Sur les dégoûts et les sécheresses de T oraison
26 octobre 1701.
Pardon, mon révérend père, de n'avoir pas répondu à votre question. Il n'y a eu dans mon silence rien qui doive vous faire aucune peine, ni qui vienne d'aucune réserve. Voici simplement ce que je pense là-dessus :
Notre corps n'a besoin que d'être nourri; il lui suffit que l'âme qui le gouverne soit sensiblement avertie de ses besoins, et que le plaisir facilite l'exécution d'une chose si nécessaire. Pour l'âme, elle a un autre besoin : si elle était simple, elle pourrait recevoir toujours une force sensible, et en bien user ; mais, depuis qu'elle est malade de l'amour d'elle-même, elle a besoin que Dieu lui cache sa force, son accroissement et ses bons désirs. Si elle les voit, du moins ce
I. François Lami (1636-17 II) porta d'abord les armes avant d'entrer dans la Congrégation de Saint-Maur qu'il honora autant par ses lumières que par les heureuses qualités de son cœur. Il composa plusieurs ouvrages estimables.
n'est qu'à demi et d'une manière si confuse qu'elle ne peut s'en assurer; encore ne laisse-t-elle pas de regarder ces dons avec une vaine complaisance, malgré une incertitude si humiliante. Que ne ferait-elle point si elle voyait clairement la grâce qui l'inspire et sa fidèle correspondance ? Dieu fait donc deux choses pour l'âme, au lieu qu'il n'en fait qu'une pour le corps. Il donne au corps la nourriture avec la faim et le plaisir de ma^nger; tout cela est sensible. Pour l'àme, il donne la faim qui est le désir, et la nourriture ; mais en accordant ses dons, il les cache, de peur que l'àme ne s'y complaise vainement : ainsi, dans les temps d'épreuve où il veut nous purifier, il nous soustrait les goûts, les ferveurs sensibles, les désirs ardents et aperçus. Comme l'âme tournait en poison, par orgueil, toute force sensible, Dieu la réduit à ne sentir que dégoût, langueur, faiblesse, tentation. Ce n'est pas qu'elle ne reçoive toujours les secours réels : elle est avertie, excitée, soutenue pour persévérer dans la vertu : mais il lui est utile de n'en avoir point le goût sensible qui est très difi'érent du fond de la chose. L'oraison est très difi'érente du plaisir sensible qui accompagne souvent l'oraison. Le médecin fait quelquefois manger le malade sans appétit; il n'a aucun plaisir à manger et ne laisse pas de digérer et de se nourrir. Sainte Thérèse remarquait que beaucoup d'âmes quittaient par découragement l'oraison dès que le goût sensible cessait, et que c'était quitter l'oraison quand elle commence à se perfectionner. La vraie oraison n'est ni dans le sens, ni dans l'imagination; elle est dans l'esprit et dans la
volonté. On peut se tromper beaucoup en parlant de plaisir et de délectation. Il y a un plaisir indélibéré et sensible qui prévient la volonté et qui est indélibéré ; celui-là peut être séparé d'une très véritable oraison : il y a le plaisir délibéré, qui n'est autre chose que la volonté délibérée même. Cette délectation, qui est notre vouloir délibéré, est celle que le Psalmiste commande, et à laquelle il promet une récompense : Delectare in Domino, et dabit tibi petitiones cordis tiii \ Cette délectation est inséparable de l'oraison en tout état, parce qu'elle est l'oraison même : mais cette délectation, qui n'est qu'un simple vouloir, n'est pas toujours accompagnée de l'autre délectation prévenante et indélibérée qui est sensible. La première peut être très réelle et ne donner aucun goût consolant. C'est ainsi que les âmes les plus rigoureusement éprouvées peuvent conserver la délectation de pure volonté, c'està-dire le vouloir ou l'amour tout nu, dans une oraison très sèche, sans conserver le goût et le plaisir de faire oraison : autrement il faudrait dire qu'on ne se perfectionne dans les voies de Dieu, qu'autant qu'on sent augmenter le plaisir des vertus, et que toutes les âmes privées du plaisir sensible, par les épreuves, ont perdu l'amour de Dieu et sont dans l'illusion. Ce serait renverser toute la conduite des âmes et réduire toute la piété au plaisir de l'imagination ; c'est ce qui nous mènerait au fanatisme le plus dangereux : chacun se jugerait soi-même pour son degré de perfection, par son degré de goût et de plaisir. C'est ce