X XXVII
Ma chère fille,
Je me réjouis du résultat de votre courte et bonne retraite; vous en sortez plus rassérénée et plus aimante. Pourquoi douter de la persévérance en ces dispositions? Ne vous sont-elles que montrées ou prêtées? Dieu les voit en vous à l'état permanent et progressif. Il y va de sa gloire et de votre bien, deux choses qu'il aime sinon, également, du moins sans restriction.
A l'élément de résistance et de lumière que donne la méditation fondamentale, vous avez ajouté l'élément d'ardeur et de délicatesse qu'apporte la méditation du règne. Je vous proposerais un troisième point d'appui pour un essor plus facile et peut-être plus haut, car il rapproche encore plus Dieu et l'âme, la méditation de l'Eucharistie.
Si le Jésus que vous avez contemplé parcourant la Judée, et que vous admiriez beau et aimable, vous ayant distinguée dans la foule, vous avait demandé de vous suivre dans votre demeure et d'y trouver du repos et des soins, quelle eût été votre joie émue ! Et si, une fois chez vous, il vous avait dit qu'il s'y trouvait bien, comme vous vous seriez sentie récompensée!... Ainsi l'amour spécial de Jésus pour vous en particulier, ce qui est une condition de l'amitié et un principe de relations parfaites que nous pouvons pousser très loin. Si, en ce jour de l'Assomption, Jésus quittait visiblement le tabernacle pour aller vous visiter dans votre cellule et y rester et s'y prêter à toutes vos questions, et s'il vous témoignait cette merveilleuse affection que nous pouvons rêver... ne lui donneriez-vous pas toutes les satisfactions, et en particulier celle d'être heureuse pour longtemps et malgré tout !...
Ce que nous rêvons, ce qu'il ne fera pas sans doute, il nous aime assez pour que nous lui en supposions le désir
et l'élan. Des lois supérieures les enchaînent : sachons être -les esclaves de ces lois. Le Ciel les déliera, et ce ne sera pas pour un seul jour de fête !....
Cette vie n'est point une vie véritable dans laquelle rien ne persiste. L'être est par définition ce qui est; or ce qui passe est à peine, bientôt il n'est plus. Dieu n'a jamais manqué d'une parcelle d'être, ni d'une parcelle de durée : voilà pourquoi nous le disons infini et éternel. Il a l'être dans la plénitude. Il faut bien qu'il y ait un être qui ne commence pas à être et qui maintienne ou renouvelle les êtres chancelants et passagers!... Il nous maintiendra autant qu'il durera lui-même, parce qu'il nous a donné sa nature, qui est de ne point finir. Il ne pouvait pas nous communiquer la plénitude de l'essence; il nous en a pourtant rendu participants dans un tel degré que nous sommes réellement de sa famille, de sa ressemblance, et, comme je le redis souvent dans mes livres : c'est le vrai fondement de son amour pour nous. Il faut toujours en revenir là pour comprendre les excès de Dieu en notre faveur et sa miséricorde et nos espérances. Qui sait les surprises que nous réserve le sort de ceux que nous croyons perdus! L'enseignement sur ce point avait été longtemps trop désespérant; on l'a beaucoup élargi depui? les Jansénistes; on l'élargira peut-être encore en tenant grand compte de la bonne foi, de la faiblesse et de l'influence du milieu. Dieu connaît encore mieux tout cela que les modernes les plus accommodants!
Voilà que je philosophe avec vous, sans égard pour l'accaparement de vos travaux, sans prendre le temps de vous remercier des souhaits si bons que vous me donnez. II est vrai, je me répéterais, si je vous disais combien ils me touchent et combien, en fait d'estime, ils sont au-dessus de ce que je vaux. Compte/, du moins sur mon dévoue-
ment paternel. Vous l'avouerai-je? Je souffre de vous voir si fortement appuyée sur moi, car vraisemblablement j'ai peu de temps à vivre et mon départ sera comme un abandon. Vous penserez alors, plus fortement même, que je continue à penser à vous et que je commence à vous attendre.
Dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, tout se passe avec lenteur et majesté. Nous nous troublons de chaque détail et nous appelons avec impatience l'achèvement d'une période simplement en train d'évoluer. Que de siècles ont travaillé à produire la période de terre végétale où croît une petite plante !...
Je n'en finirais pas... Ne rapetissons pas Dieu et en même temps croyons-le sage et bon pour chaque être.
Plus d'une fois, je me suis attendri sur le triste sort des animaux qui souffrent sans mérite; en fait, ils ont beau coup plus de petites jouissances que de peines, et certainement, s'ils pouvaient être consultés, ils voteraient à l'unanimité la vie plutôt que la mort.
Pour les chrétiens et pour les religieux surtout, la souffrance est le plus grand des biens, n'y eût-il que l'union à Jésus rédempteur par la souffrance; cela élève au-dessus de la simple honnêteté. Les âmes religieuses qui ne vivent pas dans ces pensées distinctes, en vivent implicitement par leur donation sincère.
J'ai commencé mes lettres par vous et je m'attarde à philosopher, tandis que de bonnes âmes attendent un mot qui les réconforte... mais vous n'êtes pas tout le monde; il n'y a personne sur qui je compte autant que sur vous, et qui me soit plus chère. Mon désir est de vous voir bien en paix, travaillant à vous rendre toujours plus parfaite, c'est-à-dire vous possédant mieux, prenant le temps de réfléchir et tranchant moins vite... Vous me retrouvez tyran impitoyable !
Eh bien ! vous, ma chère fille, vous allez faire des progrès visibles dans votre extérieur au point de vue de la vivacité. Vous ne vous prononcerez plus si vite, sauf dans les cas où ce serait nécessaire. Vous vous mettrez plus largement à la place des autres, et vous ne contredirez qu'avez des formes dubitatives.
La présence de votre sœur vous sera un mémento continuel de ces résolutions. Vous déposerez près d'elle votre autorité pédagogique et vos allures. Vous deviendrez même, par elle, plus parfaite pour tout le monde.
Ma chère fille,
L'éloignement qui efface les souvenirs superficiels rend au contraire plus sensibles les sentiments profonds. Plus sensibles, ils causent quelque peine, c'est vrai; mais ils donnent plus d'intensité à la vie du cœur. La pensée de Dieu rapproche et console. A la communion surtout, on se trouve si près et on l'est si réellement que Jésus seul sépare. Est-ce être séparé que de l'avoir lui seul entre nous?
Si nous avions conscience de cet état,, nous ne pourrions plus souffrir que par miracle, comme ce bon Sauveur quand il était sur la terre. Notre sort est de marcher à tâtons dans les ténèbres et d'éprouver parfois les angoisses du vide apparent. Nous sommes voués à la plus profonde misère pour devenir grands. « Notre vertu se fait dans l'infirmité », et cette infirmité n'est pas seulement en nous, elle est en toutes choses autour de nous. Ceux qui admettent la théorie de l'évolution doivent reconnaître qu'il y a loin d'une petite portion de la nébuleuse primitive à l'organisme humain et aux merveilles de la vie civilisée. Il y a loin aussi de notre condition présente à
celle qui révélera en nous les faits, obscurs aujourd'hui, de notre divinisation !
Vivons donc par la foi. C'est Dieu qui nous a fait connaître ce qu'il forme en nous et les moyens de le suivre dans cette transformation. Il n'avait vraiment pas d'autre moyen de s'y prendre sans nous enlever la liberté, c'est-à-dire l'agent voulu de cette collaboration mystérieuse. Les impies les plus décidés seraient incapables de refuser leur adhésion et leur amour à un Dieu qui se laisserait voir distinctement dans l'Eucharistie... mais aussi nous laissant dans les ombres, il sera indulgent pour ceux qui n'auront pas su voir.
