SIXIEME SERIE
Mademoiselle et chère fdle,
Je regrette souvent que mes occupations ou ma santé me laissent si peu de liberté, je pense avec tant de sollicitude à votre isolement !
Mon plus grand désir serait de rendre votre vie plus douce et plus lumineuse par une confiance plus grande en Notre-Seigneur. Il s'est fait homme comme nous pour se faire aimer. Je connais des âmes qui remplissent de son amour leur vie et tous les vides de leur cœur ! Votre chère absente qui ne vous a jamais aimée avec égoïsme a demandé à Notre-Seigneur au Ciel de vous donner un peu plus de santé, beaucoup de paix et de bonheur à son service. Ses vœux seront exaucés, si elle vous voit heureuse de cette manière. Il ne faudra point vous en faire un remords, puisqu'elle jouira de son œuvre : aimer
à vous savoir triste, même à cause d'elle, serait d'une affection trop imparfaite pour la lui supposer un seul instant. Je continue à offrir pour elle le Saint Sacrifice, dont les mérites surabondants retomberont sur vous.
Soyez assurée, chère Mademoiselle, de mon très respectueux et profond attachement en Notre- Seigneur.
Mademoiselle et chère fille,
Après vous avoir bien cordialement remerciée des vœux si délicats que* vous m'envoyez de là-bas, je m'empresse de vous féliciter du bon esprit qui vous a fait quitter nos rivages glacés. Vous aurez senti comme les hirondelles quelque souffle d'en-haut; vous lui avez prêté des ailes et vous voilà dans les douceurs du printemps. La température doit faire bourgeonner déjà les pointes des haies. Qu'elle est heureuse la nature de se renouveler tous les ans! Elle reste ainsi toujours jeune. Elle ne se décourage jamais, même sous les attaques de l'homme. Tant qu'une plante trouve un peu de terre et une goutte d'eau, elle s'efforce de pousser et tente même de fleurir : elle veut vivre. Vivre, c'est avancer et c'est fleurir. Une âme ne vit véritablement que si elle s'améliore, mais elle ne s'épanouira qu'au Ciel. Vivons donc sur notre motte de terre, fût-elle bien étroite, et avec notre goutte d'eau, fût-elle bien rare. Essayons de fleurir à la manière d'ici-bas, par le contentement intérieur et l'affabilité de notre commerce. Vous remplissez à merveille la seconde partie de ce programme ; je fais des vœux pour que vous ayez aussi votre part de la première.
Mademoiselle et chère fille,
Ne vous étonnez pas des impressions que vous cause cette abstraction de la mort et des lieux qui servent de demeure après cette vie. Nous n'étions point faits pour la mort et nous ne sommes pas encore organisés pour une vie purement spirituelle. Demandez à la larve pesante et rampante si elle comprend la vie qui lui sera donnée, sous la forme du papillon, quand elle volera dans les airs et fera briller au soleil l'éclat de ses ailes ! Chaque état possède ce qui lui convient, mais ne donne pas d'avance ce qui répondra à l'évolution suivante. Comme nous sommes des êtres intelligents et libres, Dieu, sans nous montrer ce que nous deviendrons, nous le fait connaître assez pour nous fixer; par là il nous oriente, et par les ombres qu'il laisse, il exerce notre soumission et la rend méritoire.
Mademoiselle et chère fille,
C'est l'état fort précaire de ma santé qui m'a empêché d'aller vous voir avant mon départ. Peut-être Dieu voudra-t-il que j'aie désormais une vie empêchée comme la vôtre, et comme vous je tâcherai d'être doux envers la maladie, et je vivrai avec mes souvenirs comme vous encore ! N'est-ce pas que cette tristesse des affections disparues devient à la longue une mélancolique jouissance; ces souvenirs sont un bien qui nous appartient encore et qui est quelque chose de ceux qu'on aimait : leur tendresse, leur préoccupation de nous, leurs traits... tout cela est bien réel quoique passé, et tout cela vit bien puisque nous en ressentons les émotions. Mais surtout ce qui vit ce sont les âmes! ces âmes immortelles qui nous attendent ! Dans un état que nous ne pouvons comprendre
puisqu'il est sans analogie avec relui que nous traînons, elles conservent leur cœur et leurs liens. Nous, pauvres aveugles, nous cherchons vainement à les entrevoir ou du moins à les comprendre; c'est un bonheur qui nous est réservé. Il nous attend, chaque jour nous en approche, et il faut sourire à la mort qui est une messagère.
Recevez, Mademoiselle et ma chère enfant, la nouvelle expression de mes sentiments, pleins d'une respectueuse affection.
Mademoiselle et chère fille,
Quand on court au pays du soleil, il semble que l'on va vers le bonheur. Hélas ! c'est simplement son ombre qui nous y attend, et parfois cette ombre n'est plus qu'un souvenir! S'y trouve-t-il quelque douceur? peut-être. Le souvenir est quelque chose de ce que nous avons aimé : c'est la relique du dedans.
