LETTRE XXV
CHARMANTE A MERVEILLE
18 octobre.
Que j'ai donc bien fait, chère amie, de t'ouvrir mon cœur I Ton jugement et ta sagesse toujours tempérés par l'affection, donnent à tes conseils une autorité que je ne trouve pas dans les plus grands moralistes. Soit que tu me dises de tendres paroles ou que tu me persifles, tu as le pouvoir de changer mes sentiments.
J'ai lu et relu ta lettre et je ne comprends plus ma folie. Merci, merci, ma bonne Merveille, de tes sages conseils.
Ta charade est fort amusante; ici ce genre de plaisir n'est point à la mode ; d'ailleurs Léon jette un peu de sérieux dans notre vie.
Thérèse aime plus son frère que sa poupée, et je suis loin d'en être jalouse. Il y a des poupées qui voudraient partout et toujours oc^ cuper la première place. Je vois sans trop d'amertume que Thérèse grandit et qu'un jour ou
Tautre on me priera poliment de rester dans l'armoire,
Cependant^ Mme Eugénie tient beaucoup à moi-, elle prétend (elle a raison en cela comme en tout) que nous sommes un moyen excellent pour développer le goût de Faiguille, Tordre et Tarrangement,
Thérèse commence à ne plus memmener avec elle; l'autre jour je suis restée à la maison, et j'ai reçu en son absence la visite de deux petites amies que leur bonne était censée surveiller, mais en réalité nous étions seules.
C'est très-drôle, ma chère amie, des petites filles qui causent entre elles I Presque aussi drôle que des poupées qui s^écrivent.
« Aimes -tu ta bonne? demanda Caroline à Mile Nana.
— Ouij je l'aime beaucoup.
— Et pourquoi Taimes-tu?
— Darae I parce qu'elle est bonne ; elle sait des histoires de son pays, et quand je suis sage , elle ne se fâche pas; et puis elle me laisse touchera tout. "
Nana se mit à faire un tour dans la chambre et m'aperçut assise sur une petite chaise : « Tiens, une poupée !
— Oh I je la connais, cette poupée-là, dit Caroline, j'aime mieux la mienne.
— Ohl c'est égal, jouons; je serai sa bonne et toi sa maman. Non, non, causons : moi je voudrais être grande, et toi ?
— Moi, je m*amuse bien. Qu'est-ce que tu feras, quand tu seras grande?
— J'irai au bal, j'aurai de belles robes avec des fleurs, je sortirai toujours, toujours, et puis jlrai à Paris. Et toi, Nana?
— Moi, je n'irai pas à Paris. J'aurai des fleurs, des oiseaux de toutes les couleurs dans une grande cage, je leur donnerai du biscuit. Ohl quand je serai grande, moi, je ferai comme maman, j'aurai des grands ciseaux, je taillerai les robes, j'aurai un dé d'or, je donnerai beaucoup, beaucoup d'argent aux pauvres de la campagne, et puis je chanterai de l'italien. Et toi, est-ce que tu chanteras de l'italien ?
— Non, tu m'ennuies.
— Je t'ennuie! Eh bieni si je t'ennuie.... c'est pas ma faute.... »
Thérèse arriva fort à propos ; elle courut vers ses petites amies, elle commença par embrasser Nana, la plus petite, et, sans en être priée, elle se mit à raconter tout ce qu'elle avait vu dans ses courses. Je te fais grâce des questions^ des parenthèses, et j'arrive au sujet principal.
<c Tu sais, Nana, le petit Jacques, il n'est plus maigre, il a des couleurs comme nous; il mange,
il dort dans on bon lit, il apprend des leçons, et papa dit que Jacques sera riche un jour parce qu'il travaille bien. Quand nous allons le voir, il est si content qu'il pleure. »
Thérèse aurait bien voulu parler longtemps de son ami Jacques, mais les petites filles n'entendaient rien à son discours ; il fallut, pour les contenter, courir dans le jardin.
Je .^'us bien étonnée de les voir revenir au bout de quelques instants : Caroline tenait captif au fond de son chapeau un beau papillon orange et noir-
Les trois amies ne savaient comment saisir le prisonnier.