Ne vous préoccupez pas des petites imperfections que je vous ai signalées; vous les reconnaîtrez sans doute bientôt, quand vous aurez auprès de vous toute une famille dont les petites contrariétés donneront lieu à des observations trop promptes peut-être, ou trop absolues. Or, les connaître est pour vous les vaincre en principe.
Ma chère fille,
C'est avec une véritable peine que j'apprends la mort de X. et cette peine ne vient pas seulement du vide qu'elle fait dans les œuvres et de la douleur qu'elle vous cause, elle va jusqu'à mon propre cœur. Le manque de sympathie n'empêche nullement l'estime et un vif sentiment d'intérêt, voisin de l'affection.
Nous causerons de votre difficulté à admettre en la compagnie de Dieu des affections très vives. Il y aurait beaucoup de distinctions à établir pour mettre la question dans son jour. Ce que je peux vous indiquer d'avance, c'est qu'il ne peut pas y avoir opposition entre ce que Dieu nous demande, soit pour lui, soit pour les personnes qu'il nous fait aimer. Ce qui nous dépasse par l'ordre voulu ne saurait se heurter.
Sans doute Dieu peut demander à certaines âmes de se
dépouiller de toute affection humaine, afin de se les réserver à lui "uniquement, mais alors il le dit, soit par un appel intime, soit par l'indication des circonstances.
Par contre, il ne peut demander cette sorte d'absorption à une personne qui a le devoir d'aimer des êtres légitimement chers. Alors tout doit et peut se concilier. Ce qui s'y oppose, ce n'est pas la perfection, mais quelque imperfection presque toujours involontaire ; idées, habitudes, craintes, etc.. Parmi les idée?, je citerai la tendance que nous avons naturellement à prêter à Dieu nos sentiments et nos exigences de cœur. Le plus souvent on est victime d'une dévotion étroite, et par dévotion, j'entends ici tout ce qui agit sur nous : les livres, le milieu autant et plus que l'action du prêtre. Durant mon grand séminaire, j'étais tombé en plein dans ce défaut, et j'ai fait souffrir bien involontairement ma pauvre mère et ma sœur! Je n'avais bien compris dans la sainteté que l'austérité et je n'admirais que l'absolu, comme tous les esprits ardents et jeunes. Depuis lors j'ai estimé bien plus la pondération qui donne à chaque chose sa place et sa juste part de vie.
Ma chère fille,
Cette année-ci je ne puis penser à vous sans me sentir triste, parce que je sens que vous l'êtes... J'espère que bientôt vous trouvant plus libre, vous reprendrez votre belle sérénité, celle des âmes croyantes et vaillantes. La pensée du Ciel est lumineuse. Elle doit planer sur notre vie dici-bas pour nous la faire comprendre et porter. Elle devrait même envahir notre âme pour y éveiller le sens, rudimentaire encore, qui cherche à voir Dieu, mais qui ne peut le pressentir. Nous n'avons pas le sens de la vue, mais le sens de l'idéal et d'un idéal tout à fait vague, comme peut l'être celui d'une âme privée du sens qui perçoit. Comme il souffre, ce sens «le l'idéal! Il se heurte à toutes choses, qu'il découvre souvent laides, toujours
insuffisantes. — Eh bien ! apprenons à n'être pas difficiles, puisque ce serait injuste de trop demander à des indigents ! Regardons sans étonnement les imperfections souvent choquantes qui se rencontrent jusque dans les choses religieuses et dans les personnes, même élevées, qui les représentent. Acceptons les obscurités, je ne dis pas des mystères, c'est facile, mais des faits religieux qui semblent souvent contredire les promesses divines et jusqu'aux principes eux-mêmes. Là du moins, nous voudrions que notre idéal fût satisfait. Hélas ! notre idéal se trompe de date : il veut voir réalisé en ce temps de formation ce qui ne peut l'être qu'au temps de l'épanouissement. Il semble que ce sens de l'idéal nous a été donné trop tôt et trop actif... il devance le temps où il pourra s'exercer dans sa sphère. Est-ce un mal? non. C'est une souffrance et une épreuve. A ce titre, il est une source de mérites et un stimulant à toute grandeur. C'est lui qui nous empêche de nous trop attacher aux choses et aux personnes. C'est lui qui ne laisse pas grandir en nous des goûts inférieurs. C'est lui enfin qui nous révèle Dieu. — Concluons : quand il s'agit de nous, prenons l'idéal pour grandir. Quand il s'agit des autres et des choses d'ici-bas, prêchons-lui l'indulgence, la patience, la bonté. Cette conduite nous donne l'élévation d'esprit qui consiste en ces deux manières d'être.
