Prier iinJépeinlciiiniient du goût sensible
J'ai souvent pensé, monsieur, depuis hier aux choses que vous me fîtes l'honneur de me dire, et j'espère de plus en plus que Dieu vous soutiendra. Quoique vous ne sentiez pas un grand goût pour les exercices de piété, il ne faut pas laisser d'y être aussi fidèle que votre santé le permettra. Un malade convalescent est encore dégoûté ; mais, malgré son dégoût, il faut qu'il mange pour se nourrir.
Il serait même très utile que vous puissiez avoir quelquefois un peu de conversation chrétienne avec les personnes de votre famille à qui vous pourrez vous ouvrir, mais pour le choix agissez en toute liberté selon votre goût présent. Dieu ne vous attire point par une touche vive et sensible, et je m'en
Fénelon. — Lettres de direction. i8
réjouis, pourvu que vous demeuriez ferme dans le bien : car la fidélité soutenue, sans goût, est bien plus pure et plus à l'épreuve de tous les dangers, que les grands attendrissements qui sont trop dans l'imagination. Un peu de lecture et de recueillement chaque jour vous donnera insensiblement la lumière et la force de tous les sacrifices que vous devez à Dieu. Aimez-le ; je vous quitte de tout le reste; tout le reste viendra par l'amour; encore même ne veux-je point vous demander un amour tendre et empressé; il suffit que la volonté tende à l'amour, et que, malgré les goûts corrompus qui restent dans le cœur, elle préfère Dieu au monde entier et à soi-même. A'ous serez le plus ingrat de tous les hommes, si vous n'aimez pas Dieu qui vous aime tant, et qui ne se rebute point de frapper à la porte de votre cœur pour y répandre son amour. Quand vous ne trouvez point cet amour en vous, du moins demandez-le, désirez de l'avoir, et attendez-le avec une ferme confiance. Voilà ce que je ne puis m'empêcher de vous dire, tant je suis plein de ce qui vous touche. (VIII, 556.
85. — Ne pas s'inquiéter des sentiments, mais du fond de la volonté.
Il faut songer à réparer le dérangement dont vous vous plaignez dans votre intérieur. Les manières trop naturelles d'autrui réveillent tout ce qu'il y a en nous de trop naturel ; elles nous font sortir d'un certain centre de la vie de grâce ; mais il faut y ren-
trer avec simplicité et défiance de soi. La dureté, l'injustice, la fausseté se trouvent dans notre cœur, quant aux sentiments, lorsque nous nous trouvons avec des personnes qui piquent notre amour-propre ; mais il suffit que notre volonté ne suive pas ce penchant. 11 faut mettre ses défauts à profit par une entière défiance de notre cœur.
Je suis fort aise de ce que vous ne trouvez en vous aucune ressource pour soutenir le genre de vie que vous avez embrassé. Je craindrais tout pour vous, si vous vous sentiez affermie dans le bien, et si vous vous promettiez d'y persévérer ; mais j'espère tout quand je vois que vous désespérez sincèrement de vous-même. O qu'on est faible quand on se croit fort ! O qu'on est fort en Dieu quand on se sent faible en soi!
Le sentiment ne dépend pas de vous : aussi Tamour n'est-il pas dans le sentiment. C'est le vouloir qui dépend de vous, et que Dieu demande. Il faut que la volonté soit suivie de l'action ; mais souvent Dieu ne demande pas de grandes œuvres de nous. Régler son domestique, mettre ordre à ses affaires, élever ses enfants, porter ses croix, se passer des vaines joies du siècle, ne flatter en rien son orgueil, réprimer sa hauteur naturelle; travailler à devenir simple, naïve, petite; se taire, se recueillir, s'accoutumer à une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu; voilà les œuvres dont Dieu se contente.
Vous voudriez, dites-vous, des croix pour expier vos péchés et pour témoigner votre amour à Dieu. Contentez-vous des croix présentes : avant que d'en
chercher d'autres, portez bien celles-là ; n'écoutez ni vos goûts, ni vos répugnances ; tenez-vous dans cette disposition générale de dépendance sans réserve de l'esprit de grâce en toute occasion. C'est la mort continuelle à soi-même. Ne refusez rien à Dieu, et ne le prévenez sur rien pour les choses où vous ne voyez point encore sa volonté. Chaque jour apportera ses croix et ses sacrifices. Quand Dieu voudra vous faire passer dans un autre état, il vous y préparera insensiblement. Je serai volontiers votre instrument de mort par cette dépendance de la grâce. Je souhaite que Dieu poursuive sans relâche en vous toute vie de l'amour-propre. (VIII, 558.)
86. — Recevoir les consolations et les sécheresses dans Voraison avec une égale tranquillité.
Dieu vous aime, puisqu'il a tant de jalousie à votre égard, et qu'il a soin de vous faire sentir jusqu'aux moindres fautes que vous commettez. Quand vous apercevez quelque faute qui vous indispose pour l'oraison, contentez-vous de vous humilier sous la main de Dieu, et de recevoir cette interruption des grâces sensibles, comme la pénitence que vous avez méritée. Ensuite demeurez en paix ; ne recherchez point par amour-propre ce plaisir qui peut vous venir de la société des bonnes gens qui vous honorent : mais aussi ne vous faites point un scrupule de recevoir cette consolation quand la Providence vous l'envoie. Laissez tomber l'excès de sensibilité que vous éprou-
vez dans de telles consolations. Il suffit que votre volonté ne s'y livre pas, et que vous soyez sincèrement déterminée à vous en passer toutes les fois qu'elles cesseront.
