XIX
Ma chère fille,
Je vous sens toute endolorie ! Les souvenirs, en vous touchant, vous blessent et ils sont là sans cesse ! Ce n'est pas encore l'heure où l'amitié console. Le ciel lui-même a beau vous inonder de ses espérances; vous estimez, vous remerciez, mais vous restez navrée ! Je vous comprends trop pour vous accuser en cela d'imperfection. L'image de votre petite M., sa voix, ses sentiments vous absorbent et vous tiennent tristement attendrie. La résignation la plus affectueuse aux desseins de Dieu, votre reconnaissance la mieux fondée, s'exercent dans une autre région et parlent une autre langue.
Il m'est venu dernièrement à votre sujet une pensée qui donne une grande force aux raisons consolatrices que
vous n'admettiez pas sans réserve. Oui, nous nous reverrons dans ce corps et cette âme reconnaissantes et simplement embellis, et la raison dont je vous parle est celle-ci. Saint Paul écrit aux fidèles cette parole si connue : Ne pleurez pas vos morts comme ceux qui n'ont point d'espoir... puis il expose le dogme de la résurrection. Il ne dit pas : vous aurez en Dieu un bonheur centuplé, ce qui est vrai, mais il tient à donner une consolation d'un ordre plus humain : ne pleurez pas vos morts comme si. vous ignoriez que vous les reverrez! — Ajoutez à cette réflexion le culte des reliques. L'Église met jusque dans la pierre de chaque autel des reliques de saints ! elle les vénère et les encense. — Vous êtes-vous au%gi demandé ce que feraient dans un ciel vid'e de corps, le corps ressuscité de Notre-Seigneur et celui de la Sainte Vierge ! Et quel plaisir ce pourrait être pour nous de les voir, si la vue de l'Infini devait nous absorber! Pourquoi ne pas se faire l'idée d'un bonheur de famille et d'amitié, même là-haut? Le plus n'empêche pas le moins, et aimer ainsi dans l'infini ressemble à nos bonheurs partagés qui s'augmentent dans la contemplation par exemple d'une vue magnifique sur la mer ou sur les montagnes. Vous retrouverez donc votre petite M., vous la reconnaîtrez et vous jouirez d'elle! Ensemble vous ferez d'interminables commentaires sur ces derniers quarts d'heure de grâce mystérieuse, qui vous ont ravie et dont vous ne connaissez pas à cette heure toutes les profondeurs et toute la beauté !
En même temps je constate qu'il se fait pourtant en votre âme un travail de transformation. Dieu ne peut pas nous voir souffrir et surtout nous faire souffrir sans venir à nous et sans ouvrir en nous quelque source nouvelle de grâces. Vous vous disposez ainsi à être plus maternelle aux âmes. Vous recevez pour donner. Votre amour pour Dieu s'enflamme pour se communiquer. Le livre que je vous ai donné a été, je le sais, une grande grâce. Il est venu à son heure. Je ne sais pas en effet pourquoi je ne vous en ai pas parlé plus tôt.
Ma bien chère fille,
C'est mon droit d'entrer dans votre douleur si profonde et toujours si sensible. C'est mon droit puisque je la connais mieux que personne et aussi parce qu'elle reste pour moi également une de ces tristesses qui assombrissent la vie, tristesse de son absence, tristesse de votre isolement. Vous souffrez surtout à la pensée d'années moins bien employées par un cœur qui ne fut pas épanoui, d.'une âme sentimentale qui ne prit son essor pur que très tard.
Nous ignorons les règles de la bonté divine, car la bontéa ses règles qui ne relèvent d'aucun calcul. Elle a aussi ses raisons d'être qu'elle puise dans les mérites surabondants de Jésus. Ne doit-elle pas tenir compte encore des mérites des âmes qui l'aiment? Qu'ont fait les saints Innocents pour avoir la gloire du martyre? Que d'autres enfants morts victimes et qui n'auront pas même le ciel où l'on voit Dieu !
