LETTRE XXI
MUIRVEILLE A CHARMANTE.
4 OCtoI^ro.
Chère amie,
Quand tu auras reçu ce billet, je serai loin du
Château des roses. Nous allons assister au mariage
de notre cousine Prédérique, dont
je ne t'ai rien dit, parce que je ne
la connais pas.
Je n'ai pas voulu partir sans te prévenir du motif de mon silence, qui aurait pu t'inquiéter, ma meilleure et ma plus chère amie.
Merveille.
LETTRE XXIÎ.
LA MÊME A LA MÊME
6 octobre.
Ah I Charmante ! quel brouhaha ! Il faut une forte tête comme la mienne pour résister à une pareille épreuve.
Nous sommes arrivées ce matin ; il est à peine midi, et déjà nous voilà en toilette. Déjà nous faisons des compliments, nous admirons, nous jouons : car, par un bonheur inouï, deux petites filles se trouvent, comme Loulouse , inséparables de lejirs mères.
Mais, avant d'aller plus loin, j'ai à te raconter les péripéties d'une nuit passée en chemin de fer.
Louise, et naoi-même, je te l'avoue, nous étions cliarmées de changer de place.
Nous voilà bien installées dans le wagon; Loulouse, toujours bonne et gentille pour sa poupée, me tint à la portière tant qu'il fît jour, me nommant les villes et les châteaux qui passaient sous
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nos yeux ; elle me nemmait aussi les stations et me les faisait suivre du doigt sur l'indicateur. li faut que tu saches que j'ai extrêmement engraissé depuis que j'habite ce beau pays d'Alsace ; j'attribue ce changement à l'air : la choucroute et les foies gras n'y sont absolument pour rien.
Quelle que soit la tendresse d'une mère, elle finit par sentir le poids de l'enfant assis sur ses genoux. Louise me dit donc de sa voix la plufs douce :
« Merveille, je vais te faire un petit lit dans le filet : tu seras très-bien , et je ne craindrai pas de te laisser tomber pendant que je dormi-
yytïette idée était tout à fait de mon goût; la tête appuyée sur un châle moelleux , je voyais mes compagnons de voyage chercher une position commode qu'ils ne trouvaient pas ; peu à peu la conversation s'éteignit et le silence ne fut interrompu que par le ronflement de notre exceÙente Jacquinç, qui n'a jamais pu prendre sur elle de se taire absolument. Tout à coup la portière s'ouvre, et un huitième voyageur vient compléter le wagon.
La place vide avait été jusqu'à ce moment occupée par nos châles et nos manteaux ; la bonne volonté des gens endormis ne suffit point au nouveau venu ; il se plaignit d une voix menaçante de
. DE DEUX POUPËES. 237
ne pas trouver libre la place à laquelle il avait droit; il enfonça sous la banquette un gros sac de nuit en tapisserie représentant un bouledogue, et il se disposait à placer dans le filet un carton
Uû huitième voyageur vient compléter le wagon. (Page 236.)
à chapeau, deux cannes et un parapluie, lorsqu'il m'aperçut. « Une poupée ici 1 c'est un peu fort : tant pis pour elle , si nous lui cassons le nez. » Et le méchant homme allait, sans pitié pour ma
jeunesse et ma beauté, me mettre achevai sui une patère, lorsque la maman de Louise intervint avec autorité ; elle arrêta le bras de ce monsieur, me prit doucement et me plaça entre elle et Loulouse qui dormait profondément.
La place était libre; le carton à chapeau, les deux cannes et le parapluie s'étalaient tout du long, et l'intrus continuait à se plaindre : « Pour* quoi ne ferait-on pas un wagon à part pour les poupées? C'est à voir : j'en parlerai aux administrateurs. On ne sait vraiment quelle importance donner aux petites lilles d'aujourd'hui. Est-ce qu'autrefois on permettait de semblables fantaisies à ces demoiselles? Ma mère et ma grand'mère n'ont jamais eu de pareilles faiblesses pour mes sœurs. »
Ce discours pitoyable ne fut interrompu que par des haussements d'épaules.
Tu voudrais bien savoir, Charmante, pourquoi il y a des gens de mauvaise humeur. Cette disposition n'est pas absolument"incompatible avec un bon cœur. Ne dit-on pas en parlant de tel homme : « C'est le bourru bienfaisant ? » Vois un peu l'influence fâcheuse de cette maladie! j'aurais pu en être victime, supposé que la mère de Loulouse eût dormi comme son enfant I
Le jour étant venu, ma petite maman fut bien surprise de me trouver à côté 4'elle ; l'explication
du changement qui s'était opéré lui ayant été donnée, elle regarda l'étranger avec étonnement et avec une sorte de terreur. Lui, ne tarda pas à ^ m'adresser la parole : « Mademoiselle , quand on . ne paye pas sa place , on s'arrange pour ne pas prendre celle des autres; vous seriez beaucoup mieux au fond d'une malle qu'ici. » Et. comme personne ne répondait à ce fâcheux , lorsque le conducteur se présenta à la portière pour réclamer les billets : « Vous devriez, dit-il, avoir un wagon pour les poupées, afin que les voyageurs n'en aient pas l'ennui. »
Pas le plus petit mot de réponse, d'où j'ai con« clu que le conducteur était un bon père de famille qui connaît notre importance.
Louise fut tellement indignée de la façon peu respectueuse dont ce méchant personnage me regardait, qu'elle me ferma les yeux; j'aurais voulu pouvoir l'en remercier.
