ne crains pas que nous en devenions jalouses, au contraire, il sera bien doux de s'in-

struire en t'écoutant, mon Léon. Mais ne t* avise pas de croire que nos jeux sont finis. Oh! non, que serait notre vie ? Nous courrons encore dans les prés, nous ferons des pelotes de coucous pour nous les jeter à la tête. Nous oublions un peu

Nul doute que tous les collégiens connaîtront mes sentiments pour le frère de Thérèse. (Page 225.)

notre chagrin en songeant au jour de sortie. Quelle joie de nous revoir!

« Adieu, mon cher Léon, je t'aime et je te le dis francliement en te donnant le plus doux baiser.

« Charmante o

Je t'avoue, ma chère amie, qu'en entendant Thérèse lire à haute voix cette lettre, je fus un peu confuse. Nwl dpute que tous les collégiens connaîtront mes sentiments pour le frère de Thérèse. On en causera, on en rira peut-être I Et pourtant je t'assure que ce billet de poupée est plus sincère que bien d'autres auxquels on ajoute foi. Rien n'est plus naturel que l'affection d'une poupée pour le frère de sa petite maman. . . .

Le jour de congé est venu effacer les tristesses de la séparation.

D'abord, l'uniforme de Léon a fait une impression profonde sur nous.

« Comme tu es drôle, mon petit frère, avec tes boutons d'or et ton képi ! Je te trouve très-change : tu as l'air hardi, tapageur.

— J'ai passé aux hommes, maman Ta dit, alors il n'est pas étonnant que j'aie un autre air. Je saute, je cours, jo me bats....

— Tu me fais peur, Léon l

— Ne crains rien ! »

Et le cher Léon embrassa Thérèse tendrement.

« A propos , dit-il en m'apercevant , aimable Charmante, vous m'avez écrit un petit mot que^ je conserverai toute ma vie. Moi aussi. Charmante, je vous aime beaucoup. »

Cette petite scène d'enfantillage rassura complé-

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tcment Thérèse, qui s'était flguré que les boutons jaunes et le képi devaient exercer une fâcheuse influence sur Thumeur de Léon.

La petite fille .ne se sentait pas de joie. Je fus un peu négligée, mais je n'ai garde de m'en plaindre. Je ne sais rien de plus consolant pour des poupées raisonnables que Funion d*un frère et d'une sœur. Je sais, hélas 1 que dans certaines familles des querelles troublent souvent la paix. Il y a des petits frères égoïstes, méchants, qui usent de leur force pour tourmenter leurs sœurs; sans égards, sans complaisance, ce sont des tyrans en herbe dont les congés sont un supplice pour les parents et les serviteurs. Maïs j'en conviens, Merveille, il y a aussi des petites filles taquines, exigeantes. Ce qui revient à dire que l'imperfection est partout; toutefois, tu as pu le remarquer, une bonne petite fille est souvent la très-humble servante de son frère ; elle est naturellement portée à l'admirer.

Thérèse a recueilli, sans s'en douter, le bienfait d'une première séparation entre elle et son frère. Quelle joie de se retrouver I quelle abnégation!

« Mon frère, à quoi veux-tu jouer? aimes-tu mieux sortir ou rester? Tiens, je te donne une image que l'oncle Henri m'a apportée hier. »

Puis Thérèse a ouvert ses réserves : pastilles de chocolat, cerises confites, etc.; la corne d'abon<-

dance a été vidée tout entière. De la friandise, qui n'a point effarouché le latiniste, on est passé aux plumes taillées, à Tencre bleue et aux pains à cacheter rouges. Mme Eugénie et Léon lui-même ont été obligés d'arrêter l'élan généreux de Thérèse. Si à la place de Léon s'était trouvée une pe-* tite sœur, c'en était fait de moi.

La joie s'épanouissait sur le visage de l'enfant, à mesure qu'elle donnait ses trésors. Merveille! donner, n'est-ce pas le secret d'être heureux? Quand je vois des gens tristes, je leur souhaite le cœur de nos enfants pour se distraire. Je me souviens de nos journées de plaisir, soit ici, soit à la campagne; maisjamaisje n'avais vu Thérèse heureuse comme elle l'a été en retrouvant Léon et en lui faisant tous les petits sacrifices de son âge.