Le dogme de la communion des saints a une plus large étendue que nous ne le savons. Que de secrets touchants nous attendent ! On aime à faire des surprises à ses amis. Soyez de plus en plus l'amie de Jésus, et tous vos mérites, éternellement prévus, se trouveront avoir parlé pour celle que vous aimez et dont le bonheur était votre ardent désir. Quand je dis bonheur, j'entends tout ce que comprend la jouissance de Dieu et le rejaillissement sur nos facultés qui se fait de l'infinie lumière, de l'infini amour, et de la grandeur morale qui résulte d'une telle communication. ~¥©us la retrouverez donc agrandie, embellie, belle de ressemblance avec Dieu, et Dieu vous dira qu'il a fait cette œuvre de choix à cause de votre sœur 1
Ne vous étonnez pas de ces perspectives. Nous n'avons ici-bas que le dehors des choses. Toutes les fois que nous pénétrons plus avant dans ce que Dieu fait, nous décou-
vrons des merveilles : merveilles du microscope, merveilles de l'astronomie et aussi merveilles de la chimie. Son œuvre surnaturelle, plus invisible encore et plus haute, doit cacher des secrets qui nous raviront : secrets de délicatesses d'amour et de générosités prodigues.
Ai-je besoin de vous dire que demain j'offrirai la sainte messe pour l'expiation de ses fautes, s'il y a lieu, et pour l'augmentation de son bonheur secondaire. Par l'intermédiaire de Jésus, vous, elle et moi serons invisiblement rapprochés. Puissions-nous l'être ainsi au ciel 1
Je bénis ma chère fille, et je la remercie de sa filiale affection. . '
Ma bien chère fille,
Je m'attriste avec vous à l'approche du mois prochain. Il est bien le mois du Sacré-Cœur, mais il est aussi pour vous le mois du Calvaire. La douleur et l'amour divin s'y unissent pour élever vos sentiments, pour vous rendre plus sensible à Jésus souffrant, pour vous préparer une plus parfaite possession du Bien suprême.
Si le Ciel s'entr'ouvrait et nous laissait voir la merveilleuse beauté des âmes transfigurées, leurs ravissements, leurs acceptations divines; si les âmes qui nous ont aimés nous laissaient sentir combien elles nous aiment encore; si nous savions par quels liens nous leur restons unis et comment le divin et l'humain se mêlent sans se nuire !
Quelle consolation et aussi quelle révélation : nous n'oserions pas y croire. Ce serait trop beau!... Jésus n'était-il pas Dieu ! ne jouissait-il pas sur terre de \\ vision bienheureuse? Et cependant il savait éprouver les sentiments humains et il n'en est pas un seul qu'il n'ait voulu sanctifier. Les œuvres de Dieu sont simples, comme tout ce qui est vivant; nous leur prêtons la raideur de nos abstractions, car nous ne les connaissons que
de cette manière. J'aimerais vous voir jouir même de ce moindre côté de nos espérances; moindre en lui-même, il reste si près de nous parce qu'il est sensible, et il entre si avant !
Les jours ont marché lentement, n'est-ce pas? il semble qu'il s'en est écoulé un très grand nombre depuis cette date dont nous approchons 1 La tristesse semble augmenter la durée, parce qu'elle fait de vives blessures; ce que l'on sent est seul présent.
J'espère que la retraite vous aura fait avancer dans la vie intérieure qui est la vraie vie. Les occupations peuvent en suspendre l'exercice, mais elles ne l'affaiblissent pas quand elles sont sagement accomplies. Onretrouve avec bonheur ses hôtes aimés.
Courage ! large espérance !