« Qu'allons-nous en faire? demanda Thérèse.
— Il faut , dit Caroline , le piquer sur une carte.
— Non I non 1 s'écria la petite Nana, il faut le laisser aller dans le jardin manger des fleurs. »
Pendant cette discussion, les trois tètes étaient penchées sur le chapeau et les petites mains élargissaient et rétrécissaient tour à tour l'ouverture de la coiffe oii le papillon était constitué prisonnier.
La porte s'ouvrit, un petit chien se présenta avec assurance. Il avait bien raison : c'était un libérateur.
A sa vue, Caroline se relâcha un peu de sa rigueuTj le papillon s'envola sans rien dire, n'ayant
d'autre témoin que Nana qui protégeait sa fuite. Quand elle le vit effleurer de son aile le rideau de la fenêtre et s*élancer dans l'air, la petite fille éclata de rire, battit des mains et annonça à Caroline, avec une joie malicieuse, que le beau captif était parti.
J*ai entendu le papillon chanter la bonté de Nana.
C'est bien nous, Merveille, qui pouvons juger le
cœur des enfants ! Que de cruautés navonsnous pas vues s'ac-
Les trois tdtes étaient
sur le chapeau. (P. 262.)
complir sous nos yeux? Mouches écrasées dans du papier pour faire des dessins de sang. Horreur! horreur! le hanneton, victime de Fécolier et du gamin de la rue, tantôt renfermé dans une botte
OU dans un cornet de papier, ou bien s*élançani un fil à la patte avec Tillusion de la liberté.
Je n'aime pas les hannetons, Merveille, pas même en chocolat; mais ces cruautés me font souffrir. Je sais bien que l'enfant n'a pas toujours' conscience du mal qu'il fait, et pourtant la bonne petite fille qui laisse la vie à une bébête me plaît plus que celle qui l'écrase.
Mme Eugénie a mes principes; je l'ai souvent entendue plaider la cause d'une fourmi laborieuse, d'un moucheron. Thérèse et Léon ne se sont pas fait prier pour abolir la peine de mort, et toutes ces innocentes petites créatures vivent en paix autour de nous. Si nous jouons avec le chien, la partie est égale; quand il en a assez, nous le laissons tranquille. Mme Eugénie nous a raconté, à propos de ces exécutions cruelles, deux histoires dont elle a été témoin dans son enfance.
Une petite fille de six ans (c'est déjà bien vieux pour commettre un pareil crime) avait deux tourterelles qu'elle croyait aimer tendrement. Hélas! c'était un caprice, rien de plus. Un jour, on la cherchait partout sans pouvoir la trouver. « Voyez, dit la mère, si la petite.... (j'aime mieux ne pas la nommer) est avec ses tourterelles. » Effectivement, on la trouva contemplant ses tourterelles qu'elle avait plumées à vif, et qui se débattaient contre les horreurs de la mort.
Cette méchante enfant eut beaucoup de peine à comprendre qu'elle s'amusait d'une cruauté. Cependant elle se repentit.
« Mais, ajouta Mme Eugénie, tout en croyant à son repentir, je n'ai jamais pu devenir son amie. Il n'en fut pas de même d'une autre petite Françoise, âgée de cinq ans, qui, jouant à la poupée, aperçut un beau canard vert que sa bonne laissait courir dans la chambre; l'enfant coiffa d'un bonnet de nuit le pauvre aquatique, et ne pouvant faire tenir le bonnet, le fixa avec une épingle à friser. Aussitôt le canard tourna la tète et tomba sur le carreau. Grand succès pour Françoise. A peine sa bonne fut-elle entrée qu'elle la conduisit triomphante vers le beau canard qui faisait dodo. Cette fois-ci la morale consista à manger la victime et à laisser ses contemporains à la bassecour. »
Il est question d'un voyage à Paris, j'en serai. Non-seulement mes appréhensions contre la province n'existent plus, mais il m'en coûtera beaucoup de quitter ma bonne ville de Bordeaux, et puis (autant te le dire) je crains d'être négligée, l'ai toujours redouté les nouvelles connaissances, Thérèse est sûre de me retrouver quand elle voudra; il n'y a point de ménagements à prendre avec une poupée. Grâce au soin que la bonne petite a eu de moi, je n'aurai point le sort de quel-
ques-unes des poupées de notre société, qui, étant parties blondes d'ici, sont revenues avec des perruques noires. Je suis toujours la même; Thérèse a rhabitude de me placer souvent devant la glace. En suis-je fâchée? Je suis trop franche pour dire oui. J'aime à voir l'éclat de mon teint, ma bonne tournure et ma jolie toilette. Ce qui est permis à une poupée ne l'est pas à une petite fille. Je ne sais rien de plus sot qu'une enfant se mirant, se regardant avec complaisance. L'autre jour^ une compagne de Thérèse lui disait :
^«Jouons à faire des grimaces.