Ma chère fille,
Donnez-moi la joie de vous savoir vaillante. Vous êtes sous le poids de plusieurs choses pénibles; c'est le moment de mériter et de grandir; oui, de grandir, car ce développement de patience et de confiance est un accroissement de valeur morale et de force aussi. Sur le moment, on croit au contraire que toute vertu s'effondre et qu'on n'a ni patience ni confiance. Ce qui est vrai, c'est qu'on ne seul pas les avuir; ce qui est vrai aussi, c'est qu'on
y est infidèle parfois et plus fréquemment que d'ordinaire; mais en réalité on fait dix fois plus d'actes que dans les périodes de paix, et si l'on sème dans les larmes, on récoltera dans la joie.
Je désire vous voir une âme toujours douce au fond, douce aux personnes qui déplairaient, douce en vousmême, pour vous-même, ne vous étonnant pas de quelques défaites, ni surtout des dispositions intérieures quand vous ne pouvez changer. Vous voulez tout bien, c'est ce que Dieu considère : voilà pourquoi vous ne cessez d'être chérie de Lui, en dépit du triste visage que vous lui présentez souvent!... Mettez donc au dedans comme au dehors la belle physionomie de règle. Que ce soit votre parure, la seule qui plaise à tous, à Dieu comme aux personnes amies. Je vous bénis de tout cœur.
Ma chère fille,
Votre lettre m'apporte la joie et la tristesse des souvenirs. Les souvenirs sont la grande part de notre vie, où tout se succède si vite. On les garde, on les revoit, on s'y retrouve. Par eux, les absents se rapprochent, vous parlent et ne s'en vont plus. C'est le seul rendez-vous durable. Il en est un autre, celui-là plus ou moins éloigné, mais réel, heureux, éternel. C'est à lui qu'il faut surtout penser, car lui seul est sans tristesse; lui seul console et encourage. Et puis n'évoque-t-il pas nécessairement la pensée de Dieu, de Dieu qui est le lien vivant, aimant, magnifique, en qui l'on se retrouve transformé, agrandi, plus ouvert encore aux affections pures écloses sur la terre ! Dieu n'a pas besoin de cette partie de notre cœur faite pour les hommes, il ne pourrait pas même en être l'objet. D'autre part son amour n'absorbe pas les autres. C'est le propre de ce qui est vrai et bon d'être ordonné; l'ordre règle les rapports, mais les fait respecter. Et d'ailleurs Dieu est la lumière parfaite. Si celle du soleil
nous éblouit, c'est que le soleil a une lumière imparfaite, et nous des sens plus imparfaits encore.
Le propre de la lumière est d'éclairer, non d'éblouir; j'espère donc vous voir un jour très parfaite et toujours très bonne, très filiale même, car ce sentiment est très doux.
Rien de cela n'est un rêve. La chenille qui rampe sur nos arbres ne rêverait pas, si elle songeait que, malgré toutes les apparences, un jour viendra où elle aura des ailes, prendra possession de l'espace, et, avec ses goûts transformés, cherchera sa nourriture dans les fleurs !
