‹ Lettres de directionChapitre 13 sur 43 · LX1I · texte numérisé non relu

LX1I

Ma chère fille,

Il n'y a rien à tenter en ce moment auprès de M. V., et l'abbé H. pourra être informé plus tard. Prions et espérons. Il y a tant de mystères dans la conduite de Dieu ! Qui sait comment une âme très étrangère à la foi accepterait la lumière! Dieu peut-être lui épargne cette épreuve et lui ménage des grâces secrètes. Plusieurs théologiens pensent que si Dieu n'a pas appelé à la foi tant de peuplades infidèles, c'est parce que, sans miracle, elles eussent été incapables de pratiquer les devoirs de la loi nouvelle, tandis que ceux de la loi naturelle sont très faciles; ils peuvent les observer et arriver facilement au salut individuellement. Nous n'avons pas idée du peu que nous savons dans le monde qui dépasse les sens! Si les fourmis raisonnent, je pense qu'elles doivent commettre bien des erreurs à notre sujet !

Oui, vos angoisses pour la foi sont précieuses. Je les vois comme le rachat de plusieurs âmes, entre autres de celles pour lesquelles vous les avez provoquées. Vou; pouvez les porter, lui ne le pouvait pas !

Je suis content de voir que mes petits conseils vous ont paru justes et praticables.

Je vous veux parfaite; il y a en vous toutes les ressources pour cela. Vous êtes de ces arbres si vigoureux qu'il est nécessaire de leur enlever du bois pour qu'ils produisent plus de fruits. C'est bien préférable à ces autres arbres rabougris qu'on soigne souvent en vain : ils n'ont pas de ressources.

Ma chère fille,

Je vous en prie, ne gardez pas les impressions pénibles que vous me montrez dans votre lettre. Non, vous ne m'avez jamais fait1 que beaucoup de bien, et je lis assez dans les âmes pour voir jusqu'où va votre affection si vraie et si dévouée. Si, à l'occasion, je vous ai signalé ce quelque chose d'un peu absolu et tranchant qui plaît moins, c'est pour vous voir toujours plus parfaite. Le ton était excellent à l'égard de vos élèves. Il est passé en habitude et il peut froisser certaines personnes qui ne vous connaissent pas bien. Aussi je suis content de la résolution que vous avez prise de chercher non pas précisément à plaire aux autres, mais à leur faire plaisir. C'est assurément le désir de notre divin Maître, puisque c'est un acte de délicate charité. C'est aussi' le moyen d'être à l'occasion plus utile : on aura plus de facilité à s'ouvrir... et on sera plus dilaté en vous quittant. C'est l'accomplissement de ce que demandait saint Paul «se faisant tout à tous pour les gagner tous ». Dans la conduite contraire, sous prétexte de franchise, on ne fait que suivre sa nature. Il y a une très belle et très utile mortification à se contraindre en vue du bien.

Quand vous êtes absente, je sens mieux la place que vous occupez dans ma vie, mais j'offre à Dieu de bon cœur ce sacrifice. Vous ne me quittez que pour faire du bien, et ma privation y prend sa petite part.

Demain ma bénie solitude me permettra de me tenir plus intimement au pied de la Croix. Que n'ai-je les sen-

timerîts que je désire si passionnément ! Je supplie Dieu de les donner à d'autres âmes, et je m'unis à leur ferveur.

Ma chère fille,

Espérons que cette nouvelle occasion de compter sur votre dévouement ne se produira pas. Votre provision de mérite est déjà bien fournie. Dieu semble vous appeler à une vie d'union plus intime. C'est sur un champ encore plus vaste que vous préparerez la récolte. Peut-être semez-vous dans les larmes, mais vous savez ce que dit la promesse des gerbes que l'on emporte dans la joie. Votre âme souffrira peut-être toujours de l'absence des choses surnatur lies. Il y a des personnes qui ne peuvent s'habituer aux ténèbres. C'est affaire d'impression au moral aussi bien qu'au physique. Tant de problèmes nous enveloppent comme des ombres et notre intelligence est si faible qu'elle n'en peut résoudre foncièrement aucun, même dans la nature. La raison pure ne peut affirmer ni la liberté de nos déterminations, ni même l'existence des corps, et cependant tout cela existe. La philosophie n'a fait qu'évoluer d'une erreur à l'autre. Soyons heureux de la divine instruction de l'Évangile qui nous explique tout ce qu'il nous importe de savoir.

Combien je vous plains et avec vous combien je plains votre pauvre frère ! Décidément votre mission sur la terre est toujours le dévouement. Cette mission est très belle en elle-même et vous l'embellissez enoore par la générosité avec laquelle vous l'accomplissez. Je n'ai trouvé

chez personne plus d'oubli de soi, et j'ai pour vous autant d'estime que d'affectio**—

Pensez, ma chère enfant, que le divin Sauveur qui vous aime pense à vous et vous plaint. Il vous laisse dans les ténèbres pour exercer votre vaillance et vous faire mieux goûter la pure lumière où il se montrera à vous. S'il nous était donné de sentir ces si douces choses, il n'y aurait plus d'exil. L'espérance serait un enchantement perpétuel. Nous ne serions plus dans les conditions de l'épreuve.

Oui, semez dans les larmes.

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