LUI
Ma chère fille,
Un mot de votre père à votre arrivée à S1. V, un mot qui sera comme un accueil. Il ne vous apportera l'expression d'aucun sentiment nouveau. Tous sont éclos depuis longtemps et se portent à merveille. Je remercie Dieu de m'avoir donné en vous une fille incomparable; je sais apprécier ce don et je me crois un cœur capable de
ne pas se laisser vaincre en affection... Quelle joie de penser que nous nous retrouverons au Ciel ! Il n'y aura plus de S1. V. ni de B. pour nous séparer. Quand resplendira à nos pauvres yeux l'éclatante lumière de Ce qui est? Ici-bas tout reste enseveli dans l'ombre, et comme l'écrit saint Paul, « nous cherchons à tâtons »... et parfois même que nous croyons toucher une vérité, nous nous demandons si ce n'est pas une illusion qui va se dissiper au grand jour. Le grand jour n'est qu'au Ciel, mais qu'il sera beau ! Dans votre ravissement, vous êtes capable de m'oublier; mais j'espère que si vous contemplez Dieu dans son infini, vous me découvrirez dans quelque coin.
Ma chère fille,
C'est hier soir en rentrant du couvent que j'ai lu votre lettre navrante. Je n'avais aucun moyen de vous répondre de suite, et ce matin j'ai attendu le courrier de neuf heures dans la pensée que peut-être une nouvelle lettre m'apporterait des nouvelles. Lesquelles? hélas! je n'osais vous le demander tant vous me manifestiez peu d' ;spoir...
Que ne puis-je être près de vous réellement? j'y suis tellement par le cœur. Je sens votre désolation. Je vois aussi votre courage supérieur à tout. J'aime à penser qu'en cette épreuve Dieu se laisse entrevoir; mais s'il n'écarte pas les ombres, je sais que vous allez à Lui quand même et combien plus méritoirement ! Notre divin Maître n'a-t-il pas créé cette douleur supérieure : Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? mais il ajoute : Je remets mon âme entre vos mains !... Oui, mettez entre ses mains paternelles et votre âme, et vos angoisses, et vos trouble? possibles; remettez-lui l'avenir de ceux qui vous sont chers !
s Quand ce mot vous arrivera, le conseil que vous me demandez aura-L-il sa raison d'être? Le mieux se sera
accentué ou bien... ! — Je vous aurais dit : l'essentiel étant assuré, ménagez la sensibilité du pauvre malade. N'appelez pas d'une façon violente son regard sur une sorte de certitude, qui lui montrerait sa maison renversée, ses enfants sans père. Ne proposez l'extrême-onction que dans le cas où vous n'auriez rien à lui apprendre. Alors donnez-lui la grâce de tous les sacrements et le haut mérite de l'acceptation... Faites qu'il entre au Ciel glorieusement !
Je jette ces mots à la hâte pour que ma lettre parte sans retard et vous porte l'expression de cette affection paternelle, intime et forte, que je vous ai vouée.
Ma chère fille,
Oh ! oui, les desseins de Dieu sont impénétrables, et si nous n'avions pas comme explication l'éternité de la vie, nous verrions surgir de toutes parts des manques de tendresse évidents, des imprévoyances lamentables, des déchirements inutiles. L'affirmation d'une bonté profonde et sage qui préside à tout est la plus courte réponse à ces douloureux problèmes, elle est la vraie aussi. Laissons le temps à Celui qui offre l'éternité... L'école du malheur est ordinairement la plus formatrice. La nécessité est aussi le meilleur stimulant de l'activité. Je parle pour ces pauvres enfants qui blessent votre cœur par le spectacle de leur délaissement!... Vous serez là. Peut-être vous devront-ils ce qu'ils n'auraient pas trouvé dans des conditions moins dépendantes... Votre cœur, vos prières, votre dévouement, suppléeront à beaucoup !
Vous ne songez pas à votre douleur personnelle, mais que je la sens! Ce frère, votre œuvre, a passé; cette affection solide... tout est disparu ! Cette nouvelle blessure rouvrant une plaie récente ! Ne vous reprochez pas de souffrir violemment. Pleurez... si vous pouvez pleurer !