En attendant, pour nous, ma chère fille, remercions Dieu d'avoir créé entre nous des rapports qui nous aident à aller vers Lui, à devenir meilleurs, vous par le dévouement dont vous m'entourez,, moi par la -reconnaissance que je vous donne.
Ma chère fille,
Oui, insistez sur la fidélité à la méditation. Les raisons en sont si fortes que je suis un peu étonné de vous voir manquer de logique en ne tirant pas la conclusion. Tant il est vrai que ce n'est pas la logique qui conduit le monde ! Mais vous, qui avez le jugement clair et l'esprit de décision, vous m'étonnez toujours sur ce point. Il vous sera fait miséricorde parce que vous n'agissez ainsi que par trop de condescendance aux désirs des autres, mais vous serez peut-être privée de ce grand bien qui s'appelle le progrès.
Oui, ma chère enfant, je crois que vous n'êtes pas dans la volonté de Dieu quand vous ne disposez pas les choses de façon à assurer votre méditation. Or, comme il s'agit ici d'une chose habituelle, prévoyez les inconvénients que vous pourrez rencontrer dans une route qui n'est pas le chemin tracé. Certainement, Dieu ne vous prive point de son assistance et il ne cesse pas de vous aimer autant;
niais il laissera sans doute agir les causes posées par vutre libre arbitre, et. le résultat sera certainement inférieur à votre idéal, peut-être même assez fâcheux... Voyez combien je suis sévère, par conséquent combien je vous suis attaché : j'ai l'ambition de vous voir grande et heureuse, surtout au Ciel !
Ma chère fille,
J'espère que vos occupations quoique nombreuses ne vous auront pas absorbée. Que je voudrais vous voir tout épanouie dans l'union à Dieu ! Nulle âme n'y est plus apte; vous n'avez qu'à vous mettre en oraison pour être saisie fortement. Que serait-ce si cette oraison pouvait se prolonger une ou deux heures et dominer ensuite toute l'activité de vos journées! J'espère qu'un jour vous obtiendrez malgré vous cette grâce. Comment? Je tremble que ce ne soit par l'action amère de la souffrance... Et même à ce prix nous devons nous réjouir, car tout en nous se développe pour s'emparer de Dieu au ciel dans de plus profondes délices. Ce qui passe est peu de chose!...
Ma chère fille,
Oui, ce sont de simples impressions qui déterminent chez vous des apparences de doute qui vous font craindre des doutes réels. Comme il n'y a point là de vraie faute, Dieu vous conserve la vertu intime de foi; cette vertu adhère à Dieu avec une grande force. Vous sentez vivement le bonheur qu'il y aurait à croire avec une certitude tranquille, et par là les biens surnaturels vous deviennent plus désirables qu'aux personnes qui n'ont pas eu la terreur de les voir s'évanouir. J'ai toujours été
frappé de la manière dont les doutes se sont produits chez vous : c'était pour en guérir votre frère, et qui sait si votre longue expérience de cette épreuve ne vous permettra pas un jour, les circonstances aidant, de le ramener par des considérations qui finiront par s'imposer à vous.
Parlez-lui, écrivez-lui, comme si vous n'aviez pas la moindre préoccupation de doute. Adressez-vous à Notre- Seigneur et à la Sainte Vierge comme une enfant.
Votre absence me laisse un vide que je ressens déjà. C'est une de ces choses qui montrent combien tout icibas est insuffisant. Quand serons-nous dans ce beau ciel où déjà tant d'êtres chers nous attendent? Puisque vous avez emporté Y Imitation, lisez dans le troisième livre divers- chapitres comme le 47e et le 48e. Je les ai médités souvent.