Je suis impartiale, Cliarmante, et je soutiens que cet homme n'est point méchant; il est de mauvaise humeur ; ce qui veut dire en passant que ce vilain défaut compromet les meilleures qualités et nous rend insupportables. Le moyen de dire cela à nos petites filles?
Tu as entendu parler des fêtes qui précèdent et suivent les mariages, de la magnificenoe des trousseaux, de l'étalage plus ou moins séant
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qu'on en fait, du luxe ridicule qu'on apporte dans les choses de la moindre importance, du peu de connaissance qu'ont d'eux-mêmes les jeunes gens qu'on marie. Tu sais, comme moi, que les dots ^ sont pesées.
Je tremblais, ma chère amie , de voir de près un pareil mariage. Par bonheur, il n'en est rien : ma cousine Frédérique a de braves parents qui ont compris autrement l'établissement de leur fille. Depuis plus d'une année, Georges a été observé, étudié par eux, et ils ont la certitude que Frédérique aime son futur mari. J'ai été soulagée d'un poids immense en constatant cette heureuse exception pour ma cousine.
C'est une gracieuse et gentille personne, ma cousine Frédérique : blonde, fraîche, pas trop grande, ce qui plaît toujours à une poupée; avec cela de l'esprit, de la tendresse et une grande simplicité. Elle aime Georges, et Georges l'aime. Il n'y a pas plus d'embarras ici que de parcimonie ; la dot, je n'en ai pas entendu parler. Les habitants du village sont heureux du bonheur de leur aimable châtelaine, et la certitude de ne pas la voir s'envoler pour Paris met le comble à leur joie. Ils seront encore visités par elle , consolés et secourus au besoin. « Ma cousine Frédérique, je vous aime, et quoique vous soyez beaucoup plus occupée de ce charmant M. Georges que
de moi, je vous rends justice, etj*espère que nous nous reverrons. » /
La comédie est oevenue un amusement de toutes les saisons pour les gens du monde : le ma« riage de Frédérique devait nécessairement moti* ver une représentation. Des voisins ont imaginé d'inviter la famille, et surtout les fiancés, à jouer un rôle. « C'est un passe-temps , » disait Mme la comtesse, qui s'étonnait de trouver peu d'entrain. J'avais bonne envie de dire à cette belle dame : « C'est un théâtre où vous aspirez toutes à montrer vos diamants et vos perles, votre esprit et vos grâces, que vous en ayez peu ou point. »
Quoi qu'il en soit, il a fallu consentir à jouer la comédie; nous avons même dû arriver une semaine â l'avance. Quelle entreprise, ma chère, pour une maîtresse de maison I En quelques heures le château a été bouleversé ; un baron , qui a la grande habitude des décors , s'est chargé d'organisar une salle de spectacle. Les planches, les lustres et les meubles entendent bien mieu]^ rai^ son que les acteurs. A mon grand regret, nous avons assisté aux débats amenés par la distribu* tion des rôles; Frédérique, bien entendu, devait paraître couverte de perles et de fleurs ; malheureusement le costume convenait surtout â une femme de grande taille ; de là, cabales, petites intrigues, bouderies, brouilles, raccommodements
imparfaits. Ce qui me console un peu, c*est la peine inouïe qu'éprouvent la plupart de ces ac* teurs à exercer leur mémoire négligée depuis bon nombre d'années. Telles dames qui daignent à peine régler des comptes de maison, se lèvent avec le jour, prennent leurs cahiers, se promè^ nent à grands pas, laissent le livre, le reprennent encore, et enfin répètent leur leçon à une femme dé chambre lettrée^ qui, je t'en réponds, ne passe pas une faute à sa bonne maîtresse.
Quel exemple, ma chère amie, pour nos enfants bien-aimés I que de temps perdu I de dépenses folles I car on ne prend point de rôles de bergères ; ce sont toujours des reines ou des personnages qu'il eût mieux valu ne pas tirer de l'oubli.
Ne m'accuse pas de sévérité, ma Charmante ; je consens volontiers à ce que de jeunes filles, de jeunes femmes s'amusent à ces jeux, et moimême j'accepterai un rôle au besoin, pourvu que la pièce soit morale; mais, parmi nos jeunes premières, il y a des mamans de quarante ans et des étourdis de cinquante ans qui se glissent dans la troupe.
Par bonheur, les enfants sont loin de réfléchir comme nous.
Du reste, la mère de Louise et bonne maman nous éloignent autant que possible de toutes ces
scènes du monde. Toutefois, Tinfluence s'en fait ressentir. One de nos petites filles n'a-t-elle pas inoaginé de vouloir me marier I Jen frémis en« core 1 me vois-tu unissant ma destinée à quelque insipide polichinelle, ou à un faux marquis? Heureusement que Louise a repoussé cette folle proposition.
a Je ne veux pas marier ma poupée I » Pressée par ses petites amies, Louise a déclaré qu*il serait contraire à toutes les lois de la justice et du bon sens de marier une personne qui ne peut dire ni oui ni non.
Cet argument a eu le plus grand succès, et je sens le prix de la liberté, comme quelqu'un qui a été menacé de la perdre.
Adieu, Charmante, il m*a fallu autant d'adresse que d'affection pour parvenir à t'écrire cette lettre. Quand reviendra la douce tranquillité du Château des roses?
A bientôt.. . • et à toujours.
Merveille