Ma chère fille,
N'ayons aucun désir, pas même celui plus généreux d'être malade. Quand on souffre beaucoup, on perd la liberté des bonnes impressions, la prière est plus difficile et moins pénétrante, l'amour de Dieu souvent à peine ressenti. C'est ce que vous éprouvez en ce moment. Il vous semble que vous n'aimez pas ! — Ne semblait-il pas au Calvaire que Jésus lui-même aimait moins? Sa nature saisie tout entière exprimait la douleur; ses impressions n'étaient plus que des tristesses, et son cœur criant vers son Père ne savait trouver que des paroles désolées : « Pourquoi m'avez-vous délaissé ? » Jamais il n'aima plus et mieux. Privé de tous les stimulants habituels, l'amour restait seul pour commander la résignation, le courage du martyre, l'abandon, le zèle. Or ce qui procède d'un amour sans amour mélangé est plus divin.
Répétez donc avec confiance vos mêmes offrandes, vos continuelles acceptations, la donation possible de
tout vous-même, y compris ce qui contriste votre cœur. Faites ce qui vous est conseillé pour moins souffrir, car c'est dans l'ordre, et vous vous rendrez plus libre d'esprit et de cœur pour vous pénétrer de Dieu. Mais n'insistez pas dans vos demandes, laissant Dieu bien libre lui aussi d'agir à son gré et de tirer de vous, selon ses préférences, ou des douleurs ou des accents d'amour sensible. Il en est du goût pour la communion comme de tout ce qui est sensible; il suit la condition de nos impressions. Souffrir de ne pas sentir, c'est aimer.
Ma chère fille,
Depuis quelque temps je remarque en vous des signes d'intoxication ! ! Est:ce l'air ambiant qui vous pénètre davantage, ou les impressions anciennes qui reprennent vie? Quoi qu'il en soit, c'est un mal et une souffrance. Le mal en séjournant peut désorganiser les éléments de courage et la souffrance vous fermerait le cœur du côté de Dieu.
L'humanité se trouve dans une longue crise. Elle a soulevé une foule de questions qu'elle ne parvient pas à résoudre dans l'ordre de la pensée comme dans l'ordre économique et social. Négations et affirmations, systèmes et utopies, bon et mauvais, tout est en révolution... et les bonnes âmes comme vous prennent peur, car elles n'admettent pas qu'un Dieu sage permette ce trouble et nous laisse dans l'obscurité. Dans le lointain de quelques siècles, comme tout paraîtra clair et au fond sage et bon ! Attendons, non pas des siècles, mais l'éternité, car il n'est pas probable que notre génération assiste à un dénouement.
Fixons-nous dans ce qui est certain et n'étendons pas jusqu'à des points bien prouvés l'inquiétude justement éveillée sur d'autres. Le doute est toujours une ignorance. Le vrai se trouve toujours dans une affirmation. Le
cloute n'établit rien et n'offre aucun appui. Il est un état anormal dont la sagesse commande de sortir. Quand il résulte surtout de nos impressions, il est juste de n'en point tenir compte, dès que cette cause est reconnue.
Sans la foi, l'humanité serait bien à plaindre ! La foi est l'unique moyen universel de connaître le vrai. Voilà pourquoi Dieu l'a choisi. C'est l'égalité entre les savants et les ignorants. C'est la certitude unique pour tous, même pour la plus haute raison. La philosophie n'est qu'une série de systèmes se succédant et se renouvelant, une contradiction perpétuelle.
Ma chère fille,
J'ai offert à Jésus votre résolution de fidélité et je lui ai promis que vous ne nous feriez plus de peine. Je lui ai demandé pour cela de vous donner la prudence des sainis qui place au premier rang et sauvegarde ce qui rapproche de Dieu, faisant, s'il le faut, assez bon marché du reste, ne vous laissant pas agripper par toutes les ronces du chemin et réglant vous-même votre marche avec réflexion et force.
Que les décisions à prendre en ce sens soient remises à plus tard toutes les fois qu'une raison évidente ne vous en fait pas une obligation. Il m'a semblé sentir quelquefois que vous n'étiez pas assez une âme de prière, comme on voit qu'une fleur manque d'eau. Il m'a semblé aussi que vous ne vous dominiez pas suffisamment; je fais allusion à ce livre lu en un jour, au détriment de choses meilleures. Vous le voyez, je ne veux rien vous passer, parce que j'ai l'ambition de vous voir parfaite.
