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U amour-propre

Oui, je consens avec joie que vous m'appeliez votre père, je le suis, et le serai toujours. Il n'y manque qu'une pleine persuasion et confiance de votre part; mais il faut attendre que votre cœur soit élargi. C'est l'amour-propre qui le resserre. On est bien à l'étroit, quand on se renferme au dedans de soi : au contraire, on est bien au large, quand on

1 , François Andrault de Langeron fut un des plus chers amis de Fénelon. Nommé en i689lecteurdu duc de Bourgogne, il suivit le précepteur dans sa disgrâce en 1698. Il passa le reste de sa vie à Cambrai où il mourut le 10 novembre 17 10.

sort de cette prison, pour entrer dans l'immensité de Dieu et dans la liberté de ses enfants.

Je suis ravi de vous voir dans les impuissances où Dieu vous réduit. Sans ces impuissances, l'amourpropre ne pouvait être ni convaincu ni renversé. Il avait toujours des ressources secrètes et des retranchements impénétrables dans votre courage et dans votre délicatesse. Il se cachait à vos propres yeux, et se nourrissait du poison subtil d'une générosité apparente, où vous vous sacrifiiez toujours pour autrui. Dieu a réduit votre amour-propre à crier les hauts cris, à se démasquer, à découvrir l'excès de sa jalousie. O que cette impuissance est douloureuse et salutaire tout ensemble ! Tant qu'il reste de l'amourpropre, on est au désespoir de le montrer; mais tant qu'il V a encore un amour-propre à poursuivre jusque dans les derniers replis du cœur, c'est un coup de miséricorde infinie que Dieu vous force à le laisser voir. Le poison devient un remède. L'amour-propre poussé à bout ne peut plus se cacher et se déguiser. Il se montre dans un transport de désespoir ; en se montrant, il déshonore toutes les délicatesses et dissipe les illusions flatteuses de toute la vie : il paraît dans toute sa difl"ormité. C'est vous-même idole de vous-même, que Dieu met devant vos propres yeux. Vous vous voyez, et vous ne pouvez vous empêcher de vous voir. Heureusement vous ne vous possédez plus, et vous ne pouvez plus empêcher de \ous laisser voir aux autres. Cette vue si honteuse d'un amour-propre démasqué fait le supphce de l'amour-propre même. Ce n'est plus cet

amour-propre si sage, si discret, si poli, si maître de lui-même, si courageux pour prendre tout sur soi et rien sur autrui. Ce n'est plus cet amour-propre qui vivait de cet aliment subtil de croire qu'il n'avait besoin de rien, et qui, à force d'être grand et généreux, ne se croyait pas même un amour-propre. C'est un amour-propre d'enfant jaloux d'une pomme, qui pleure pour l'avoir. Mais à cet amour-propre enfantin est joint un autre amour-propre bien plus tourmentant. C'est celui qui pleure d'avoir pleuré, qui ne peut se taire, et qui est inconsolable de ne pouvoir plus cacher son venin. Il se voit indiscret, grossier, importun, et il est forcené de se voir dans cette affreuse situation. Il dit comme Job ' : Ce que je craignais le plus est précisément ce qui jn est arrivé.

En effet, pour faire mourir l'amour-propre, ce que nous craignons le plus est précisément ce qui nous est le plus nécessaire. Nous n'avons pas besoin, pour mourir, que Dieu attaque en nous ce qui n'est ni vif ni sensible.

L'opération de mort ne prend que sur la vie du cœur; tout le reste n'est rien. Il vous fallait donc ce que vous avez, un amour-propre convaincu, sensible, grossier, palpable. Il ne vous reste qu'à vouloir bien le voir en paix : voir en paix cette misère, c'est ne l'avoir plus. Vous demandez des remèdes pour guérir. Il ne s'agit point de guérison, mais au contraire de mort. Laissez-vous mourir, ne cherchez par impatience aucun remède; mais prenez garde qu'un cer-

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