‹ Lettres de deux poupéesChapitre 26 sur 37 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

MERVEILLE A CHARMANTE

Bonne maman était à peine éveillée, que Louise entrait furtivement dans sa chambre pour lui demander la fin de Thistoire, promettant de la raconter fidèlement à Gustave.

Loulouse fut déçue dans son espoir, et s*étonna beaucoup en entendant sa grand'mère lui dire que sa démarche était celle d'une petite égoïste.

Elle n'insista pas, et le soir à la même place, au clair de la même lune, bonne maman reprit le fil de son histoire.

« Dans la forêt, c'était aussi une grande désolation. Toutefois, le temps, qui nous semble ralentir sa marche lorsque nous sommes malheureux, n'en va pas moins régulièrement. Un oiseau, ayant eu l'heureuse fantaisie de sortir de sa cachette en poussant un petit cri, annonça aux enfants que le jour ne tarderait pas à paraître.

« L'aurore ne mérita guère son nom ce matin-

là. Cependant le brouillard s'éclaircit et on put enfin essayer de se remettre en route.

//« Hans aida Catherine à descendre de Tarbre La pauvre enfant était tout engourdie e t pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Son frère la prit sur son dos et, après mille hésitations, il se dirigea vers un sentier qu'il crut être celui qui de-

^ vait le ]

remettre dans le bon chemin.

« Malgré^nergié| incroyable que le pauvre enfant avait trouvée dans le danger, il ployait sous son fardeau et il fallut faire une halte.

« Le brouillard se dissipâu-insensiblement , et Ot^ quand le soleil éclaira le visage des enfants, ils^ U^ furent effrayés de Taltération de leurs h3its. ifXAXJL.

a A mesure que le jour ramenait Tespérance dans le cœur des pauvres petits, leur crainte aussi devenait plus vive : comment rentrer à la maison? Leur absence avait dû affliger si cruellement leur père et leur mère!

« Tout à coup un ^oj . r etentit dans la forêt.

a Du monde, Hans! s'écria Catherine; mon « frère, nous sommes sauvés ! » û\^/v-ccL>

c Hans et sa sœur osaient à peine respirer.

ft Le cor donna une seconde fois, mais il s*éloi- ^^^,^, , \^ n liait. ,^

~«c Hans colla son oreille sur la terre. H avait vu (J

maintes fois son père avoir recours à ce moyen i

d'observation.

IvH^^

W^A^^AA^«\JBélas! dit-il, ce sont des chasseurs j nii s'éloignent 1

« — Eli bienl mon frère, marchons; je me sens « plus forte, » dit la pauvre petite; et ses grands yeux creux brillaient d'espérance à la pensée d*un secours possible.

« Les voilà donc en route, se frayant un passage à travers les branches et tout en ayant soin j I de préserver leur visage.

C^^^^^VU^I^ « Après beaucoup de détours, ils s'arrètèrjent. ^^'^'^^^^ Tout était silencieux. Le jour vint enfin leur don- \ ^^ ^er la certitude que l'endroit où ils se trouvaient leur était tout à fait inconnu. N'importe, la lumière est un bienfait pour les malheureux , et, quoique exténués de fatigue, les enfants avançaient toujours.

a Et bien ils firent, car le cor donna, et si près

d'eux celte fois, qu'ils purent crier et furent en-

. tendus.

^^A/^ H^ « Halgtants, couverts de sueur, ils débouchè-

47vtc^/tv\^®^^t ^^^^ sur une route et virent des cavaliers

Recourir.

Ysa^AjkXP^l Un ^iqueurarriva le premier. La pâleur, les vêtements déchirés des enfants lui firent aussitôt supposer quelque malheur : « Enfants, d'où ve- « nez-vous? » s'écria-Wl en mettant pied à terre. « Hans et Catherine ne purent répondre. Ils étaient sauvés, leurs forces les abandonnèrent. Le

pîqueur les reçut tous les deux évanouis dans ses bras.

et Le brave homme détacha son manteau, rétendit par terre, y déposa les deux enfants, pui« donna du cor d'une façon usitée en cas d*alerte.

