PU/. • ..J-^ARY
raalle de sa grand'mère, où je risquais de me cas ser le nez dans une crinoline.
Malgré son nom, le Château des Roses est sans fleurs au mois de novembre, et le fonds de gaieté que tu me connais n'a pu écarter le voile de tristesse dont j'ai été enveloppée en entrant dans ce grand château.
Le vent gémit en accords majestueux, la neige tombe : c'est bien triste quand on ne peut pas faire de boules de neige! Heureusement que jamais poupée n'a su résister à un aimable sourire d'enfant, et si tu avais vu l'extase de la petite Louise, lorsqu'elle eut soulevé de sa main rouge et potelée le papier de soie qui me couvrait le visage, tu aurais compris comme moi que j'étais déjà aimée. Louise a deux frères : Gustave, le plus jeune, est doux, blond et frisé. Il n'a pas dédaigné de me considérer. Georges est un tapageur de neuf ans, qui ne rêve que sabres et trompettes. Il m'a élevée à une hauteur prodigieuse en me faisant tourner et s'est écrié : « Voyez la merveille 1 » Louisfft^Gustave poussaient des cris perçants ; la mère et la grand'mère désapprouvaient cette plaisanterie peu convenable; mais comme chaque circonstance de notre vie amène presque toujours un événement inattendu, cette plaisanterie a tranché une difficulté dont les esprits étaient fort préoccupés depuis mon arrivée.
« Merveille! Merveille! s'écriait le lutin, c'est son nom.
— Soit, dit la mère, ce sera la huitième merveille du monde. »
Il y eut alors un tel enthousiasme, que je fus comme sufToquée d'orgueil. Ce sentiment ne dura qu'un instant. Je rentrai aussitôt en moi-même et je bénis Louise d'avoir eu la pensée de me fermer les yeux. Oh! plaignons ces infortunées poupées qui passent leur vie les yeux ouverts comme des sottes, sans pouvoir obéir à un sentiment de modestie ou de recueillement!
On dit que la vérité sort de la bouche des enfants : cette fois-ci je ne puis le croire. Toutefois, j'accepte ce grand nom de Merveille et je veux m'en rendre digne.
<c Ûaman, demanda Louise, je voudrais bien savoir pourquoi ma poupée est la huitième merveille du monde plutôt que la première? »
La mère sourit :
« Par cette raison, ma petite fille, qu'il y en a déjà sept de connues.
— Lesquelles, maman? répliqua Louise d'un air de doute.
.^ Votre père vous le dira ce soir, quand nous serons tous réunis, si vous êtes bien sages.
— Et à Merveille aussi, maman, car je suis sûre qu'elle n'est pas plus savante que nor.s.
— Oui sait? » répondit la grand'mère avec une gravité qui fit rire tout le monde, excepté moi.
Ainsi, ma chère amie, je saurai bientôt l'histoire des sept merveilles du monde. Je me Qgure que i:'est une bien vieille histoire! N'importe, il ne faut jamais négliger l'occasion de sMnstruire.
Adieu, ma chérie. Ahl que cette lettre m'a fait du bien!
Je t'embrasse de tout mon cœur. Cette formule est un peu usée entre les grandes personnes, mais elle est toute nouvelle pour nous.
1V]ERV£ILLB.
P. S. J'oubliais de te dire que Louise a huit ans, Je te ferai son portrait plus tard. Je brûle de savoir ton nom. //
UEnvciLLE A SON ÂUIB.
25 novembre.
Ton silence m'afflige : serais-tu malade? a-t^on. rais ton bras droit en écharpe après une chute d'âne, ou bien as -tu versé sur quelque route?
La vie des poupées, hélas! est soumise à toutes sortes d'événements, et aussi à une foule de caprices, ce qui, selon moi, est encore plus fâcheux.
Je suis déjà attachée à ma famille. Louise, qu'on appelle Loulouse. est une bonne petite fille, grande , svelte , gaie , franche ; ses beaux yeux noirs et brillants disent toujours vrai, et sa jolie bouche ne les dément jamais. Loulouse m'aime et me le dit. Je lui en suis fort reconnaissante.
Comme je ne peux pas croire à ton indifférence, ma chère amie , je vais répondre aux questions que tu devrais déjà m'avoir faites.