A Ira vers toutes ces ombres et toutes ces larmes, lais-
sez descendre du Ciel les rayons si consolants de sa fin si chrétienne. Songez à lui : il est plus heureux qu'il ne le fut jamais... Ne sera-t-il pas de loin la protection invisible de ceux qu'il laisse et qu'il aime toujours? Gomme il vous est déjà reconnaissant de tout ce qu'il lit dans votre cœur de dévouement prêt à se donner!
Quand la main de Dieu s'est appesantie sur nous d'une façon dure, nous éprouvons comme une sorte de malaise qui nous éloignerait, qui, du moins, nous fermerait le cœur : c'est le résultat naturel de l'épreuve, et il ne faut pas se reprocher cette impression. Il ne faut pas non plus en tenir compte. Allez donc à. ce Dieu, Père quand même. Regardez-le, Lui, plus que son œuvre. Perdez-vous dans le sentiment d'une bonté infinie qui s'expliquera plus tard merveilleusement !
Songez aussi que Jésus, dans son cœur humain, comprend la douleur du vôtre et votre brisement. De la terre, où il pouvait souffrir, il en a partagé l'amertume. Ses larmes ont été pour vous comme si vous en eussiez été le seul objet. Dans son bonheur actuel il lui reste, sinon la douleur, du moins une mystérieuse impression qui s'en rapproche, et sûrement toute la tendresse qui le rendrait capable de la sentir ! Comme il nous consolerait bien ! Comme à ses genoux nos larmes couleraient plus douces 1 Comme nous sentirions dans son amour la certitude d'un appui l
Ma chère fille,
Je vous écris sans savoir où et quand vous arrivera ce mot. Je ne puis retenir mon cœur qui veut vous dire combien il sent votre vive peine. Vous m'avez si souvent parlé de cette femme admirable et de ses sentiments maternels, que je souffre moi-même de la voir disparaître. Je songe en même temps à ces amis qui m'ont quitté le long de la route. La vie, à mon âge, et déjà au vôtre, ressemble à l'automne. Les feuilles tombent de tous côtés
et celles qui restent encore paraissent si peu vivantes que l'on s'attend à les voir tomber sous un souffle un peu plus rigoureux et prochain. Par ce froid qui saisit toute l'âme, qu'il fait bon porter ses regards vers la demeure paternelle où le printemps sera perpétuel ! Vous ne vous faites pas du ciel une image physique, et moi je l'aime. Cette image soulève des impressions certaines, goûtées, et l'on se dit : c'est mieux que cela; si je jouis de la nature, combien ne jouirai-je pas de ce qui la surpasse infiniment !
Il est vrai, le champ de l'amour divin est autrement riche, autrement attrayant, mais nous sommes à court pour le décrire et souvent même si impuissants ! Nous ne le pouvons pas, même en évoquant la joie de nos affections d'ici-bas, parce que nous en jouissons avec la crainte de les perdre et l'impression de ce qui leur manque toujours de quelque côté !
Je viens de commencer les méditations de la Passion. Dans la première, j'expose le serrtiment de tristesse que cause d'avance la froideur avec laquelle on méditera tant de souffrance et tant d'amour. Il faut penser qu'un grand amour se contente de l'amour tel qu'on le lui donne, pourvu qu'il soit sincère. Ne le faisons-nous pas nousmême !
Je me sens près de vous dans les heures douloureuses que vous traversez, et de loin je vous envoie la bénédiction du prêtre et la condoléance de l'ami.
Ma chère fille,
Vous serez une très bonne garde-malade et vous mettrez un sentiment surnaturel même dans les soins qu'une tendresse naturelle suffit à inspirer. Quelle douceur de voir Notre-Seigneur souffrant, jusque dans sa sœur aimée ! Ne vous expliquez-vous pas qu'étant tout-puissant, il ait organisé les choses de façon à se trouver partout sous nos regards, de nous attendre/ pour ainsi dire, à tous les
détours du chemin, ainsi qu'on fait pour ies personnes dont on se sépare à regret! L'Eucharistie seule le garde personnellement et d'une façon permanente. Si nous n'étions pas des êtres par trop emprisonnés dans les sens, nous vivrions dans le ravissement d'une visite faite ou de la communion du lendemain.