Peut-être te dis-tu que M. Léon a trouvé plus de plaisir à recevoir qu'à donner? Ce jugement est trop précipité.

Mme Eugénie nous ayant emmenés sur le port, notre attention fut bientôt détournée de l'arrivée d'un riche paquebot par la vue d'un pauvre enfant de huit ans, qui n'osait nous tendre la main, mais dont les yeux suppliants disaient bien haut : Ayez pitié de moi.

« Qu'il a l'air malheureux! dit Léon à sa Sdeur» parlons-lui. »

Ds s*approchèrent timidement.,

a Tenez, mon ami, voilà dix sous, allez vite acheter un bon petit pain et quelque chose pour votre déjeuner. »

L'enfant regarda son bienfaiteur d'un air ébahi.

« Allez donc, vous avez faim, je le vois bien.

~ Ah! monsieur, dit Tenfiint en rougissant, il y a quelqu'un à qui cet argent est plus nécessaire qu'à moi. Dix sous! et la journée n'est pas finie, C'est l'heure où ces messieurs vont au café, et bien souvent ils me donnent un petit sou en passant.

— A qui allez-vous donner votre argent? demanda Thérèse.

—A ma grand'mère, elle a quatre-vingts ans. Je la lève, puis je viens à cette place.... (il n'acheva pas), et le soir je m'en retourne coucher ma vieille grand'mère.

— N'avez -vous aucune ressource? demanda Mme Eugénie.

- Ma grand'mère a bien cent francs de rente, madame, et sa chambre, parce que grand-père était matelot; mais ça n'empêche pas que nous sommes pauvres, et que je ne peux pas mïnstruire, moi qui aime tant l'instruction I »

Ce mot qui te fait sourire, chère amie, devait avpir d'immenses, d'heureuses conséquences pour l'enfant.

Léon voulut justifier Timportance que lui donnait aux yeux des passants son costume de collégien,

« Écoute.... mais comment t'appelles-tu?

— Jacques Dumont, monsieur.

— Eh bien! Jacques, mon papa estriclie : viens avec nous, je vais lui" demander de te faire donner de rinstruction. »

Mme Eugénie oublia à plaisir son autorité ha bituelle; elle ramena les enfants à la maison.

En voyant Jacques accompagner les promeneurs, les domestiques crurent qu*il s'agissait de donner un marceau de pain au pauvre enfant.

a Où est papa? demanda Léon.

— Monsieur est dans son cabinet avec l'homme d'affaires.

— Ça ne fait rien; viens, Jacques.

— Papa, dit Léon en entrant avec son protégé, voilà un petit garçon qui voudrait bien s'instruire, mais il est trop pauvre. Alors, j'ai pensé, papa, que vous, qui avez trois navires, vous pourriez bien payer pour qu'il étudie comme moi. »

Mme Eugénie et Thérèse se tenaient à la porte, suivant avec intérêt cette scène dont l'issjLie ne les laissait pas sans quelque appréhension; mais, ma chère Merveille, la confiante simplicité de Léon fut d'une éloquence admirable. Je crois vraiment que M. Launoy vit étalées sous ses yeux toutes les

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balles de coton, de sucre et de café que ses trois navires lui amènent dans le port de Bordeaux. Mme Eugénie fut interpellée. Une enquête a été faite le jour même. Jacques avait bien dit la vérité, sauf tous les actes de piété filiale qu'il accomplissait depuis rage de six ans.

Dans l'espace de vingt-quatre heures, l'existence de la vieille femme a été assurée. Jacques ira à l'école ; il est déjà habillé; ses yeux et son sourire ont repris l'expression de l'enfance qui croit au bonheur. Thérèse et Léon ne se possèdent pas de joie.

Xaime ces enfants, Merveille ; j'aime leurs parents qui ont obéi à la généreuse impulsion de cet âge où le cœur ne voit point d'obstacle pour faire des heureux.

Adieu, ma chérie; j'attends une bonne lettre, et je la paye d'avance par un tendre baiser. ^

GlIARMANTl!;.

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