Vous voulez savoir ce que Dieu demande de vous là-dessus; et je vous réponds que Dieu veut que vous preniez ce qui vient, et que vous ne couriez point au-devant de ce qui ne se présente point. Recevez avec simplicité ce qui vous est donné, n'y regardant que Dieu seul qui vous le donne pour soutenir votre faiblesse, et porter avec foi la privation de toutes les choses dont Dieu vous prive pour vous le détacher. Quand vous prendrez ainsi également les inégalités des hommes à votre égard, que Dieu permet tout exprès pour vous éprouver par ces espèces de secousses, vous verrez que les consolations ne vous saisiront plus jusqu'à vous dissiper et à troubler votre oraison, et que les privations ne se tourneront plus en découragement et en dépit.
Ne quittez point vos deux temps réglés d'oraison pour le matin et pour le soir. Ils sont courts : vous les passerez facilement, moitié ennui et distractions involontaires, moitié retour à votre occupation de Dieu. Pour le reste de la journée, laissez-vous aller au recueillement, à mesure que vous vous y trouverez disposée. Il faut seulement y mettre deux bornes : l'une, qu'il ne vous détournera d'aucun de vos devoirs extérieurs; l'autre, que vous prendrez garde que ce recueillement n'épuise peu à peu votre tète, et ne ruine insensiblement votre très délicate santé.
Marchez avec confiance et sans crainte. La crainte
resserre le cœur; la confiance l'élargit; la crainte est le sentiment des esclaves; l'amour de confiance est le sentiment des enfants.
Pour vos misères, il faut vous accoutumer à les voir avec une sincère condamnation, sans vous impatienter ni décourager. Pour un travail paisible, par rapport à la correction, ramenez votre cœur, autant que vous le pourrez, au calme de l'oraison et à la présence familière de Dieu pendant la journée. (VIII, 559-)
87. — Le sentiment n'est point la mesure de noire perfectionnement ni de notre amour pour Dieu.
Je comprends que toutes vos peines viennent de ce que vous voulez trop juger de vous-même, et de ce que vous en jugez par une fausse apparence, qui est votre sentiment. Dès que vous ne trouvez point un certain goût et un attrait sensible dans l'oraison, vous êtes tentée de vous décourager. Comme vous êtes dans une solitude sèche, triste et languissante, vous n'y avez guère d'autre soutien que le plaisir de goûter la piété : ainsi il n'est pas étonnant que vous vous trouviez abattue dès que cet appui vient à vous manquer. Voulez-vous être en paix ? occupez-vous moins de vous-même, et un peu plus de Dieu. Ne vous jugez point, mais laissez-vous juger avec une entière démission d'esprit par celui que vous avez choisi pour vous conduire. Il est vrai qu'on est souvent occupé de soi sans le vouloir, et que l'imagina-
don nous fait souvent retomber dans cette occupation pénible : mais je ne vous demande point l'uiipossible; je me borne à vouloir que vous ne soyez point occupée de vous-même par choix, et que vous n'entrepreniez point volontairement de juger de votre état par vos propres lumières. Dès que vous apercevez en vous cette occupation et ce jugement, détournez-en votre vue comme d'une tentation, et ne rendez pas volontaire, par une continuation de propos délibéré, ce qui commence par pure surprise d'imagination.
Au reste, ne croyez point que cette conduite que je vous conseille vous empêche de pratiquer la vigilance sur vous-même, que Jésus-Christ recommande dans l'Évangile. La plus parfaite manière de veiller sur soi. est de veiller devant Dieu contre les illusions de l'amour-propre. Or une des plus dangereuses illusions de l'amour-propre est de s'attendrir sur soi, d'être sans cesse autour de soi-même, d'être occupé de soi d'une occupation empressée et inquiète, qui trouble, qui dessèche, qui resserre le cœur, qui ôte la présence de Dieu, enfin qui nous fait juger de nous-mêmes jusqu'à nous jeter dans le découragement. Dites comme saint Paul ^ : Et même je ne me juge point; vous n'en veillerez que mieux sur vos défauts pour les corriger, et sur vos devoirs pour les remplir, quoique vous ne soyez point volontairement dans ces occupations inquiètes d'amour-propre. Ce sera par amour pour Dieu que vous retrancherez
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d'une manière simple et paisible tout ce que cet amour vigilant et jaloux vous fera apercevoir d'imparfait et d'indigne du bien-aimé. Vous travaillerez à vous corriger sans impatience et sans dépit d'amourpropre contre vos faiblesses. Vous vous supporterez humblement sans vous flatter. Vous vous laisserez juger, et vous ne ferez qu'obéir.
Cette conduite va bien plus à mourir à soi-même que celle de suivre les délicatesses, les dépits, les impatiences de l'amour-propre sur la perfection. De plus, c'est prendre une fausse règle pour juger de soi, que d'en juger par les sentiments que l'on trouve au dedans de soi-même. Dieu ne nous demande que ce qui dépend de nous, c'est précisément notre volonté qui dépend d'elle-même. Le sentiment n'est point en notre pouvoir; nous ne pouvons ni nous le donner, ni nous l'ôter comme il nous plaît. Les plus endurcis pécheurs ont quelquefois, malgré eux, de bons mouvements. Les plus grands saints ont été violemment tentés par des sentiments corrompus dont ils avaient horreur. Ces sentiments ont même servi à les humilier, à les mortifier, à les purifier. La vertu y dit saint Paul \ se perjeclionm dans Vinfirmité. Ce n'est donc pas le sentir, mais le consentir qui nous rend coupables.
Pourquoi donc croyez-vous être loin de Dieu quand
vous ne pouvez pas le goûter? Sachez qu'il est tout
auprès de ceux qui ont le cœur en tribulation et en
sécheresse. Vous ne pouvez point vous donner par