— Ohl non, dit Thérèse, c'est trop laid, regardons plutôt de belles images. »
La petite grimacière se soumit, mais parut trèsétonnée de voir sa proposition repoussée par son amie.
Il faisait une chaleur excessive ce jour-là, et Thérèse demanda à la petite fille comment elle pouvait laisser une robe de velours à sa poupée.
« Elle n'en a pas d'autres. »
Alors ma petite mère conduisit Mlle Zoé dans mes atours, et lui montra une commode rangée comme celle d'un enfant, puis mes fourrures, mes chapeaux et mes bijoux en graines de melon et en pois d'Amérique. Cet étalage, auquel l'amourpropre n'était pas étranger, fut pour Thérèse l'occasion d'un sacrifice. La petite fille fut tellement
charmée d'un de mes manchons en chat blanc et d*une pelisse rose garnie de la même fourrure, que Thérèse ne put se dispenser de la lui offrir. Et comme celle-ci était rouge et confuse, Thérèse dit : « Ce n'est pas moi qu'il faut remercier; Charmante prétend que votre poupée doit aller en Angleterre l'hiver prochain, et, désirant laisser un souvenir à sa compatriote, elle m'a chargée de lui offrir cette parure-là. »
C'était interpréter fort mal mes sentiments. Si j'avais été à même de faire un présent à cette infortunée poupée, j'aurais commencé par lui donner le premier des vêtements, dont, hélas! elle manquait (quelle honte I); je l'aurais débarrassée de cette robe de velours râpé, dans laquelle je la voyais étouffer, pour l'habiller suivant la saison.
Je ne connais pas cette petite fille, Merveille, toutefois je n'hésite pas à déclarer qu'elle manque d'ordre et n'a pas d'affection pour sa poupée. Vraiment nous sommes heureuses d'avoir rencontré des enfants comme Loulouse et Thérèse! Je n'ai pas la -folie de m'inquiéter de l'avenir comme font la plupart des gens qui nous entourent, mais je ne puis m'empêcher de songer à ce qui se passerait en nous, si demain l'indifférence venait remplacer Tamour dont nous sommes Tobjet.
Voilà une lettre bien remplie de riens qui ne sauraient plaire qu'à toi.
Âdleu, ma chérie, brûle mes lettres, mais garde la douceur du baiser que je t'envoie.
Charmante,
LETTRE XXVL
Brûleries lettres! Charmante, y penses-tu? jamais. Ce serait détruire Tœuvre de ton intelligence et les bienfaits d'un cœur généreux.
J'aime mieux te laisser courir le risque de passer à la postérité que de supprimer une des lignes écrites de ta main. Je suis trop sûre de toi, Charmante, pour craindre que ce qui fait ma joie aujourd'hui devienne un sujet de tristesse. Supposons, ma chère amie, qu'on surprenne cette correspondance, qu'en arriverait-il? Grande surprise, grande rumeur! Des poupées qui écrivent! Eh bien! mesdemoiselles, qu'avez-vous à redire! Peut-être regrettez-vous de n'avoir pas profité de notre talent pour nous confier certaines lettres de jour de l'an, qui vous ont coûté mille soupirs, mille ennuis, plutôt que de vous rendre heureuses! Pour cela, il faudrait ne pas connaître la paresse, aimer à faire plaisir à une bonne maman, à un bon papa. Oh ! vous seriez enchantées de laisser à vos poupées tout ce qui vous coûte de la peine. Il n'en sera jamais ainsi, sachez-le
bien, la fée des poupées dérobera toujours nos talents à vos yeux, afin que vous preniez de la peine.