« Au bout de quelques instants, plusieurs cavaliers le rejoignirent, un équipage suivait.

« A la vue des enfants étendus et immobiles, on les crut morts. Le piqueur raconta ce qui était arrivé.

« Une jeune dame descendit de voiture, lit en*

Un équipage suivait.

velopper les enfants de son manteau fourré, mil du vin sur leurs lèvres, étancha légèrement les égratignures yie les branches avaient faites à leur visage, les appela des noms les plus tendres. Enun, au bout d'un quart d'heure, Hans et Catherine ouvrirent les yeux et furent bien étonnés de se trouver en si belle compagnie.

« La bonne dame versa du vin dans un petit gobelet d'argent, fit boire les enfants, redoubla de caresses et leur dit : « Ne craignez rien, mes a pauvres petits, je vais vous prendre dans ma

a voiture, et quand vous serez bien reposés, vous « me raconterez votre histoire. Je serai votre « mère, si vous n'en avez plus.

a — Nous en avons une, s'écrièrent à la fois les enfants, et un papa aussi!

« — Bien, bien, mes petits amis, soyez tran- « quilles, nous irons les retrouver. »

« Hans, épuisé de fatigue, s'endormit profondément; mais Catherine, malgré sa timidité, racontait avec un accent fébrile comment ils s'étaient perdus.

« C'est moi qui ai eu tort, disait la pauvre pe- « tite, parce qu'on me croit la plus raisonnable, ce J'aurais dû ne pas céder à Hans. »

« D'après les renseignements qu'obtint de Catherine la jeune dame, elle s'orienta facilement. La forêt dont Hans était le garde n'était, quoique d'un côté opposé, qu'à deux heures de l aterre qu'elle habitait.

ce On arriva au château. Ce retour inopiné jeta Talerte. Au premier mot de la rencontre qu'avaient faite les chasseurs, tout le monde descendit dans la cour, entoura les enfants, leur prodiguant des paroles de compassion et de tendresse. Les serviteurs, dignes des maîtres qu'ils servaient, étaient impatients de donner leurs soins aux pauvres enfants. La jeune femme se réserva ce droit. Elle , voulut laver et panser elle-même les pieds dé-

chirés de Catherine. Elle lui mit de bons bas neufs, rétablit Tordre dans sa chevelure : elle était mère.

ce Hans et Catherine déjeunèrent avec leurs > bienfaiteu rs, et mangèrent bien, tout en admirant ut \ \Jla belle argenterie et les cristaux dont la table \ ^ U -^ était couverte. ^ ^

« Mes petits amis, dit la charitable femme du a manoir, je vais envoyer chez vos parents, car « il faut que vous dormiez, vous n*en pouvez a plus,, vos yeux se ferment.

a — Ohî non, madame, s'écria Catherine en « joignant les mains. Voilà bien assez longtemps « que nous sommes perdus! Nous sommes de « méchants enfants qui ont désobéi à leur mère, « et nous ne mériterions pas vos bontés si elles « ne devaient pas faire cesser le chagrin de nos a parents. »

/p^Ge discours était accompagné de larmes.

« Eh bien I mes chers enfants, je vous ramène- « rai moi-même; je demanderai votre pardon et « je Tobtiendrai, soyez-en bien sûrs. »

« Pendant que tout ceci se passait, le soleil avait complètement dissipé le brouillard; le ciel était bleu. Les enfants crurent sortir d'un rêve. Ce fut bien autre chose, lorsque, assis dans la voiture en compagnie de la jeune dame et de son mari, ils roulèrent sur une belle routej^

« Toutefois, ils furent saisis d une sorte de terreur en entrant dans la forêt, et lorsque le cocher dit : <c Voici la maison de Hans, » ils se cachèrent le visage et éclatèrent en sanglots.

