AU MARQ.UIS DE BLAÎN VILLE
quand on est digne de le sentir ? Les vérités qui vous transportaient ne sont-elles plus ? la pure lumière du royaume de Dieu est-elle éteinte ? le néant du monde peut-il avoir reçu quelque prix nouveau ? ce qui n'était qu'un misérable songe ne l'est-il pas encore ? ce Dieu, dans le sein duquel vous versiez votre cœur, et qui vous faisait goûter une paix audessus de tout sentiment humain, n'est-il plus aimable ? l'éternelle beauté, toujours nouvelle pour les yeux purs, n'a-t-elle plus de charmes pour vous ? la source des douceurs célestes, des plaisirs sans remords, qui est dans le Père des miséricordes et dans le Dieu de toute consolation, est-elle tarie ? Non : car il me met au cœur un trop pressant désir de vous rappeler à lui. Je ne puis y résister ; il y a longtemps que je balance, et que je dis en moimême : je ne ferai que l'importuner. En commençant même cette lettre, je me suis fait des règles de discrétion ; mais à la quatrième ligne mon cœur m'a échappé. Dussiez-vous ne me point répondre, dussiezvous me trouver ridicule, je ne cesserai de parler de vous à Dieu avec amertume, ne pouvant plus vous parler à vous-même. Encore une fois, monsieur, pardonnez-moi, si je vais au delà de toute règle. Je le vois aussi bien que vous ; mais je me sens poussé et entraîné. Dieu ne vous a point oublié encore, puisqu'il agit en moi si vivement pour votre salut. Que vous demande-t-il, sinon que vous vouliez être heureux ? N'avez-vous pas senti qu'on l'est quand on l'aime ? N'avez-vous pas éprouvé qu'on ne peut l'être véritablement, quelque ivresse qu'on
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aille chercher dans les plaisirs des sens hors de lui ? Puisque vous savez donc où est la fontaine de vie, et que vous y avez autrefois plongé votre cœur pour le désaltérer, pourquoi chercher encore des citernes entr'ouvertes et corrompues ? O beaux jours ! ô heureux jours, qui n'étiez éclairés que par les doux rayons d'une miséricorde amoureuse, quand est-ce que vous reviendrez ? quand est-ce qu'il me sera donné de revoir ce cher enfant de Dieu rappelé sous sa main puissante, comblé de ses faveurs et des délices de son sacré festin, mettant tout le ciel en joie, foulant la terre aux pieds, et tirant de l'expérience de la fragilité humaine une source inépuisable d'humilité et de ferveur ?
Je ne vous dis point, monsieur, ce que vous avez à faire : Dieu vous le dira assez lui-même selon vos besoins, pourvu que vous l'écoutiez intérieurement, et que vous méprisiez courageusement les gens méprisables. Mais enfin il vous veut : suivez-le. Que pourrions-nous refuser à celui qui veut nous donner tout, en se donnant lui-même ? Faites donc, monsieur, tout ce que vous voudrez ; mais aimez Dieu, et que son amour ressuscité en vous soit votre unique conseil. Je l'ai souvent remercié de vous avoir garanti des périls de cette campagne, où votre âme était encore plus exposée que votre corps ; souvent j'ai tremblé pour vous : faites finir mes craintes, rendez-moi la joie de mon cœur. Je n'en puis jamais sentir une plus grande, que de me revoir avec vous, ne faisant qu'un cœur et qu'une âme dans la maison de Dieu, en attendant notre bien-