Le bon côté de la surprise serait pour nos semblables ; car il faut bien l'avouer, ma chère, toutes les poupées ne sont pas studieuses comme nous, encore moins philosophes; elles passent leur vie sans penser, sans réfléchir.... Sont-elles moins heureuses que nous, Charmante! d'autres répondront.
J'aurais dû commencer par dater ma lettre, de sorte que tu saurais notre retour au Château des roses.
Je me suis initiée à la vie de Loulouse à ce point de partager toutes ses impressions.
Les plaisirs ne nous ont pas manqué, comme tu lésais. Eh bien, rien ne peut te dire la douceur du retour pour nous deux. Louise a revu sa petite chambre blanche avec bonheur ; elle a regardé ses images comme si on les avait accrochées en son absence; ses petits paniers, sa perruche empaillée ont été époussetés par elle ; il y a eu revue générale de tous les objets laissés. Les livres d'étude ont reçu un bon accueil; le pupitre a été ouvert, les plumes ont été visitées, les cahiers fenilletés; tout, en un mot, me fait présumer que ma chère petite fille va se remettre au travail avec un zèle nouveau. Quel plaisir de donner des va-
DE DEUX POUt>ÉES. 271
cances à de bons et aimables enfants, qui comprennent que Tétude est nécessaire, qui ont conûance en leurs parents et ne doutent pas que les labeurs du moment ne doivent se changer en douces récompenses \/y^
Je voyais des idées raisonnables aller et venir dans la tète de ma Loulouse, et, le croirais-tu? j'en étais toute fière.
Après avoir fait l'inspection de sa chambre, Louise s'assit sur la petite chaise que bonne maman lui a donnée et me prit sur ses genoux :
« Ma poupée, je vais te dire un secret, écoute (elle parlait bas) : maman a raison, on est bien content quand on est sage ; je vais devenir trèsraisonnable, je t'en préviens, autant que tu l'es toi-même. Je ne crains pas que cette nouvelle t afflige. Nous nous aimerons toujours, oh ! oui, toujours, dit-elle un peu plus haut en me pressant sur son cœur; mais j'aurai des leçons plus longues, car. Merveille, demain j'aurai dix ans, et dans dix ans vingt ans, papa l'a dit. Pendant mes leçons, je ne veux pas te voir, tout serait perdu. Comment pourrais-je suivre le cours d'un fleuve, gravir une montagne sans avoir envie de te prendre avec moi? C'est impossible ; mais pendant la leçon d'ouvrage tu seras là, et j'aurai l'illusion de travailler encore pour toi ; car maman veut que je travaille pour les petits enfants pauvres qui ne
trouvent rien en venant au monde. Merveille, quel bonheur ce sera de leur préparer de bonnes petites brassières, des béguins, des couvertures! Et quand j'irai les voir dormir dans leur berceau, je me dirai : « C'est moi qui ai fait ce petit bon- « netl» Ohl que je serai contente 1 Et ce bonheur, je t'en devrai bien une partie. N'est-ce pas pour vous, mademoiselle, que j'ai commencé à travailler? Vous aussi, vous avez des béguins et de bons bas de laine. Je ne sais pas ce que j'ai, continua Louise, je suis contente, contente....
— Comme une enfant sage, dit bonne maman en se montrant. Viens, Loulouse, et toi aussi, Merveille, nous allons rendre visite à Suzanne. »
Notre présence fut un événement chez la bonne jardinière; elle noué raconta toutes les craintes que lui avait données la maladie de Suzanne. Cette conversation n'était pas amusante; mais voyant avec quelle bonté grand'mère écoutait cette pauvre femme, Louise et moi oubliâmes notre envie de causer avec Suzanne. Enûn la petite fille demanda à sa mère de nous montrer la belle Alsacienne qu'on lui avait donnée. Loulouse donna des louanges à la paysanne et fut surtout sincère dans ses éloges sur le soin que Suzanne avait eu d^ sa poupée.