M. et Mme Deville, les parents de Loulouse, passent l'hiver à la campagne depuis plusieurs années, non pour leur bon plaisir, mais pour ve-
LETTRES DE DEUX POUPÉES. Il
nir en aide aux habitants du pays, que de mauvaises récoltes ont réduits pour la plupart à un état voisin de la misère. J'aime cela.
Dans cette famille, on connaît ses devoirs, on les accepte avec générosité.
Voilà donc de pauvres gens qui ne manqueront pas de secours et d'ouvrage pendant la mauvaise saison.
Nous sommes en Alsace, dans le Bas-Rhin, une des plus riches provinces de France. Louise m'assure qu'une fois le printemps venu, je verrai de belles forêts, des prairies, des châteaux en ruine où nous irons faire la dînette. En attendant, elle m'étouffe dans des fourrures ; heureusement que je suis de sang-froid et d'une forte constitution. J'ai une petite boule d*eau chaude dans mon lit pour prévenir les rhumes, qui sont, à en croire Louise, très-dangereux en Alsace.
La mère de ma petite mère est une aimable femme, qui aime tendrement son mari et ses enfants; sa mère esL l'objet de toutes ses sollicitudes. Oh I c^tte grand'mère, il faut la voir au milieu de ses petits-enfants !
Elle les laisse grimper sur ses genoux; Georges l'embrasse, Louise lui tire les cheveux sous prétexte de la coiffer, Gustave se charge du tricot; les lunettes sont un ornement dont les trois enfants essayent tour à tour.
Cette chère bonne maman voudrait se fâcher quand Georges s'empare d'une certaine tabatière d'or, sa fidèle compagne ; mais le lutin gagne son procès en prisant comme monsieur lavocat général, et, au lieu de gronder, la grand'mère rit. La représentation se termine par une distribution de sucre d'orge. Oh! les grand'mères, c'est bon, même pour les poupées 1
Le père de Louise me fait l'effet d'un savant ; je dois convenir toutefois qu'il semble oublier toute sa science en notre présence. Il raconte des histoires, joue au loto le jeudi et le dimanche. C'est un homme simple et bon, qui ne dédaigne pas à l'occasion de dire un mot à une poupée. Il donne des conseils pour ma santé et mon éducation. Il n'éprouve pas le plus léger sentiment de jalousie pour la huitième merveille du monde.
A tous ces personnages, il faut ajouter la gouvernante des enfants, une excellente personne, adroite comme une fée, mais qui manque de simplicité en n'osant pas avouer que ma présence est une douce distraction pour ses vingt-deux ansl Quelle faiblesse I Qui ne sait que les mères, et les grand'mères elles-mêmes, se souviennent avec plaisir du temps où elles jouaient à la poupée I De tous les aveux, je n'en connais pas de plus facile et de plus honorable à faire.
Ainsi, ma chère amie, tu vois ma position : beau
pays, bon château, un parc splendide traversé par une rivière, des équipages, une société choisie, et, plus que tout' cela, le cœur et les soins de maLoulouse. Cette chère petite veut faire mon éducation; Mlle Jenny ne s'en mêlera en aucune sorte. Mes études marcheront avec celles des enfants, quoique je sois, sous tous les rapports, beaucoup plus avancée queux, particulièrement pour le développement des idées, l'expérience et le style épistolaire. J'ai déjà pu me convaincre qu'ici une lettre à écrire est une grande affaire pour tous ces bambins.
Ne crains pas, chère sœur, que je me jette dans la science. J'ai horreur d'une poupée qui sait le grec et le latin. Pour les langues vivantes c'est autre chose, elles sont utiles en voyage: il est toujours bon de pouvoir suivre une conversation, même sans dire son mot.
Tu penses bien que l'histoire des sept merveilles du monde a été rappelée.
Comme Louise l'avait désiré, j'ai fait partie de la soirée. Je sais quelles sont ces merveilles. J'en ai transcrit à part le récit. Tu le liras à tête reposée.
Écris-moi donc, chè: e paresseuse ; je finis par croire que le monde te tourne la tête, ou que tu as épousé un mandarin jaloux, qui te prive de tout commerce avec ton amie.
« AddiOy Gara, addio con un bel baccio. »
Merveille.
14 I.ETTHES