Ma chère fille,
Je ne voudrais pas vous savoir dans l'état un peu amoindri que vous m'avez enfin révélé, et qui, n'étant pas grave, cédera tout seul à une direction suivie.
Nous avons réveillé hier nos profondes tristesses ! Faisons dominer nos espérances. Il faut se les affirmer nettement et ne pas regarder cette impression de doute qui résulte de notre condition même. Comment des êtres qui forment leurs idées et leur langage d'après l'élément matériel ne seraient-ils pas déconcertés en face de l'immatériel? Les âmes à impressions vives en subissent plus violemment l'action troublante. Un bruit nous fait involontairement tressaillir, nous n'en tenons point compte; mais comment faire pour ne pas tressaillir? Résignonsnous à subir ce que nous ne parvenons pas à éloigner, ne lui donnons pas tant d'importance par nos craintes. Vivons sur les résolutions prises et sous l'abri des rares examens refaits de temps en temps pour nous rassurer.
Soyez bien en paix ! Je vous bénis de tout cœur.
Ma chère fille,
Ce que vous me montrez de votre tristesse me touche profondément. Il me semble que le plan du bon Dieu en ce moment est de vous jeter en plein dans l'épreuve, et j'en vois déjà le résultat attendu : le détachement. Détachement de vie qui apparaît dans son néant, détachement dans l'activité qui n'est plus une joie d'entrain, détachement même du côté de Dieu qui ne vous laisse guère que le courage de continuer toutes les acceptations, tous les devoirs, tous les sacrifices. Si j'osais employer
ici une comparaison juste, mais pas assez noble, je dirais que Dieu vous traite comme font les entraîneurs pour les chevaux de course : ils ne leur laissent que ce qui est force, c'est-à-dire l'ossature et les muscles I Avec cela ils gagnent le prix, et vous, vous gagnerez le grand prix que vous recevrez sans doute seulement au Ciel ! J'espère me trouver là-haut pour vous recevoir et vous admirer. En attendant je vous donne ce que j'ai de meilleur, ma respectueuse affection.
Ma chère fille,
Vous êtes de ces bons tempéraments qui, surchargés et mal nourris, vont quand même, mais qui au repos et à une bonne table redeviennent brillants de santé. Ce que j'admire le plus en vous peut-être, c'est le détachement de vous-même qui fait que vous vous prêtez à tout, et que vous le faites avec la facilité de l'habitude vertueuse. Quelle disposition parfaite pour être prise tout entière par Dieu !
Avant mon départ j'ai eu la joie de voir Mlle S. et de la trouver enfin dans de telles préparations d'esprit que de courtes explications ont suffi pour faire jaillir la lumière. En arrivant, elle était encore incertaine, et voilà qu'ensuite elle a dit : Je crois et je vois. Je crois tout à cause de ce que je vois, et je comprends que je ne puis raisonnablement demander de voir davantage. Elle est maintenant résolue à pratiquer. Je n'aurais jamais voulu jusqu'ici le lui demander; je ne crains que deux choses contraires : ou une inquiétude de ne pas faire assez, ou des retours embarrassants d'impressions anciennes. N'importe, un grand pas est fait, de grandes douleurs seront épargnées à cette pauvre âme.
Ma chère fille, *•*
Vous avez pu constater que l'état de maladie prédispose à sentir plus vivement les impressions anciennes. C'est une remarque qu'il m'a été donné de faire souvent et qui s'applique aussi bien aux peines d'esprit qu'aux préoccupations de famille : on est plus sensible; l'action dominatrice de la volonté s'exerce moins fortement. Ce qui reste à certaines profondeurs de l'âme habituellement revient à la surface. Le soldat malade revoit son pays et en sent mieux les charmes; mourant, il appelle sa mère, morte peut-être depuis longtemps.