Priez pour les enfants qui se préparent à leur première communion; elles me contentent déjà, mais que de degrés d'amour possibles encore ! •
Que ne puis-je, ma chère fille, vous donner la joie d'un repos complet en Dieu, cette assurance des âmes qui regardent le ciel comme une propriétaire pense à sa maison de campagne, à son vrai chez soi où l'on sera au sortir de la vie, où l'on retrouvera les visages, les chers visages- qu'on a vus si pâles et qui nous apparaîtront radieux; où des anges inconnus qui nous ont protégés se feront connaître; où surtout ce Jésus, si caché dans son Eucharistie, viendra vers nous, comme on vient auprès d'un être aimé; où enfin la majesté adorablement aimable de Dieu se manifestera, nous saisissant tout entiers bien mieux que ne nous saisissent les chauds rayons du soleil, les harmonies de la musique, les senteurs du printemps, les effusions de ceux que nous aimons le plus... Et tout cela est. Et tout cela vous le méritez par votre constance dans la volonté de croire, par votre vie qui est toute de renoncement...
Je vous sens très triste, presque amère envers Dieu ! Est-ce que je me trompe? J'en serais bien consolé. L'histoire de l'humanité n'est-elle pas là pour écarter tous nos
étonnements? Elle reste, il est vrai, comme un fait cruel qui semble en désaccord avec l'idée que nous nous faisons de la bonté de Dieu et de sa sagesse. Mais n'oublions pas que notre manière de penser ne saurait s'appliquer à celle de Dieu, que nos lois ne sont pas les siennes et surtout que notre vue est vraiment trop courte pour atteindre l'ensemble de son plan.
J'aime à promener ma pensée dans cette haute élaboration de la matière d'où est sorti le monde actuel, après mille et mille cataclysmes -finalement heureux. Il en sera ainsi pour l'ordre moral. Qui peut dire le nombre de siècles et d'évolutions, souvent désolantes, qui amèneront peu à peu, en dépit de nos empressements et de nos troubles, la constitution d'une admirable humanité !
Nous savons également très peu de chose sur le purgatoire et sur son rôle complet. L'enseignement commun (je ne dis pas celui de l'Église qui affirme simplement son existence) a voulu tout préciser, mais il l'a fait en inventant de son cru. Qui sait l'ampleur du rôle que Dieu lui assigne dans la réparation du mal et l'élévation des âmes! Beaucoup de nos malaises ont leur source dans ces enseignements arbitraires qui ont tout rétréci.
Ma chère fille,
Ce que vous me dites des dispositions de Mmc X. à mon égard m'afflige sans m'étonner. Vous savez quelle fut mon impression dès les premiers jours où le malheur la frappa : je fus convaincu de l'inutilité de mes paroles pour lui rendre le calme; je ne l'abordai qu'avec crainte, tout en m'efîorçant de ranimer en elle les sentiments que je croyais les plus accessibles. 11 en fut de même et aussi inutilement quand elle vint me voir. Vous me dîtes alors que mes paroles lui avaient fait du bien; je n'y pus croire. Jamais d'ailleurs je ne l'ai sentie bien sous ma main; jamais non plus je n'ai pu me faire à cette nature slave
qui fuit dès qu'on la presse et garde toujours ses idées, alors même qu'elle paraît adopter la vôtre. Elle a beau être intelligente, elle n'est pas raisonnable.
Que dire à une âme qui ne s'ouvre pas? Je comprends la violence de sa douleur; je voudrais l'amener à une résignation douloureuse mais calme; je souffre de n'y rien pouvoir, je crois que le temps seul finira par détendre cette pauvre nature de mère si fortement tendue par ce choc affreux. Elle sera alors capable d'envisager la sagesse et la bonté de Dieu qui sacrifie un présent passager à un avenir éternel, et qui arrache à de grands dangers une nature aimable, mais faible. Les années en s'écoulant lui montreront plus proche la rive où l'on se retrouve, et la certitude de savoir son fils près de Dieu ira peut-être jusqu'à consoler la mère et à réjouir la chrétienne !
Je ne crois pas du tout qu'elle offense Dieu. Le cri de la nature s'échappe malgré elle, malgré ses idées religieuses, malgré ses résolutions et ses efforts, malgré l'amour de préférence qu'elle garde pour Dieu. L'horreur de ce vide que rien ne comble lui laisse une instinctive aversion pour le Dieu qui l'a laissé se creuser et pour les créatures qui sont incapables de lui ôter l'impression qui la tue. Dites-lui à l'occasion que ma réserve n'est autre chose que la conviction découragée de mon impuissance.