I. Rom., VIII
et attendri sur lui-même, ne peut être touché sans crier les hauts cris. Touchez-le du bout du doigt, il se croit écorché. Joignez à cette délicatesse la grossièreté du prochain plein d'imperfections qu'il ne connaît pas lui-même ; joignez-y la révolte du prochain contre nos défauts, qui n'est pas moins grande que la nôtre contre les siens : voilà tous les enfants d'Adam qui se servent de supplice les uns aux autres ; voilà la moitié des hommes qui est rendue malheureuse par l'autre, et qui la rend misérable à son tour ; voilà dans toutes les nations, dans toutes les villes, dans toutes les communautés, dans toutes les familles, et jusqu'entre deux amis, le martyre de l'amour-propre.
L'unique remède est donc de sortir de soi pour trouver la paix. Il faut se renoncer, et perdre tout intérêt, pour n'avoir plus rien à perdre, ni à craindre, ni à ménager. Alors on goûte la vraie paix réservée aux hommes de bonne volonté, c'est-à-dire à ceux qui n'ont plus d'autre volonté que celle de Dieu, qui devient la leur. Alors les hommes ne peuvent plus rien sur nous, car ils ne peuvent plus nous prendre par nos désirs ni par nos craintes : alors nous voulons tout et nous ne voulons rien. C'est être inaccessible à l'ennemi ; c'est devenir invulnérable. L'homme ne peut que ce que Dieu lui donne de faire ; et tout ce que Dieu lui donne de faire contre nous, étant la volonté de Dieu, est aussi la nôtre. En cet état, on a mis son trésor si haut, que nulle main ne peut y atteindre pour nous le ravir. On déchirera notre réputation, mais nous y
consentons, car nous savons combien il est bon d'être humilié quand Dieu humilie. On trouve du mécompte dans les amitiés ; tant mieux : c'est le seul véritable ami qui est jaloux de tous les autres, et qui nous en détache pour purifier nos attachements. On est importuné, assujetti, gêné ; mais Dieu le fait, et c'est assez. On aime la main qui écrase ; la paix se trouve dans toutes ces peines : heureuse paix, qui nous suit jusquesà la croix ! On veut ce qu'on a; on ne veut rien de ce qu'on n'a pas. Plus cet abandon est parfait, plus la paix est profonde. S'il reste quelque attache et quelque désir, la paix n'est qu'à demi : si tout lien était rompu, la liberté serait sans bornes. Que l'opprobre, la douleur, la mort, viennent fondre sur moi ; j'entends Jésus-Christ, qui me dit ' : Ne craigne:;;^ point ceux qui tuent le corps, et qui ensuite ne peuvent plus rien. O qu'ils sont faibles, lors même qu'ils ôtent la vie ! que leur puissance est courte ! Ils ne peuvent que briser un pot de terre, que faire mourir ce qui de soi-même meurt tous les jours, qu'avancer un peu cette mort, qui est une délivrance ; après quoi, on échappe de leurs mains dans le sein de Dieu, où tout est tranquille et inaltérable. (VIII,