Ne vous étonnez pas et ne vous troublez pas. En dehors de nos dogmes, rien ne peut satisfaire la raison, et rien en effet ne subsiste : c'est une véritable incohérence de l'esprit humain que l'histoire des philosophies et de leur perpétuel changement. Le plus triste, c'est que jamais aucune d'elles n'a pu moraliser son temps.
Comme je vous l'ai fait remarquer, l'hypothèse de l'évolution n'entraîne point la négation d'un Dieu personnel. Le malentendu, ou plutôt la confusion, vient de ce qu'elle a été combattue par les représentants de la foi avec des arguments insuffisants et donnés par plusieurs autres comme contraires à nos dogmes. J'avoue du reste que je suis loin de regarder cette hypothèse comme voisine de la certitude; à plus forte raison comme démontrée. Mais peut-être cette discussion vous trouve-t-elle trop fatiguée? Peut-être suis-je imprudent de la rouvrir trop tôt? Ce qui m'excuse, c'est que je sais combien ces sortes d'inquiétudes, qui sapent toute la base sur laquelle repose notre vie, sont à la fois douloureuses et désorganisatrices. Ce pauvre monde est livré à toutes les divagations des esprits, comme à toutes les démoralisations de la vie. L'erreur et le vice ont dominé dans tous les siècles, dans ceux-là même qui, de loin et vus dans l'ensemble, paraissent grands.
Le nôtre ne me paraît pas des moins bons, malgré ses misères e1 ses ombres. La miséricorde de Dieu nous éi minera !
Je vous bénis de tout cœur.
Ma chère fille,
Ne vous attardez pas à ces impressions vagues de crainte et ne regardez même plus ce qui les cause. S'il' est un temps où il faut chercher des preuves, ce n'est pas assurément l'occupation de toute la vie : il y a mieux à faire. Rester avec ces impressions pénibles diminue les forces, rend timide auprès de Dieu et des âmes et finit par créer une sorte de persuasion que ces craintes sont fondées. Voyez M. Brunetière^ qui vient de se déclarer converti et pleinement catholique. Certes ! c'est bien un ferme caractère et un esprit indépendant. Personne ne conteste sa haute intelligence, et s'il est arrivé à la plénitude de la foi, ce n'est pas par sentiment, mais après de longues recherches.
Ma chère fille,
Oh ! oui, je sens bien vivement vos douleurs, toutes vos douleurs. Celles de la conscience ne sont pas les moindres. Si elles n'ont pas les déchirements des autres, elles causent la terreur d'un plus grand vide, mais ce ne sont que terreurs d'impression. Vous avez offert à Dieu l'échange de cette épreuve qui, pour une âme saine et rompue aux choses de la foi, n'offre pas de dangers et procure des lumières plus vives. Il en serait tout autrement pour d'autres âmes.-
Plus la science découvre de merveilles, plus elle s'enfonce dans l'infini des périodes de formation des êtres,
plus Dieu paraît nécessaire et grand. Le plus ne peut sortir du moins et la pure matière ne peut arriver à l'intelligence. Comment nous étonner de ne pas comprendre Dieu qui est plus différent de notre ordre que notre ordre ne l'est de celui des infusoires! D'après la philosophie, la notion de temps et d'espace qui nous semble l'attribut de toute existence ne saurait s'appliquer à Dieu. Alors comment comprendre où il est et comment il vit? L'hypothèse d'une matière intelligente et s'organisant consciemment est contraire à toute observation. Celle d'une matière inintelligente et s'organisant au hasard est contraire à toutes nos idées de raison. Et puis ne saisit-on pas que tout ce qui évolue a dû avoir : 1° un commencement, car il n'y a pas de séries infinies; 2° des germes transformateurs, car ce qui se produit doit être déjà contenu véritablement dans sa cause? Où donc la matière aurait-elle trouvé son point de départ et ses lois si belles? L'absence d'une intelligence régulatrice est inadmissible, comme l'absence d'un moteur initial immobile. C'est l'argument d'Aristote.