Ma chère fille,
Je jouis du bonheur de votre pauvre frère et de celui que vous en ressentez. Puissiez-vous récolter beaucoup de la joie des autres! C'est la seule que vous connaissiez dans votre vie tout entière de dévouement. Une, plus profonde, s'élabore invisiblement pour ne s'épanouir que dans la vraie patrie. Quel ne sera pas votre étonnement de découvrir ce nouveau monde, et de vous y voir précédée de tant de richesses ! Laissez- vous transporter, comme le dit l'auteur de Y Imitation, dans ce séjour où Dieu rayonne. Ici-bas, c'est le soleil qui donne à toutes choses son mouvement de vie, ses couleurs, sa beauté. Là-haut ce sera Dieu lui-même. Ne nous étonnons pas de ne pas nous reconnaître au milieu de ces éclosions d'ordre si différent et de les regarder comme des rêves. Est-ce qu'il n'y a pas au fond de nous des aspirations qui tendent vers ces merveilles? Est-ce qu'il n'y a pas dans nos vies des souffrances qui demandent cette compensation? Rien ne peut nous suffire, si ce n'est l'infini. Du moment que
l'idée s'est emparée de notre esprit, elle rabaisse et efface tout le reste. Nous ne saurions être heureux qu'en atteignant ce que nous regardons comme une fin possible et comme le vrai repos de tout notre être intelligent et aimant... Nous restons étonnés comme des sauvages à qui l'on dirait que dans les pages d'un livre se trouvent des jouissances supérieures. Vous vous préoccupez souvent des ressemblances qui existent entre nous et les animaux; voyez aussi les dissemblances : l'homme est maître de l'univers qu'il est en train de transformer; l'animal ne sort pas de la loi de son organisme. Entre l'intelligence humaine et tous ces semblants d'intelligence, qui n'ont pour but que la conservation de l'être et de l'espèce, il y a une différence d'ordre, non de degrés...
Vous êtes bien de ces âmes dont il est dit : « Elles s'en allaient semant dans les larmes. » Que de bien n'avezvous pas fait en dépit des ténèbres qui voilent votre ciel ! Et que votre moisson sera belle ! Patience ! Dans quelques années vous entrerez dans la lumière. Ne vous étonnez pas que l'exil soit sombre.
Ma chère fille,
Je vois avez plaisir que votre tâche est moins pénible que je ne le craignais : vous récoltez ce que vous avez semé, et vous jouissez des accroissements de vie intellectuelle et morale qu'ont amenés vos soins. Cette enfant vous devra beaucoup, car les petits détails de la vie sont la vie même. Vous vous trouverez avoir f?it ici et là beaucoup de bien et souvent à travers des difficultés qui eussent rebuté tout autre courage. En même temps, vous avez acquis une puissance de dévouement qui est telle que les actes les plus fastidieux vous paraissent tout naturels. Sans doute votre nature se prêtait à cet essor, mais la pensée surnaturelle l'a élevée au-dessus d'elle-même.
Dieu a permis que cette pensée féconde ne fût, pas toujours consolante; il vous a fait avancer dans les ténèbres et dans l'horrible crainte du néant. C'est la condition assez naturelle de l'exil et de l'épreuve. C'est au fond la seule grande douleur qui pût rester sans consolation. Je vois avec inquiétude l'état d'esprit dont vous souffrez, devenir celui de beaucoup d'âmes très belles et très droites. Cela ne m'étonne pas; nous sommes dans un moment de crise religieuse créée par l'orgueil de la raison et favorisée par les multiples faillites d'idées religieuses accueillies et répandues par une foi ignorante. L'élimination qui se fait dans une large mesure présentera aux nouveaux venus un ensemble qui satisfera la raison, et d'autre part l'absence de principes dans les sociétés modernes produira des conséquences désastreuses qui ramèneront les esprits au vrai fondement de la morale, qui est : un Dieu maître, législateur et rémunérateur.
