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Sentiments de Fénelon à V égard du Roi

26 août (1697).

Je ne puis m'empêcher de vous dire, mon bon duc, ce que j'ai sur le cœur. Je fus hier, fête de saint Louis, en dévotion de prier pour le Roi. Si mes prières étaient bonnes, il le ressentirait : car je priai de bon cœur. Je ne demandai point pour lui des prospérités temporelles ; car il en a assez. Je demandai seulement qu'il en fit un bon usage, et qu'il fût,

I. Paul de Saint-Aignan, duc de Beauvilliers, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du roi, chef du Conseil des finances, ministre d'État, fut l'ami particulier de l'archevêque de Cambrai. C'était un saint; mais l'esprit timoré, scrupuleux, il jeta le duc de Bourgogne dans une piété austère, étroite, formaliste, incompatible avec un rôle de général et de roi. Fénelon fut surpris et attristé de cette déviation; ce n'est pas ainsi qu'il rêvait un héritier du trône : c'est alors qu'il écrivit de Cambrai à son royal élève devenu chef d'armées ces fortes et belles lettres que la longueur nous empêche de transcrire. Reproches, avis, conseils tonnaient aux oreilles du prince ; il lui recommande une piété douce, simple, sociable ; il l'encourage à l'action, aux vertus viriles. Le duc de Bourgogne comprit la leçon ; il était digne d'être roi ; il mourut à 29 ans. (Voyez Fénelon, directeur de conscience. Livre V,ch. 3.)

parmi tant de succès, aussi humble que s'il avait été profondément humilié. Je lui souhaitai d'être non seulement le père de ses peuples, mais encore l'arbitre de ses voisins, le modérateur de l'Europe entière, pour lui en assurer le repos, enfin le protecteur de l'Eglise. J'ai demandé non seulement qu'il continuât à craindre Dieu et à respecter la religion, mais encore qu'il aimât Dieu, et qu'il sentît combien son joug est doux et léger à ceux qui le portent moins par crainte que par amour. Jamais je ne me suis senti plus de zèle, ni, si je l'ose dire, de tendresse pour sa personne. Quoique je sois plein de reconnaissance, ce n'était pas le bien qu'il m'a fait dont j'étais alors touché. Loin de ressentir quelque peine de ma situation présente, je me serais offert avec joie à Dieu pour mériter la sanctification du Roi. Je regardais même son zèle contre mon livre ' comme un effet louable de sa religion et de sa juste horreur pour tout ce qui lui paraît nouveauté. Je le regardais comme un objet digne des grâces de Dieu. Je me rappelais son éducation sans instruction solide, les flatteries qui l'ont obsédé, les pièges qu'on lui a tendus pour exciter dans sa jeunesse toutes ses passions, les conseils profanes qu'on lui a donnés, la défiance qu'on lui a inspirée contre les excès de certains dévots et contre l'artifice des autres, enfin les périls de la grandeur et de tant d'affaires délicates. J'avoue qu'à la vue de toutes ces choses, nonobstant le grand respect qui lui est dû, j'avais une forte compassion pour une âme

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