^J Pendant que les petites filles causaient, je vis bonne maman glisser une pièce d'or dans la main
de la jardinière: » Il lui faut encore une bonne nourriture, dit la respectable femme. Plus tard, nous l'enverrons à Técole. » Charmante, quand je suis témoin d'une bonne action, il me semble que j'ai une âme; je suis émue: j'aime celui qui donne et celui qui reçoit.
En quittant la jardinière nous avons pris un petit chemin favori, ce n'est pas le plus court, pour rentrer le parc.
Des centaines d'hironcfelles se pressaient les unes contre les autres.
Un spectacle intéressant nous attendait.
Louise et moi picotions des mures oubliées sur les haies, lorsque bonne maman appela notre attention sur le toit du grand bâtiment de la ferme. Des centaines d'hirondelles se pressaient les unes contre les autres, jasant, babillant.
« Qu'est-ce que cela, bonne maman? demanda Louise.
— C'est Tindice que les beaux jours vont finir et que nos jolies hirondelles iront chercher un climat plus doux. Elles ont quitté la Norvège pour venir cliex oous; maintenant elles iront ailleurs,
— Où croyez-vous qu'elles iront, bonne maman!
— En Afrique, probablement,
^ Je voudrais bien les voir partir.
— Elles partent la nuit, aûn d'échapper aux oiseaux de proie.
— Bonne maman, j'aime beaucoup les hirondelles*
— G*est tout à fait juste; ces oiseaux recherchent la société de Thomme. Tu as certainement remarqué qu'il ne manque pas de nids aux fenêtres des bâtiments, ou bien tn les auras vues au-dessus des cheminées où elles font leurs nids.
— Et puis, j'en ai vu aussi au bord de la rivière. Est-ce qu'elles se baignenL?
— Elles vont à la chasse des insecfes pour se nourrir, et il n'est pas rare qu'elles pk ngent dans l'eau pour saisir leur proie-
— Donne maman, en voici une qui passe, oh!
comme elle vole hautl
— C*est que l'air est pur. Quand il fait trèsfroid ou qu'il pleut, on les voit alors raser la terre,
— Il faut donc absolument du beau temps à ces chères petites hirondelles?
— Absolument : autrement elles périraient; ne : t'attriste donc pas de leur départ ; d'ailleurs elles reviendront, non-seulement dans notre contrée, mais chez nous; elles rebâtiront leurs nids à la'x-olr>oAov^ même place. Il est rare qu'on les tourmente. Indépendamment des services qu'elles rendent eu
L^^^^^vklétrxLisant les insectes, on les aime. Leur présence annonce le retour du printemps, saison joyeuse pour le laboureur et les petites filles.
— Bonne maman, une fois j'ai vu une hirondelle sur ma fenêtre, elle avait la gorge couleur aurore, la tête et le reste du corps d'un noir bleu très-joli et le bec noir.
"— C'était une hirondelle de cheminée.
— Mais, bonne maman, il leur faudra beaucoup de temps pour aller en Afrique.
— Cela dépendra du vent : si elles ont un vent contraire, elles relâcheront dans quelque île, comme font les navires.
— L'année prochaine, je n'oublierai pas de regarder où elles feront leurs nids.
— Tu les verras y travailler avec une grande ardeur; mais ce qui serait charmant à observer, c^est quand elles apprennent à voler àleurs petits.
— Ce sont des leçons de vol?
— Précisément. Dès que les petits sont un peu forts, les vieux leur présentent de loin la nourriture, les appelant, les animant i^elavoix; puis
\<^^éloîgnant à mesure qu'ils avancent; ils jouent dans les airs en se tenant à leur portée pour les <^'^'^ i secourir en cas (de besoin. * ' ^^
— Ce sont de bons parents.
— Très-tendres et très-prudents. »
C*est ainsi que, tout en causant, nous nous
:i sommes retrouvées devant le peiron du château. Louise m'a quittée et j*en ai été presque bien aise, o ,
Cette conversation sur les hirondelles m'avait < rempli l'esprit de chimères auxquelles je me plus à rêver dans le silence de la solitude.
