A MADAME DE MAINTENON
simplicité. Pour le danger de se flatter, on en est entièrement à l'abri, en se laissant juger par les meilleurs m.édecins, qu'on prie sérieusement de parler sans compliment. Pousser le scrupule plus loin, c'est vouloir être trop sage et supposer que Dieu ne se contente pas de la vraie droiture.
Quand on a un naturel courageux comme le vôtre, on a plus de peine à s'apetisser et à se rabaisser à tous ces petits ménagements de santé, qui paraissent des faiblesses et des relâchements, qu'à s'élever par grandeur au-dessus de tous ces besoins. Ainsi, il y a plus à s'humilier, à devenir simple, et à mourir à soi, en cette conduite qui semble relâchée, que dans la rigueur qui n'épargne en rien le corps.
Au reste. Madame, il vaut mieux faire la volonté de Dieu, en ménageant ses forces, que goûter sa présence. L'un est fidélité pour lui, l'autre est jouissance pour nous-mêmes. Vous tenez trop à cette présence de Dieu aperçue et réfléchie qui vous est donnée, et qui est bien moins Dieu pour vous que l'accomplissement de son ordre. Le lait est bon pour l'enfant ; mais quand il survient quelque chose qui ôte le lait à l'enfant, il faut le sevrer. Ayez donc soin, madame, de votre santé, ménagez-la moins par les remèdes que par le repos et la gaieté. Quand vous croirez bien que Dieu le veut, vous trouverez le moyen de le faire ; vous n'y perdrez rien pour l'intérieur, en préférant le pain le plus sec au lait le plus doux. (VIII, 494.)
22. — Avis sur la pratique de la mortification et du recueillement^.
Il ne faut point se faire une règle, ni de suivre toujours l'esprit de mortification et de recueillement qui éloigne du commerce, ni de suivre toujours le zèle qu'on a de porter les âmes à Dieu. Que faut-il donc faire ? Se partager entre ces deux devoirs, pour n'abandonner pas ses propres besoins en s'appliquant à ceux d'autrui, et pour ne négliger pas ceux d'autrui en se renfermant dans les siens.
La règle pour trouver ce juste milieu dépend de l'état intérieur et extérieur de chaque^ personne, et on ne saurait donner de règle générale sur ce qui dépend des circonstances où se trouve chaque personne en particulier. Il faut se mesurer sur sa faiblesse, sur son besoin de se précautionner, sur son attrait intérieur, sur les marques de providence pour les choses extérieures, sur la dissipation qu'on y éprouve, et sur l'état de sa santé. Il est donc à propos de commencer par les besoins de l'esprit et du corps,
f. Les critiques s'accordent à reconnaître que les conseils de Fénelon à M^e de Maintenon ne sont pas seulement contenus dans les quelques lettres intercalées dans les Lettres spirituelles (t. VIIl, p. 483). Dans les Instructions ou Avis sur différents points de la morale et de la perfection chrétienne (t. VI, p. 72), beaucoup de recommandations s'adressent à la duchesse de Chevreuse, Voyez ci-après lettre 40; mais d'autres ne peuvent s'adresser qu'à l'épouse du roi. La cinquième, où Fénelon parle de Saint-Cyr, est une indication précieuse pour l'hypothèse que nous acceptons. Bourdaloue adressa aussi quelques Lettres de direction à M™^ de Maintenon sous la forme d'Avis.
A MADAME DE MAINTEXON lOj
et de réserver des heures suffisantes pour l'un et pour l'autre, par l'avis d'une personne pieuse et expérimentée. Pour le reste du temps, il faut encore bien examiner les devoirs de la place où l'on est, les biens solides qu'on y peut faire, et ce que Dieu donne pour y réussir, sans s'abandonner à un zèle aveugle.
Venons aux exemples. Il n'est point à propos de demeurer avec une personne à qui on ne saurait être utile, pendant qu'on en pourrait entretenir d'autres avec fruit, à moins qu'on n'eût quelque devoir, comme de parenté, d'ancienne amitié ou de bienséance qui obligecât de demeurer avec la première personne : autrement il faut s'en défaire, après avoir lait ce qui convient pour la traiter honnêtement. La raison de se mortifier ne doit point décider dans ces sortes de cas. On trouvera assez à se mortifier en entretenant contre son goût les personnes dont on ne peut se défaire, et en s'assujettissant à tous les véritables devoirs.
Quand on est à Saint-Cyr, il ne faut ni se communiquer, ni se retirer par des motifs d'amourpropre ; mais il suffit de faire simplement ce qu'on croit le meilleur et le plus conforme aux desseins de Dieu, quoique l'amour-propre s'y mêle. Quoi qu'on puisse faire, il se glissera partout. Il faut ne le compter pour rien et aller toujours sans s'arrêter. Je croirais que, quand vous êtes à Saint-Cyr, vous devez reposer votre corps, soulager votre esprit, et le recueillir devant Dieu le plus longtemps que vous pourrez. Vous êtes si assujettie, si affligée et si fatiguée à Versailles, que vous avez grand besoin
d'une solitude libre et nourrissante pour l'intérieur à Saint-Cyr. Je ne voudrais pourtant pas que vous y manquassiez aux besoins pressants de la maison. Mais n'y faites par vous-même que ce qu'il vous sera impossible de faire par autrui.
J'aime mieux que vous souffriez moins, et que vous aimiez davantage. Cherchez à l'église une posture qui n'incommode point votre délicate santé, et qui ne vous empêche point d'être recueillie, pourvu que cette posture n'ait rien d'immodeste, et que le public ne la voie point. Vous aurez toujours assez d'autres mortifications dans votre état. Ni Dieu ni les hommes ne vous en laisseront manquer. Soulagezvous donc ; mettez-vous en liberté ; et ne songez qu'à nourrir votre cœur pour être mieux en état de souffrir dans la suite.
Je ne doute nullement que vous ne deviez éviter toutes les choses que vous avez éprouvé qui nuisent à votre santé, comme le soleil, le vent, certains aliments, etc. Cette attention à votre santé vous épargnera sans doute quelques souffrances : mais cela ne va qu'à vous soutenir, et non à vous flatter. D'ailleurs ce régime ne demande point les grandes délicatesses et l'usage de ce qui est délicieux ; au contraire, il demande une conduite sobre, simple, et par conséquent mortifiée dans tout le détail. Rien n'est plus faux et plus indiscret que de vouloir choisir toujours ce qui nous mortifie en toutes choses. Par cette règle on ruinerait bientôt sa santé, ses affaires, sa réputation, son commerce avec ses parents et amis, enfin toutes les bonnes œuvres dont la Providence charc^e.