I. Luc, X, 41 et
Au reste, madame, je ne dis pas tout ceci pour vous jeter dans des scrupules sur les occupations nécessaires; mais soyez persuadée que les occupations nécessaires n'iront jamais jusqu'à ne vous laisser point le temps de manger le pain quotidien pour votre nourriture ; car Dieu est trop bon, et vous a trop fait sentir ses miséricordes, pour vous ôter les moyens de le prier et de vous soutenir dans les sentiments qu'il vous inspire. Songez donc, madame, à sauver les matins et les soirs, quelque demi-heure. En faisant semblant de s'éveiller plus tard le matin, et le soir d'avoir quelque lettre à écrire, on se débarrasse, et les affaires véritables n'en vont pas moins bien. Il faut aussi mettre à profit tous les petits moments, quand on attend quelqu'un, quand on va d'un lieu en un autre, quand on est avec des gens qui parlent volontiers, et qu'on n'a qu'à laisser parler, on élève un instant son cœur à Dieu, et on se renouvelle pour la suite de ses occupations. Moins on a de temps, plus il importe de le ménager. Si on attend d'avoir à soi des heures réglées et commodes pour les remplir de choses solides, on court risque d'attendre trop longtemps, surtout dans le genre de vie où vous êtes ; mais il faut prendre tous les moments interrompus. Il n'en est pas de la piété comme des affaires temporelles. Les affaires demandent des temps libres et réglés pour une application suivie et longue : mais la piété n'a pas besoin de ces applications si fortes et si suivies ; en un moment on peut rappeler la présence de Dieu, l'aimer, l'adorer, lui offrir ce que l'on fait ou ce que l'on souffre, et calmer devant lui toutes les agitations de son cœur.
Prenez donc, madame, le matin une demi-heure, et une autre demi-heure l'après-midi, pour réparer les brèches que le monde fait ; et dans le cours de la • joufnée, servez-vous de certaines pensées qui vous touchent le plus, pour vous renouveler en la présence de Dieu.
L'autre chose que vous avez à faire par rapport à vous, c'est de ne vous point décourager, ni par l'expérience de votre faiblesse, ni par le dégoût de la vie agitée que vous menez. C'est une miséricorde de Dieu qui vous fait gémir de cette agitation, et le gémissement est le contre-poison qui empêche votre cœur d'être corrompu par la dissipation de la cour. C'est pourquoi je serais bien fâché que cette vie cessât de vous déplaire. Vos gémissements et votre dégoût me donnent une vraie joie. Dieu vous fera mourir à vous même par le dégoût du monde, s'il est sincère, au milieu du monde même ; comme il tait mourir à elles-mêmes d'autres personnes par la solitude, et par la privation de tout ce que le monde peut donner. Il n'est question que d'être fidèle, patiente et paisible dans les croix de l'état présent, qu'on n'a point •choisi, et que Dieu a donné selon ses desseins.
Pour les fautes, elles sont plus amères à supporter ; mais elles se tourneront à bien, si nous nous en servons pour nous humilier, sans nous ralentir dans l'application à nous corriger. Le découragement ne remédierait à rien ; ce ne serait qu'un désespoir de l'amourpropre dépité. Le vrai moyen de profiter de l'humiliation de nos fautes, est de les voir dans toute leur laideur, sans perdre l'espérance en Dieu, et sans
espérer jamais rien de soi-même. Jamais personne n'a eu un plus pressant besoin d'être humiliée par ses fautes que vous. Ce n'est que par là que Dieu écrasera votre orgueil et confondra votre sagesse présomptueuse. Quand Dieu vous aura ôté toute ressource en vous-même, il bâtira son édifice. Jusque là il foudroiera tout par vos propres fautes. Laissez-le faire, travaillez humblement sans vous rien promettre. Quand vous voudrez que j'aie l'honneur de vous voir de temps en temps, je me rendrai chez M"'^ la duchesse de Chevreuse. (VIII, 595.)
8. — Se réserver des heures de solitude : supporter patiemment Us importunités.
23 février 1690.
Je suis fort aise, madame, d'apprendre que vous trouvez enfin le moven de vous réserver des heures de solitude. Ouvrir sa porte fort tard, et faire comme si on était encore à dormir : d'ailleurs, chercher un asile hors de chez soi : voilà de bons moyens de se garantir de tous les importuns. Dans le reste du temps, vous pouvez couper un peu court avec certaines gens qui ne cherchent qu'à vous amuser, ou qu'à vous jeter dans leurs affaires au delà des règles.
