La paix du cœur
Vous voudriez être parfaite, et vous voir telle, movennant quoi vous seriez en paix. La véritable paix de cette vie doit être dans la vue de ses imperfections, non flattées et tolérées, mais au contraire condamnées dans toute leur étendue. On porte en paix l'humiliation de ses misères, parce qu'on ne tient plus à soi par amour-propre. On est fâché de ses fautes plus que de celles d'un autre, non parce qu'elles sont siennes, et qu'on y prend un intérêt de propriété, mais parce que c'est à nous à nous corriger, à nous vaincre, à nous désapproprier, à nous anéantir pour accomplir la volonté de Dieu à nos dépens. Le tempérament convenable à votre besoin est de vous rendre attentive et fidèle à toutes les vues intérieures de vos imperfections qui vous viennent par le fond, et de n'écouter jamais volontairement les raisonnements inquiets et timides qui vous rejetteraient dans le trouble de vos anciens scrupules. Ce qui se présente à l'âme d'une manière simple et paisible est lumière de Dieu pour la corriger; ce qui vous vient par raisonnement et par inquiétude est un effet de votre naturel, qu'il faut laisser tomber peu à peu en se tournant vers Dieu avec amour.
11 ne faut pas non plus se troubler par la prévoyance de l'avenir, que par les réflexions sur le passé. Quand il vous vient un doute que vous pouvez consulter, faites-le : hors de là n'y songez que quand
l'occasion se présente. Alors donnez-vous à Dieu, et taites bonnement le mieux que vous pourrez selon la lumière du moment présent.
Quand les occasions de sacrifice sont passées, n"y songez plus. Si elles reviennent, ne faites rien par le souvenir du moment passé : agissez par la pente actuelle du cœur. Pour les sacrifices que vous prévoyez, Dieu vous les montre de loin pour vous les faire accepter. Quand l'acceptation est faite, tout est consommé pour ce moment. Si l'occasion réelle vient dans la suite, il faudra s'y déterminer, non par l'acceptation déjà faite par avance, mais suivant l'impression présente. (VIII, 585.)
92. — Les grandes douleurs sont nu remède aux maux de notre nature.
C'est, madame, une triste consolation que de vous dire qu'on ressent votre douleur. C'est pourtant tout ce que peut l'impuissance humaine, et pour faire quelque chose de plus, il faut qu'elle ait recours à Dieu. C'est donc à lui, madame, que je m'adresse, à ce consolateur des afiligés, à ce protecteur des infirmes. Je le prie, non de vous ôter votre douleur, mais qu'il fasse qu'elle vous profite, qu'il vous donne des forces pour la soutenir, qu'il ne permette pas qu'elle vous accable. Le souverain remède aux maux extrêmesde notre nature, ce sont les grandes et vives douleurs. C'est parmi les douleurs que s'accomplit le grand mystère du christianisme, c'est-à-dire le cruci-
fiement intérieur de l'homme. C'est là que se développe toute la vertu de la grâce et que se fait son opération la plus intime, qui est celle qui nous apprend à nous arracher à nous-mêmes; sans cela l'amour de Dieu n'est point en nous. Il faut sortir de nousmêmes pour être capables de nous donner à Dieu. Afin que nous soyons contraints de sortir de nousmêmes, il faut qu'une plaie profonde de notre cœur fasse que tout le créé se tourne pour nous en amertume. Ainsi notre cœur, blessé dans la partie la plus intime, troublé dans ses attaches les plus douces, les plus honnêtes, les plus innocentes, sent bien qu'il ne peut plus se tenir en soi-même et s'échappe de soimême pour aller à Dieu.
Voilà, madame, le grand remède aux grands maux dont le péché nous accable. Le remède est violent, mais aussi le mal est bien profond. C'est là le véritable soutien des chrétiens dans les afflictions. Dieu frappe sur deux personnes saintement unies; il leur fait un grand bien à toutes deux : il' en met l'une dans la gloire, et de sa perte il fait un remède à celle qui reste au monde. C'est, madame, ce que Dieu a fait pour vous. Puisse-t-il par son Saint Esprit réveiller toute votre foi pour vous pénétrer de ces vérités! Je l'en prierai sans cesse, madame, et comme j'ai beaucoup de confiance aux prières des gens de bien affligés, je vous conjure de prier pour moi au milieu de vos douleurs. Votre charité saura bien vous dire de quoi j'ai besoin et vous le faire demander avec instance. (VIII, 589.)
93. — La religion seule nous domie de véritables cou solations dans la perte des personnes qui nous sont chères.
12 novembre 1701.
Je suis, monsieur, sensiblement touclié de la perte que vous venez de faire '. Elle est grande pour le public et je sais combien il est rare de trouver, dans une place si importante, tant d'estimables qualités. D'ailleurs, je connais la tendresse et la sensibilité de votre cœur, et je comprends tout ce que vous souffrez dans une si triste occasion. Pour moi, je ne saurais jamais, ce me semble, sentir trop vivement tout ce qui vous touche. Plus j'ai éprouvé votre mitié pour moi, plus j'apprends, par votre exemple, "à quel point on doit s'intéresser pour ses véritables amis. Que ne puis-je, monsieur, être auprès de vous, pour prendre part à votre douleur et pour tâcher de l'adoucir! Vous savez d'où peut venir la véritable consolation dans la perte des personnes qui nous sont chères. La religion ne peut nous mieux consoler qu'en nous apprenant qu'elles ne sont pas perdues pour nous, et qu'il y a une patrie dont nous approchons tous les jours, qui nous réunira tous. Ne nous
I . De bonne s raisons nous portent à croire que cette lettre fut adressée à Ni colas- Auguste de Harlai de Bonneuil, un des négociateurs de Ryswick et ami intime de l'archevêque de Cambr?i. F énelon lui donne des consolations sur la perte de son gendre, Adrien-Alexandre de Hanivel de Mannevillette, marquis de Crèvecœur, président à mortier au Parlement de Paris, qui venait de mourir à la fleur de l'âge, en 1701.