Deux causes exercent sur les esprits à notre époque une influence pénible. La première est l'incrédulité de beaucoup de savants. La seconde est la défectuosité de l'apologétique : on a laissé s'y introduire des considérations sans valeur et un parti pris de louange qui sonne faux... -v
... J'ai peut-être tort de soulever tous ces problèmes, ne pouvant leur donner les développements voulus? Vous avez le mal du siècle, voilà tout, et d'un siècle qui, très avancé dans toutes les sciences positives, est extrêmement en retard pour la science pure. La métaphysique est ignorée plus encore que méconnue; or elle est la science fondamentale dont la raison ne peut se passer sans tomber dans le scepticisme et l'incohérence.
Comme Dieu a été bon de se révéler à l'humanité sous les traits du divin Maître, et de nous dire avec une clarté toute simple ce qu'il nous importe de savoir, de faire et d'espérer!
Ma chère fille,
... Vous trouverez dans la vie de prière ce renouvellement de l'âme qui rend la vigueur et donne souvent quelque joie. La condition formelle, c'est que vous méprisiez franchement le retour offensif du doute. Il n'est pas raisonnable de remettre sans cesse en question ce qui a été admis sagement.
Sans la foi, rien ne s'explique et tout manque; avec elle, on a la vie dans tous les ordres de choses. Par sa condition ici-bas, la foi est nécessairement obscure; parla condition faite à nos origines, elle rencontre de grands obstacles dont le principal est l'influence du milieu; or une nature déchue se révolte aisément contre l'autorité des préceptes. Tel est le fait général, et c'est ainsi que s'établit un milieu hostile, dont souffrent les âmes ouvertes comme la vôtre.
Mais laissons cela et tournons-nous plutôt vers cette douce conviction d'un Dieu au regard paternel constamment fixé sur nous : d'un Homme-Dieu notre frère, notre ami, notre amour; d'une éternité où tous les êtres divinisés s'unissent dans un amour très pur.
Ma chère fille,
On a beau dire que les peines morales sont pires. C'est vrai de quelques-unes seulement. Le démon, qui allait crescendo dans ses tentations à l'égard de Job, après avoir ruiné sa fortune et fait périr ses enfants, affirma devant Dieu que ce n'est pas grand' chose et demanda qu'on lui permît de le prendre par la souffrance physique. Je crois que depuis lors l'humanité a perfectionné sa manière de sentir les choses. Les mères de nos jours ne se console-
raient point d'avoir perdu tous leurs enfants par le simple fait que Dieu leur en donnerait d'autres; mais enfin ce jugement du démon est de nature à faire réfléchir. Peutêtre trouverez-vous dans vos violentes souffrances des mérites bien supérieurs à vos prévisions. J'aimerais mieux perdre quelque chose de ceux que me donne ma compassion pour vous.
Je suis avec le plus grand intérêt la réflexion que vous me communiquez. Nous connaissons si peu du plan de Dieu que nous n'avons pas le droit de l'apprécier. Qui sait ce qui se passe dans des astres si nombreux et si grands? Il ne me répugne pas de supposer que Dieu s'y communique, ainsi qu'à nous, à des êtres infiniment nombreux et peut-être bien plus sages. L'Incarnation ne serait pas plus diminuée par des faveurs semblables que ne l'est la communion qui se donne à tous. La terre est si petite dans l'ensemble... Donc ne jugeons pas !
Dieu existe, puisque aucune des choses qui nous entourent n'est douée d'une intelligence et d'une puissance infinie. Que cela nous suffise et nous fixe dans l'admiration et la reconnaissance.