« Allons, mes enfants, que craignez-vous? Les parents pardonnent toujours I »

ce Les larmes continuaient.

«Enfin on arriva devant la maison du garde: elle

Marguerite était à genoux prés du lit de Hans.

était fermée. Personne ne se montrait. On descendit de voiture. La jeune femme prit la main de Catherine et le mari celle de Hans.

« Une demi-obscurité régnait dans la chambre. Marguerite était à genoux près du lit de Hans, dans l'attitude de quelqu'un qui attend le dernier soupir d'un être bien-aimé.

« Le frôlement de la robe de soie éveilla l'ai-

tênlion du pauvre père. Il ouvrit les yeux et sourit à ses enfants.

La mère et l'étrangère comprirent ce sourire. Sans se parler, elles attirèrent les enfants vers le lit ; ils se mirent à genoux, et, avant qu'ils eus- S3nt demandé pardon, la bénédiction de leur père mourant reposait sur eux.

« Bonne maman, il était mort?

— Gui, ma chérie.

— Croyez-vous que ce soit de là faute de Hans et de Catherine?

— L'inquiétude a pu hâter la fin de Hans, mais sa guérison était impossible.

— Ohl grand'mère, qu'ils ont dû être malheureux I Pourtant ils avaient désobéi pour faire plaisir à leur mère ! C'est une drôle d'histoire. Peutêtre ra-t-on arrangée un peu pour les enfants désobéissants. Ce n'est pas moi qui dis cela, bonne maman, c'est Merveille.

— Merveille ne sait ce qu'elle dit : le monde est rempli d'histoires qui prouvent que la plus petite désobéissance peut amener les événements les plus fâcheux. N'as-tu pas entendu parler de ce petit désobéissant qui fit cuire des marrons au feu, les retira en l'absence de sa bonne, malgré tout ce qu'on lui avait dit, se brûla les doigts et fut trois nK)is en danger de perdre un doigt de la main? Et chez nos voisins I Trois garçons se bai-

gnant dans la rivière du parc au moment où on les perdait de vue, riant des terreurs de leur bonne, et celui qui avait entraîné les autres et se croyait le plus fort, restant au fond de la rivière ! Chers enfants, chers enfants, dit bonne maman d*une voix presque suppliante, ne désobéissez jamais, pas même pour la plus petite chose. »

Gustave et Louise ûrent les protestations les plus solennelles et ajoutèrent bien vite : « Que devinrent la pauvre Marguerite et ses enfants? Grand'mère, dites tout, ne passez rien. .

— Les parents du brave Hans qui venaient autrefois s'asseoir à sa table, le conduisirent à sa dernière demeure. Marguerite et ses enfants suivaient aussi. Jamais, chers petits, vous ne pourrez vous figurer la douleur qu'éprouva Marguerite en rentrant dans sa maison avec ses' enfants.

— Mais si, bonne maman I N'est-ce pas, Gustave?

— Je crois bienl Si papa était mort, nous pleurerions beaucoup.... Mais il ne faut pas nous attrister : papa ne mourra pas.

— Et si nous étions perdus dans une forêt, mon frère? .

— Loulouse, ne dis pas celai Ohl que j'aurais de chagrin! Mais va, aussi moi, je te consolerais, je te soignerais de toutes mes forces, ma petite sœurl »

Et il passa ses bras autour du cou de Louise;

a Bonne maman, Paul me fait pleurer I

— Et il pleure lui-même, dit la grand'mère; allons, mes chéris, ne vous faites pas de chagrins imaginaires : continuons notre histoire.

«c Marguerite soupirait tristement à la pensée de quitter sa jolie maison, pleine du souvenir de son mari, son jardin, la forêt où elle avait élevé joyeusement ses enfants, quoique pauvre.

« Si au moins Hans avait eu dix ans de plus I

« La pauvre femme ne se lassait pas de regarder ses enfants. Quelquefois elle leur adressait de doux reproches; mais en voyant venir les larmes, elle changeait de ton, les consolait, s*accusait de son imprudence : « C'est moi, mes pauvres petits, « qui aurais dû prévoir le brouillard, votre père « le disait bien. Enfin, il nous a tous bénis. »

« Hans et Catherine se remirent promptement.