Féxelon. — Lettres de direction. 19
affligeons donc pas comme ceux qui n'ont point d'espérance. Je suis privé du plaisir de vous voir, mais je compte sur l'écoulement de la vie et j'espère que nous nous retrouverons bientôt pour toujours en Dieu. Ceux qui meurent ne sont de même, à notre égard, qu'absents pour peu d'années, et peut-être ûe mois. Leur perte apparente doit servir à nous dégoûter du lieu où tout se perd, et à nous faire aimer celui où tout se retrouve. La sincère religion dont je sais que vous êtes rempli me fait espérer, monsieur, qu'un coup si rude vous sera salutaire. Dieu ne frappe que par amour, et il n'ôte que pour donner. Je le prie de vous consoler, de conserver votre santé pour laquelle je crains dans cette épreuve, et de tourner entièrement votre cœur vers lui. Heureux qui vit de foi, qui ne compte que sur Dieu, qui est en ce monde comme n'y étant plus ! Personne ne peut vous honorer du fond du cœur plus que je le ferai toute ma vie. C'est un sentiment qui me fait plaisir, et je ne puis penser à vous sans attendrissement. Après ces termes, je dois, ce me semble, laisser tous les autres qui sentiraient la cérémonie. Je vous les dois, mais je suis sûr, monsieur, que vous m'en dispensez et que vous vous contentez d'un cœur dévoué sans réserve. (VIII, 591.)
94. — La perte des personnes qui nous sont chères sert à nous détacher entièrement des créatures^.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'a coûté des larmes. La douleur de votre perte se joint à la mienne ; mais je crois que nous devons entrer, malgré toute notre amertume, dans le dessein de Dieu. Il a voulu récompenser celui que nous regrettons et nous détacher. Il a voulu même nous ôter un appui humain pour sa gloire, sur lequel nous comptions trop. Il est jaloux des plus dignes instruments, et il veut que nous n'attendions l'accomplissement de son ouvrage que de lui-même.
Le principal fruit que Dieu vous prépare de cette épreuve est de vous apprendre, par une expérience sensible, que vous n'étiez point encore détachée, comme vous vous flattiez de l'être. On ne se connaît que dans l'occasion, et l'occasion n'est donnée par la Providence que pour nous détromper de notre attachement superficiel. Dieu permit l'horrible chute de saint Pierre pour le désabuser d'une certaine ferveur sensible, et d'un courage très fragile auquel il se confiait vainement. Si vous n'aviez que la croix extérieure, quelque grande et douloureuse qu'elle soit elle ne vous détromperait point de votre détachement : au contraire, plus la croix est accablante en soi, plus vous vous sauriez bon gré de ne vous en
I. Cette lettre paraît avoir été écrite à la Duchesse de Chevreuse. Le Cardinal de Bausset en cite des fragments dans son Histoire de Fénelon.
trouver point accablée; ce serait un prodigieux accroissement de confiance et, par conséquent, une très dangereuse illusion. La croix n'opère la petitesse et le sentiment de notre misère, qu'autant que l'intérieur nous paraît vide et obscurci, pendant que le dehors nous ébranle. Il faut voir sa pauvreté au dedans et la supporter : alors la pauvreté se tourne en trésor, et on a tout en n'ayant rien.
Unissons-nous de cœur à celui que nous regrettons. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins, il prie pour nous. Il vous dit encore, d'une voix secrète, ce qu'il vous disait si souvent pendant qu'il vivait au milieu de nous : « Ne vivez que de foi, ne comptez point sur la régularité de vos œuvres ni sur la symétrie de vos vertus; portez en paix la vue de vos imperfections; abandonnez-vous à la Providence ; ne vous écoutez point vous-même, n'écoutez que l'esprit de grâce. » Voilà ce qu'il disait, voilà ce qu'il dit encore à votre cœur. Loin de l'avoir perdu, vous le trouverez plus présent, plus uni à vous, plus secourable pour votre consolation, plus efficace dans ses conseils de perfection, si vous voulez bien changer en société de pure foi la société visible où vous étiez à toute heure avec lui. Pour moi, je trouve un vrai soulagement de cœur d'être très souvent en esprit avec lui.
Ménagez votre santé pour votre famille, qui a grand besoin de vous. Que le courage de la foi vous soutienne. C'est un courage qui n'a rien de haut et qui ne donne point une force sensible sur laquelle on puisse compter. On ne trouve nulle ressource en soi,
et on ne manque de rien dans l'occasion : on est riche de sa pauvreté. Si on fait quelque faute contre son intention, on la tourne à profit par l'humiliation qui en revient. On retombe toujours dans son centre par l'acquiescement à tout ce qui nous dépossède de notre propre cœur. On se livre à Dieu, ne se renfermant plus en soi et n'osant plus s'y lier. Alors tout devient peu à peu recueillement, silence, dépendance de la grâce pour chaque moment, et vie intérieure en mort perpétuelle. En cet état, on ne possède plus rien de tout ce qu'on voit et on retrouve en Dieu, avec l'union la plus simple et la plus intime, tout ce qu'on crovait avoir perdu. (VIII, 592.)