‹ Lettres de directionChapitre 46 sur 163 · Rom., VI · texte numérisé non relu

Rom., VI

i6. — Exhortation à la piété solide et à la connaissance de soi-même.

Cambrai, 17 janvier 1702.

Jamais rien ne m'a tant consolé que la lettre que j'ai reçue. J'en rends grâces à celui qui peut seul

I. Le duc de Bourgogne (1682-1712) était le petit-fils de Louis XIV, le fils du dauphin Louis, Fénelon fut chargé de son éducation. L'enfant avait sept ans : « dur et colère jusqu'aux derniers emportements, passionné pour tous les plaisirs », il devint «un prince affable, doux, humain, modéré, humble et austère pour soi ». Le fameux précepteur nommé en 1695 à l'archevêché de Cambrai continua son oeuvre de loin ; il venait passer trois mois à Versailles chaque année. La querelle de quiétisme envenima à ce point les esprits que, par ordre du roi, Fénelon ne revint plusà la couraprès 1697 ; la police surveilla toutes ses démarches. La correspondance entre le duc de Bourgogne et son cher maître fut interrompue. L'affection et la reconnaissance accompagnèrent l'illustre exilé. Après un silence de quatre ans, le 22 décembre 1701, le duc de Bourgogne prit courage et mit une lettre de sa main dans le paquet que les amis de Versailles trouvaient moyen de faire passer secrètement à Cambrai :

« Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ans. J'ai souffert bien des maux depuis : mais un des plus grands a été celui de ne pouvoir point vous témoigner ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs ...»

Fénelon répondit par la lettre du 17 janvier 1702 et la correspondance se renoua discrètement jusqu'à la mort du prince. (Voyez Fénelon, directeur de conscience. Livre V, ch. 4.)

Féx elon. — Lettres de direction. 6

faire dans les cœurs tout ce qu'il lui plaît, pour sa gloire. Il faut qu'il vous aime beaucoup, puisqu'il vous donne son amour, au milieu de tout ce qui est capable de l'éteindre dans votre cœur, Aimez-le donc au-dessus de tout, et ne craignez que de ne l'aimer pas. Il sera lui seul votre lumière, votre force, votre vie, votre tout. O qu'un cœur est riche et puissant au milieu des croix, lorsqu'il porte ce trésor au dedans de soi ! C'est là que vous devez vous accoutumer à le chercher avec une simplicité d'enfant, avec une familiarité tendre, avec une confiance qui charme un si bon père.

Ne vous découragez point de vos faiblesses. Il y a une manière de les supporter sans les flatter, et de les corriger sans impatience. Dieu vous la fera trouver, cette matière si paisible et si efficace, si vous la cherchez avec une entière défiance de vousmême, et marchant toujours en sa présence comme Abraham.

Au nom de Dieu, que l'oraison nourrisse votre cœur comme les repas nourrissent votre corps. Que l'oraison de certains temps réglés soit une source de présence de Dieu dans la journée; et que la présence de Dieu, devenant fréquente dans la journée, soit un renouvellement d'oraison. Cette vue courte et amoureuse de Dieu ranime tout l'homme, calme ses passions, porte avec soi la lumière et le conseil dans les occasions importantes, subjugue peu à peu l'humeur, fait qu'on possède son âme en patience, ou plutôt qu'on la laisse posséder à Dieu. Renovamini spiritus

mentis vestrae ^ Ne faites point de longue oraison, mais faites-en un peu, au nom de Dieu, tous les matins, en quelque temps dérobé. Ce moment de provision vous nourrira toute la journée. Faites cette oraison plus du cœur que de l'esprit, moins par raisonnement que par simple affection ; peu de considérations arrangées, beaucoup de foi et d'amour.

Il faut lire aussi, mais des choses qui vous puissent recueillir, fortifier et familiariser avec Dieu. Vous avez une personne qui peut vous indiquer les lectures qui vous conviennent. Ne craignez point de fréquenter les sacrements selon votre besoin et votre attrait ; il ne faut pas que de vains égards vous privent du pain descendu du ciel qui veut se donner à vous. Ne donnez jamais aucune démonstration inutile ;mais aussi ne rougissez jamais de celui qui fera lui seul toute votre gloire.

Ce qui me donne de merveilleuses espérances, c'est que je vois par votre lettre que vous sentez vos faiblesses et que vous les reconnaissez humblement. O qu'on est fort en Dieu, quand on se trouve bien faible en soi-même ! Ciim infirmor, timc potens siim^. Craignez, mille fois plus que la mort, de tomber. Mais si vous tombiez malheureusement, hâtez-vous de retourner au Père des miséricordes et au Dieu de toute consolation, qui vous tendra les bras ; et ouvrez votre cœur blessé à ceux qui pourront vous guérir. Surtout soyez humble et petit. Et vilior fiam plus quant fa c-

Page 1