A cet âge, il en est toujours ainsi : autrement les enfants ne grandiraient pas I

ce Catherine était plus soumise que jamais, et Hans redoublait de zèle pour aider sa mère dans les travaux du ménage : il soignait la vache et la chèvre comme Teût fait un garçon de quinze ans; et lorsque Marguerite disait: «Si mon pauvre « homme était là, il referait le jardin au prhi- « temps, » le petit Hans l'assurait qu'il était capable de garder et de bêcher^/^^

«La mère souriait et sentait que ce petit garçon était déjà un aggui pour elle et pour ses sœurs.

« Un jour, ils étaient réunis, lorsque le bruit d*une voiture éveilla leur curiosité. Les enfants coururent à la porte ; la mère resta sur sa chaise, pendant que c*était l'intendant qui venait lui dire le nom du remplaçant de Hans.

«Au lieu de Tintendant, Marguerite vit la jeune dame et son mari, les sauveurs de ses enfants, comme elle disait. Ils avaient tous les deux la physionomie de gens qui apportent une bonne nouvelle. Ils caressaient Hans et Catherine tout en se dirigeant vers la maison. « Ha bonne Mar- « guérite, dit la comtesse, mon mari a de grands « domaines^ notre garde se fait vieux et il ne se- « rait pas fâché d'avoir sous la main un bon gar- « çon. Nous avons pensé à votre petit Hans; mais « en attendant que votre fils ait l'âge voulu pour « un emploi sérieux, vous viendrez avec votre fa- < mille habiter une maisonnette de notre village. c Nous nous chargerons de tout. J'aurai bien des c petits services à vous demander. »

« Cette excellente dame était si émue du bon- Iieur qu'elle apportait à ces pauvres gens, qu'elle Qe put continuer.

« Marguerite se jeta à ses pieds, levait les mains au ciel, pleurait, souriait, remerciait cette jeune dnme, qui était ma mère....

« Votre mère, bonne maman 1

« — Oui, mes enfants.

« Ma mère m'assura que de sa vie elle ne fut « témoin d'une scène aussi touchante, et que ja- « mais elle n'éprouva rien d'aussi doux. »

« Tout se passa comme il avait été dit : deux jours plus tard, un chariot vint prendre les Hans et leur petit ménage. Le lendemain, ils étaient installés dans une jolie maisonnette que ma mère avait remplie des objets nécessaires à cette inté* ressante famille.

« Hans et Catherine devinrent la gloire de l'école de R....

a On voyait toujours sur leur visage enfantin comme le reflet d*un grand et sérieux souvenir.

ce Au bout de dix an©, le petit Hans était un grand et beau garçon, premier garde de la forêt de mon père; et notre bon Jean, que vous aime^ tant, est le fils cadet du petit Hans.

/Ç^c Je ne m'étonne pas, bonne maman, que vous « Taimiez plus que tous les autres.

« — C'est un brave serviteur auquel se ratta- « chent mes plus doux souvenirs d'enfance. »

« Marguerite, car il faut en finir, toujours aidée par ma mère, a bien établi ses enfants. »

a Faut-il ajouter une petite morale?

— Non! non! s'écrièrent Gustave et Loulou se.

308 I^THRES DE DEUX POUPEES.

Nous VOUS promettons de ne jamais oublier cette histoire. »

Adieu, chère amie, j'espère que l'histoire de bonne maman t'aura intéressée autant qu'elle m'a intéressée. Je me garderai bien de cette hypocrisie qui consiste à s'excuser d'écrire trop longuement à ses amies : je te fais plaisir, j'en suis sûre. Charmante; mais toi, chère amie, tu deviens bien silencieuse. Dis-moi au moins que tu m'aimes, dis*le-moi toujours.

Merveille.

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