A l'égard des choses journalières, qui sont des suites attachées à vos devoirs, ou des occasions de providence, quoiqu'elles soient incommodes et dissipantes, il n'y a qu'à les souffrir en paix. C'est
une grande consolation de pouvoir penser que Dieu se cache sous l'importun, comme il se cache sous les amis les plus édifiants. Sous la figure de l'importun, il fiuit regarder Dieu qui tait tout, et qui n'est pas moins attentif à nous mortifier par l'importunité, qu'à nous instruire et à nous toucher par les bons exemples. L'importun que Dieu nous envoie sert cà rompre notre volonté, à renverser nos projets, à nous faire désirer avec plus d'ardeur le silence et le recueillement ; à nous détacher de nos arrangements, de notre repos, de nos commodités et de notre goût, à humiher notre esprit pour l'accommoder à celui d'autrui ; à nous confondre, toutes les fois que l'impatience nous échappe dans ces contre-temps : à exciter dans nos cœurs une faim plus grande de Dieu, pendant qu'il semble s'éloigner de nous à cause de cette agitation. Ce n'est pas qu'il faille s'agiter, et s'exposer jamais, par son propre choix, aux compagnies qui dissipent ; à Dieu ne plaise ! ce serait tenter Dieu, et chercher le péril ; mais pour les assujettissements de Providence, contre lesquels on se précautionne en se réservant des heures de lecture et de prière, comptez qu'ils se tourneront cà bien. Tout ce qui est dans la main de Dieu y fructifie. Souvent même ces choses qui vous font soupirer après la solitude, vous sont plus utiles pour vous humilier et pour mourir à vous-même, que la solitude la plus profonde. Allons selon que Dieu nous mène, au jour la journée, mettant chaque moment [à profit sans regarder plus loin.
Quelquefois une lecture merveilleuse, une médi-
tation fervente, ou une conversation dont vous seriez charmée, flatterait votre goût, vous rendrait contente et pleine de vous-même, vous persuaderait que vous êtes bien avancée, et en vous donnant de belles idées sur les croix, ne ferait que vous rendre plus hautaine ■et plus sensible contre celles que vous trouveriez sur votre chemin en sortant de tous ces saints exercices. Tenez-vous donc, madame, à cette règle simple : n'attirez rien qui vous dissipe, mais supportez en paix tout ce que Dieu vous donne malgré vous, pour vous déranger.
Quelle illusion ! on cherche Dieu bien loin, dans des projets peut-être impossibles, et on ne songe pas qu'on le possède dès à présent, au milieu du tracas, dans un état de pure foi, pourvu qu'on y supporte humblement et avec courage l'importunité des créatures et ses propres imperfections.
Je n'ai qu'une chose à vous dire sur l'amour du prochain : c'est que l'humilité seule vous rendra traitable là-dessus. La vue seule de vos misères peut vous rendre compatissante et indulgente pour celles d'autrui. Vous me direz : je vois bien que l'humilité doit produire le support du prochain ; mais qu'est-ce qui produira l'humilité ? deux choses mises ensemble la produiront ; ne les désunissez jamais : la première est la vue de l'abîme de misère d'où la puissante main de Dieu vous a tirée, et au-dessus duquel il vous tient encore comme suspendue en l'air ; la seconde est la présence de ce Dieu qui est tout. Ce n'est qu'en voyant Dieu, et en l'aimant qu'on s'oublie soimême, qu'on se désabuse de ce néant qui nous
A LA COMTESSE DE GRAMOXT 6l
avait éblouis et qu'on s'accoutume à s'apetisser avec consolation sous cette haute majesté qui engloutit tout. Aimez Dieu, et vous serez humble ; aimez Dieu, et vous ne vous aimerez plus vous-même ; aimez Dieu, et vous aimerez tout ce qu'il veut que vous aimiez pour l'amour de lui. (VIII, 596.)