Ma chère fille,
Vous le savez bien, je prie pour vous de toute mon âme; je vous souhaite les grâces qui vous élèveront toujours davantage, et je laisse entrevoir au bon Dieu le désir que j'aurais de vous voir jouir de Lui dès ici-bas : un peu de vision tranquille en attendant la vision béatifique, un repos très doux dans un amour senti en attendant les ravissements de l'union parfaite... Mais je crains que, considérant surtout votre vaillance, Dieu vous laisse dans le combat contre l'influence désolante du scepticisme régnant. Quelle épreuve méritoire ! Sentir le vide au-dessous de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on espère, de tout ce à quoi on se dévoue !... Et malgré cette impression déprimante, ne jamais abandonner un pouce de terrain, ne jamais diminuer l'intensité de l'effort... C'est pour ramener l'âme de votre frère que, vous étant lancée dans les études d'apologétique, vous avez subi
le vertige des grands problèmes. Dieu n'aurait- il pas permis cette immense souffrance pour qu'elle fût un jour la rançon de cette âme que vos paroles n'ont pu persuader? Il ne fait rien d'inutile. Il a pour tout de profondes raisons, mais il n'a pas nos empressements qui se découragent dès que l'effet tarde à se produire. Quand il permet qu'une âme sainte souffre et prie d'une façon prolongée pour quelqu'un, c'est qu'il veut la sauver. Le salut de votre frère est peut-être attaché à votre état de peine.
LU
Ma chère fillo,
Votre impression religieuse à l'égard de votre frère est un magnifique témoignage de votre foi. Tout n'est pas faux dans ce que dit Bergson des insuffisances de l'intelligence et des suppléances que lui apporte cette sorte de subconscient qui est l'origine d'un travail qui se fait en nous à notre insu, quoique par nous.
La foi, je crois vous l'avoir dit, n'est pas précisément un acte d'intelligence; elle est un acte moral, par conséquent de la volonté. L'intelligence lui est nécessaire, mais ce n'est pas elle qui la détermine. « Les démons savent etne croient pas. » L'intelligence éclaire la route, mais c'est la volonté qui entre dans la sphère du surnaturel. Elle fait le pas décisif sous l'impulsion de la grâce. Voilà qui explique des conversions basées sur des considérations ou très faibles ou même peu justes.
Que deviendraient tant d'esprits nuls ou faux, si Dieu leur demandait de ne se convertir que sur des preuves solides? Je suis même frappé de voir les convertis de notre temps, comme Brunetière et Bourget, nous arriver par des voies indirectes, comme la nécessité sociale de la religion et l'efficacité du seul catholicisme. D'autres, comme Péguy, sont déterminés par le fait de l'expérience religieuse personnelle : cette religion me rend meilleur et plus heureux, donc elle est la vérité. L'ar-
gument laisse à désirer, mais il s'adapte, soit à certaines tournures d'esprit, soit à tel genre d'études poursuivies.
Votre cas m'a toujours paru très net : vos études d'apologétique vous ont jeté dans une sorte de doute pour deux causes : 1° la préparation nécessaire à ces études vous manquait. En toute science comme dans l'art lui-même, il faut débuter par les notions élémentaires. Un musicien qui ne commencerait pas par le solfège n'arriverait pas facilement à l'art complet. Le philosophe qui ne se formerait pas par un cours élémentaire resterait toujours dans le vague malgré toutes ses lectures. Si j'avais eu l'expérience que j'ai aujourd'hui, je ne vous aurais pas conseillé ces lectures : j'en fais mon « mea culpa ».
2° La seconde cause tient à cette qualité de votre nature que j'appellerai : la rigueur ou rigidité. Ce qui se fixe en vous s'y fixe tellement que le contraire, s'il se présente, se trouve facilement éconduit, comme instinctivement... Vous voyez vivement l'objet lui-même, et beaucoup moins ses alentours...
La grâce et votre volonté font de vous une âme profondément croyante. Dieu permet que vous soyez privée des douceurs de la foi; il vous en laisse la possession. Vous faites du bien et vous en ferez beaucoup encore. Si un jour une paix lumineuse descendait sur votre âme, vous en jouiriez cent fois plus qu'une autre. Ce sera peut-être pour le ciel, mais au ciel sûrement.