‹ Lettres de directionChapitre 155 sur 163 · Ps. CXXIV, I · texte numérisé non relu

Ps. CXXIV, I

traire, c'est cette fidélité dans la privation du sensible qui préserve de Tillusion. Quand on perd, sans se procurer cette perte ])ar infidélité, le goût sensible, on ne perd qye ce que perd un enfant que ses parents sèvrent : le pain sec et dur est moins doux, mais plus nourrissant que le lait; la correction d'un précepteur fait plus de bien que les caresses d'une nourrice.

Cessons de raisonner en philosophes sur la cause, et arrêtons-nous simplement à l'efiet. Comptons que nous ne devons jamais tant faire oraison que quand le plaisir de faire oraison nous échappe ; c'est le temps de l'épreuve et de la tentation, et par conséquent celui du recours à Dieu et de l'oraison la plus intime. D'un autre côté, il faut recevoir simplement les ferveurs sensibles d'oraison puisqu'elles sont données pour nourrir, pour consoler, pour fortifier l'âme ; mais ne comptons point sur ces douceurs où l'im.agination se mêle souvent et nous flatte. Suivons Jésus- Christ à la croix comme saint Jean; c'est ce qui ne nous trompera point. Saint Pierre fut dans une espèce d'illusion sur le Thabor. Il est aisé de se dire à soimême : J'aime Dieu de tout mon cœur, quand on ne sent que du plaisir dans cet amour; mais l'amour réel est celui qui aime en souffrant : noli credere affectui tuoqui mine est.

Je suis fort aise, mon révérend Père, d'apprendre que vous êtes content et édifié de la personne que vous avez vue. J'espère que l'abbé de Beaumont' m'apportera

I. Neveu de Fénelon, vicaire général de Cambrai ; il mourut évêque de Saintes (1744).

de VOS nouvelles. Quand Dieu suspend vos études, il vous réduit à faire quelque chose de bien meilleur que d'étudier. Priez pour moi, comme je prie pour vous. Mille fois to-ut à vous sans réserve. Ne montrez, je vous prie, ceci à personne ', il ne convient point qu'on voie rien de moi. (VIII, 445.)

A LA MERE MARIE DE L ASCENSION, CARMELITE, SA NIECE 96. — Principes de conduite pour une supérieure.

19 juillet 1712.

J'espère, ma chère nièce, que Dieu, qui vous a appelée à conduire vos sœurs, vous ôtera votre propre esprit et vous donnera le sien pour faire son oeuvre. L'œuvre de Dieu est de le faire aimer, et de nous détruire, afin qu'il vive seul en nous. Votre fonction est donc de faire mourir l'homme, et aimer Dieu. Ne devez-vous pas mourir, pour faire mourir les autres ? ne devez-vous pas aimer, pour leur inspirer l'amour? Nulle instruction n'est efficace que par l'exemple. Nulle autorité n'est supportable qu'autant que l'exemple l'adoucit. Commencez donc par faire, et puis vous parlerez. L'action parle et persuade ; la parole seule n'est que vanité. Soyez la plus petite, la plus pauvre, la plus obéissante, la plus recueillie, la

I. La recommandation que fait Fénelon était nécessaire à une époque où il avait encore un grand nombre d'ennemis disposé à peser rigoureusement les expressions les plus indifférentes.

plus détachée, la plus régulière de toute la maison. Obéissez à la règle si vous voulez qu'on vous obéisse; ou. pour mieux dire, faites obéir, non à vous, mais à la règle, après que vous lui aurez obéi la première. Ne flattez aucune imperfection, mais supportez toutes les infirmités. Attendez les âmes qui vont lentement; vous courriez risque de les décourager par votre impatience. Plus vous aurez besoin de force, plus il faudra y joindre de douceur et de consolation. Puisque le joug du Seigneur est doux et léger, pourquoi faut-il que celui des supérieurs soit rude et pesant ? Ou soyez mère par la tendresse et la compassion, ou ne la soyez point par la place. Il faut vous mettre par la condescendance aux pieds de toutes celles qui vous ont mise au-dessus de leur tète par leur élection. Souffrez: ce n'est que par la croix qu'on reçoit l'esprit de Jésus-Christ et sa vertu pour gagner les âmes. Les supérieurs sans croix sont stériles pour former des enfants de grâce. Une croix bien soufferte acquiert une autorité infinie, et donne bénédiction à tout ce qu'on fait. Il ne fut montré à saint Paul les biens qu'il devait faire qu'avec les maux qu'il devait souffrir. Ce n'est que par la souffrance qu'on apprend à compatir et à consoler. Prenez conseil des personnes expérimentées. Parlez peu, écoutez beaucoup ; songez bien plus à connaître les esprits et à vous proportionner à leurs besoins qu'à leur dire de belles choses. Montrez un cœur ouvert, et faites que chacun voie par expérience qu'il y a sûreté et consolation à vous ouvrir le sien. Fuyez toute rigueur ; corrigez même avec bonté et

avec ménagement. Ne dites que ce qu'il faut dire; mais ne dites rien qu'avec une entière franchise. Que personne ne craigne de se tromper en vous cro\\ant. Décidez un peu tard, mais avec fermeté. Suivez chaque personne sans la perdre de vue, et courez après si elle vous échappe pour s'écarter. Il faut vous faire toute à tous les enfants de Dieu pour les gagner tous. Corrigez-vous pour corriger les autres. Faites-vous dire vos défauts, et croyez ce qu'on vous dira de ceux que l'amour-propre vous cache. Je suis, ma chère nièce, plein de zèle pour vous, et dévoué à tous vos intérêts en Notre-Seigneur. (VIII, 459.)

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