9. — Éviter les airs demépris et de hauteur : supporter patiemment les défauts du prochain.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur dem'écrire,. madame, a fait un étrange chemin. Je viens de la recevoir : jugez par là de la diligence. Je comprends que vous souffrez et faites souffrir les autres. Il faut travailler courageusement et sans relâche à se charger du fardeau pour le soulagement du prochain. Tout air de mépris et de hauteur, tout esprit de critique et de moquerie marque une âme pleine d'ellemême, qui ne sent point ses misères, et qui se livre à sa délicatesse, qui met tout son plaisir dans le mal d'autrui. Rien ne devrait être si propre à nous humilier, que ce genre d'orgueil facile à blesser, moqueur, dédaigneux, lier, jaloux de vouloir tout pour soi, et toujours implacable sur les défauts d'autrui. On est bien imparfait, quand on supporte si impatiemment les imperfections du prochain. A tant de maux, je ne vois de remède que l'espérance en Dieu, qui est aussi bon et aussi puissant que vous êtes faible et mauvaise. Il vous laissera néanmoins languir longtemps, sans déraciner le naturel et l'habitude, car il vous vaut
mieux d'être écrasée par votre propre misère, et par l'expérience de votre impuissance d'en sortir, que de jouir tout à coup du plaisir de vous voir perfectionnée. Ne songez qu'à supporter les autres, qu'à détourner vos yeux des gens qui ne peuvent vous édifier, comme on ferme les yeux à une tentation. C'en est une très dangereuse pour vous. Priez, lisez ; abaissez votre esprit par le goût des choses simples. Adoucissez votre cœur par l'union à Jésus enfant et paisible dans l'humiliation. Cherchez votre force dans le silence. Je suis ravi de ce que vous êtes touchée du progrès de M""^ de Mortemart ; elle est véritablement bonne, et désire l'être de plus en plus. La vertu lui coûte autant qu'à un autre, et en cela elle est très propre à vous encourager. Personne ne s'intéresse plus fortement que moi, madame, aux choses qui vous touchent le plus. (VIII, 599.)
10. — Contre la crainte excessive de goûter les plaisirs innocents.
27 juin 1690.
Je suis, madame, sincèrement touché du pénible état où vous êtes : je crois en voir clairement la source. Si vous pouvez vous résoudre à user du remède simple que je vais vous proposer, vous serez bientôt soulagée ; mais je crains qu'un scrupule ne vous empêche de vous en servir.
La crainte excessive de goûter du plaisir dans les choses innocentes et nécessaires vous fait plus de mal
pour votre avancement spirituel, que ce plaisir ne pourrait vous en- faire. Il est vrai qu'il ne faut jamais se flatter soi-même, surtout quand on est obligé de se punir : mais une contention perpétuelle pour repousser jusqu'au moindre sentiment involontaire de plaisir dans une vie réglée, vous cause un trouble très nuisible. Je voudrais donc retrancher fidèlement les propretés excessives et les délicatesses de goût, toutes les fois que vous les apercevez tranquillement ; mais je ne voudrais point cette attention forcée à rejeter sans cesse les plaisirs inévitablement attachés à la nourriture simple et au repos nécessaire. Puisqu'on vous fait prendre du lait pour rafraîchir votre sang, vous devez faire, par rapport au jeûne, ce que votre médecin vous dira. Il faut, sans raisonner, se laisser juger, après qu'on a exposé le fait : autrement, on s'entortille à l'infini, et on se ronge soi-même. Sur toutes les autres choses de votre santé, parlez naïvement au médecin, pour n'être point flattée ; puis, laissez-le décider et ne vous écoutez plus vous-même. Mais obéissez tranquillement : c'est à quoi doit se tourner votre fidélité et votre courage. Sans cela, vous n'aurez pas la paix des enfants de Dieu, ni ne mériterez de l'avoir. Portez toutes les peines de votre état, qui est plein d'embarras et de sujétions, en esprit de pénitence ; c'est là la pénitence que Dieu vous donne, bien plus sûre que celle que vous choisiriez vousmême. Il n'y a point de lieu au monde où vous ne vous retrouvassiez vous-même avec le goût des plaisirs. La solitude même la plus austère aurait ses épines. Le meilleur état est celui où la main de
Dieu vous tient. Ne regardez pas plus loin, et ne songez qu'à recevoir tout de moment en moment, en esprit de mort et de renoncement à votre propre esprit. Mais cet acquiescement doit être plein de confiance en Dieu, qui vous aime d'autant plus qu'il vous épargne moins.
Dormez autant que le médecin le croira nécessaire par rapport à votre tempérament et à votre indisposition présente. Vous devriez avoir du scrupule de vos scrupules mêmes, et non pas de votre sommeil. Personne ne vous est, madame, plus sincèrement et plus respectueusement dévoué que moi. (VIII, 599.)