Il faut convenir^ Charmante, que les poupées n'ont pas des idées ordinaires, quand elles en ont. Je me figurais être une heureuse hirondelle m*élevant au plus haut des airs sous un ciel bleu et purUiue de pays passaient sous mes yeux : prai- v.
ries, montagnes, fleuves et mers! Et puis, messa- ^^ gère du printemps, j'étais toujours la bienvenue^^r^ ^ 4 Je rapportais Tespérance au cœur triste et ma- vVvVvlade. La jeune fille ouvrait sa fenêtre et me soupriait; il me semblait même l'entendre me conter ses peines, et moi, grande voyageuse, je lui disais : « Hélas 1 c'est partout de même ; patience et courage, mon enfant. » Oui, je lui disais cela dans mon tendre langage, et n'en doute pas, Charmante, elle me comprenait.
Ces pensées m'étouffaient : quelle liberté I quels charmants voyages malgré les difficultés! Point
de paquets; toujours la même robe et le même collier! Et puis, je me rendrais utile, indépendamment de la chasse que je ferais aux insectes rujOCT^ surtout aux araignées que Loulouse ne peut ^^ ^ :■ cr^ouffrir, je me laisserais attacher à la patte un p^U /' \ billet avec un fil rouge. J'irais le matin même de mon arrivée en Afrique me poser sur la fenêtre de quelque brave officier ; je frapperais du bec à sa vitre ; il me verr§ii m'appellerait fidèle hiron^ . délie. Puis voyant mon message, il le détacherait délicatement. Alors, je verrais ses yeux se remplir de larmes; puis sa bouche sourirait délicieusement. Ohl ma chère, quelle .concurrence « au fec-h teurj et puis tout ce que bonne maman avait dit des mères hirondelles faisait battre mon cœur. Il me semblait être dans mon nid regardant ma . " ^ "^ couvée, comptant les plumes de mes petits ; et un beau jour, après avoir fait leur toilette, je m'élançais dans les airs pour leur apprendre à voler Jeux charmants I Je n'aurais pas non plus négligé les leçons de chant.
Ohl si j'étais hirondelle I Je vois ton sourire : tu me demandes ce que sont devenus mes rêves de gloire, mes succès de danseuse.
Chère amie, j'aurais été mise en romance, ety cette gloire-là suffit à une gentille hirondellOy/'y^ Traite-moi d'enfant, si tu le veux. Au point çlu
jour, j'ai vu passer un certain nombre de ces charmants oiseaux, et j'ai fait des vœux pour que la brise leur fût douce et légère.
Louise a tenu parole : l'étude n*est plus mise en question : nous nous voyons moins. Je suis aimée, respectée ; mais nous ne vivons plus dans la même intimité. Que deviendrai -je? Ce que Louise voudra. Elle m'a trop aimée pour ne pas assurer mon avenir, et j'accepte d'avance le sort qu'elle me fera.
Hier soir» nous étions au salon ; la lune s'élevait majestueuse au-dessus de la montagne. On causait, en attendant le retour de M. et de Mme Deville, absents depuis le matin. Gustave proposa de demander la lampe, pour acliever je ne sais quel travail de son invention.
« Ta lampe, dit Louise, ne vaudra jamais cette belle lune. Restons encore ainsi. N'est-ce pas, bonne maman?
— Alors, dit le petit frère, il faut que bonne maman nous raconte une histoire, mais une vraie histoire, et non pas des contes de petites filles el de poupées. »
Louise se contenta de tirer légèrement une boucle des cheveux de Gustave. Le sarcasme lancé contre les petites filles et les poupées s'effaça devant la perspective d'entendre une histoire.
* Il Taut, dit Louise en soupirant, nous conten-
ter de ce . que bonne maman voudra ; pourtant, j'avoue' qu'une histoire véritable serait fort de mon goût.
— Eh bien ! dit notre chère grand'mère, va pour une histoire véritable ; il n'en manque pas en ce monde, et les enfants ne sont pas les personnages les moins intéressants de ce vaste recueil. »
Le silence s'établit aussitôt, et bonne maman commença.