Ma chère fille,
Vos journées passent assez vite, puisque vous avez de nombreuses visites, et d'ailleurs ne seraient-elles pas remplies par la souffrance quand elle est vive et par la pensée de Dieu quand vous êtes tranquille? Nos souffrances envisagées en nos pauvres personnes sont tout un poème composé par Dieu et par notre coopération. Elles forment une œuvre complète de perfectionnements et de
mérites. Elles donnent, à Dieu la gloire qui résulte de l'amour et du courage de sa créature sous son action et sous son étreinte. Il faut voir surtout ce qui reste, c'esth -dire le côté moral. La souffrance matérielle est le moule qu'on brise.
Envisagée au point de vue du plan universel, notre souffrance individuelle se perd dans l'infini des choses. Elle résulte de l'application de lois très grandes, très belles, très bienfaisantes dans leur ensemble; or, comme au point de vue individuel, nous venons de le voir, elles sont une belle œuvre, au point de vue général, elles ne sont pas des choses sacrifiées, des conséquences malheureuses d'un bel ordre comportant des désordres partout. Le plan universel est admirable; le plan de chaque être est lui aussi très beau. A la rigueur, on serait prêt à se sacrifier pour le résultat commun qui glorifierait Dieu; mais Dieu, sage et bon, ne le demande pas. Il est bon et sage pour le tout et pour les détails.
Quand aurons-nous la lumière de ces choses? Tout marche si lentement et d'une façon qui semble inexorable. Les chenilles, que je détruisais hier dans mon jardin, ne songent pas qu'elles deviendront des papillons. Quant à nous, nous savons, mais nous n'avons aucune vue directe de cet avenir. Nous savons autant qu'il importe à des êtres libres. Nous ignorons en raison de notre condition d'êtres enveloppés dans la matière, et d'êtres qui se font. Nous ne sommes pas tout à fait.
Ma chère fille,
En méditant la Passion, ave^-vous été frappée de l'effondrement (complet en apparence) de toute l'œuvre de Jésus? Rien ne reste debout, pas même l'espérance. La mort est la fin de tout. Les apôtres eux-mêmes ont perdu la foi. Les adversaires se croient vainqueurs : ils ont écarté ce qu'ils croyaient le mal, c'est-à-dire la doctrine
opposée à celle de Moïse, dénaturée par eux. — Telle a été presque toujours la vie mouvementée de l'Église. Telle apparaît la situation actuelle.
L'explication du plan de Dieu? Peut-être se trouve-t-elle dans la nature des choses et dans la simplicité des moyens. Il fallait un rachat dans des souffrances. N'en faut-il pas toujours? La nature humaine déchue ne devait pas être relevée, mais aidée à se relever. De là, les oppositions tolérées et les forces aidées. De là, le mélange du bien et du mal. De là, les belles vertus de patience et d'amour quand même, la persévérance dans la foi et la prière, le perfectionnement qui se fait malgré tout. Je doute qu'à aucune époque, il y ait eu plus de belles âmes, mieux formées, plus purement à Dieu et plus consciemment.
Dieu tient un compte partial de ses bontés en faveur des ignorants qui blasphèment ou se retirent. Il les sauvera en grand nombre silencieusement.
Vous êtes une de ces âmes, et en ce moment votre puissance est élevée par la souffrance, comme dans les mathématiques par les signes algébriques. Courage.
Ma chère fille,
C'est une préoccupation pour moi de craindre, en ce qui vous concerne, que vous n'ayez le cœur un peu resserré. Il ne faut pas souffrir d'une peine qui ne rendrait pas meilleure. Il faut au contraire retenir toutes les pensées qui donnent du courage et de la liberté. Dieu qui nous a créés de toutes pièces est là pour nous renouveler et nous rajeunir dans tous nos besoins. Notre rôle est d'avoir une confiance entière, abandonnée, téméraire au besoin, téméraire si nous jugeons Dieu à notre mesure. Il ne serait ni juste, ni bon, de garder des restes de tristesse et de réserve à son égard. Celui qui crée est le seul qui puisse délivrer absolument et il le fait comme il l'a promis. Il comptera le sang de son Fils qui n'efface pas seu-
lement, mais qui remplace, car il est la vie, et la vie donnée par amour.