Vous le gardez avec un soin jaloux; l'espérance humaine n'en vient pas prendre la place. Votre bonheur reste dans son passé.
Je comprends de quels soupirs vous appelleriez une plus grande consolation venant d'en-haut. Il y a des âmes affligées qui la reçoivent en récompense; d'autres, non moins agréables à Dieu, ont une voie plus austère. Vous êtes de ce nombre. La rectitude de votre jugement et la délicatesse de votre conscience restent vos seuls soutiens. Si Dieu ne vous avait pas d'avance munie de ces secours, il serait venu à votre aide d'une autre façon peut-être par quelques grâces sensibles. Une seule chose est nécessaire, le Ciel ! le chemin qui nous y mène peut impunément avoir ses ronces ou ses fleurs, ses pentes ou sa rectitude; des vertus se cachent sous ces aspects si différents, et nos joies comme nos douleurs peuvent être fécondes.
Le milieu où nous vivons exerce sur nos idées la même influence que sur les usages. Le milieu social est en ce
Siècle saturé de doutes ou d'incrédulité. Par la nature de votre esprit et plus encore par votre très profonde sensibilité, vous vous trouvez plus qu'une autre en contact avec lui. De là ce malaise qui ne fait pas périr votre foi, mais qui la trouble. Vous ne pouvez jouir des plus douces consolations de l'espérance, ses certitudes ne vous sont pas sensibles, et votre cœur, qui s'y ouvre et s'y repose au fond, n'en est pas pleinement satisfait.
Il ne dépend pas de vous de faire cesser cette épreuve; elle sera un mérite : il suffit qu'elle soit acceptée avec une résignation douce, comme les autres douleurs.
Peut-être la sainte communion vous deviendra-t-elle plus facile. Il y faudra mettre une obéissance plus, confiante. Allant à Dieu, quand Dieu appelle, on est sûr d'être bien reçu; et la voix de Dieu se fait entendre par la voix de son ministre : « Qui vous écoute, m'écoute ! » L'obéissance doit faire négliger les préoccupations personnelles, et l'habitude de cette obéissance épuise les oppositions de nos frayeurs.
Nous avons un temps maussade, pas très froid mais brumeux; toutes les feuilles de nos arbres sont parties, et le soleil nous regarde sans nous réchauffer. Abreuvezvous de ses bons rayons, jouissez de la parure qu'il laisse là-bas sur vos coteaux, et regardez souvent ce ciel plus bleu, derrière lequel se dérobe un cœur qui fut tout à vous, et qui n'a changé dans sa vie nouvelle que pour vous aimer plus et mieux.
Mademoiselle et chère fille,
Il me semble que je lis dans votre âme et que de loin je suis votre existence. Je comprends vos tristesses, vos joies voilées, votre résignation douce : oh ! faites dominer l'espérance. Ce bien vous appartient de tous les droits que vous donnent les circonstances vraiment providentielles de cette mort au lendemain d'une communion; il vous appartient à cet autre titre que Dieu ne vous donne
pas d'autre avenir. Votre bonheur est dans cette 1ombe, arraché pour la vie, mais il vit et il vous attend.
Hélas ! ces perspectives évoquées vous troublent. Elles sont si belles que vos yeux en sont éblouis. Rien dans la nature ne nous en ouvre l'horizon et nous nous prenons à penser que cette autre vie est un rêve des cœurs malades, rêve devenu cher à l'humanité si pauvre de bonheur et si avide pourtant ! Oui, ma chère enfant, c'est un besoin du cœur humain, et toutes les rares d'hommes l'ont ressenti; or, puisqu'il est universel, il indique une loi, et la loi un objet. Si l'on vous apportait de pays lointains de petits oiseaux inconnus auxquels ne conviendrait aucune nourriture de nos pays, en concluriez- vous qu'il n'en existe pas; iriez- vous jusque-là, alors même que vous vous seriez procuré de tous les pays les graines usitées? Non; et pourquoi? parce que vous admettez la loi des rapports du besoin et de son objet, loi éminemment providentielle. Il ne peut pas exister un être qui n'ait sa pâture. Serions-nous les seuls délaissés? Les besoins de l'âme seraient-ils oubliés par l'intelligence infinie? Où serait la justice, qui ne se distribue pas ici-bas, nous le voyons bien, car les bons souffrent et sont enlevés trop souvent ! Il est vrai, notre nature sensible se trouble à la pensée de cette vie tout autre, de ces changements dont rien ne commence à se montrer... Revenons à la nature et voyons suspendu à la feuille d'un arbre un petit œuf, gros comme un point et noir comme lui. Arrive la tiède haleine du printemps et il tressaillera; la vie évoluera, et vous le verrez, pauvre chenille repoussée, rongeant la verdure et ne songeant qu'à grossir. Attendez. Un jour elle semblera morte, elle sera informe. Ne désespérez pas. Bientôt l'enveloppe, usée par la vie qu'elle retient, s'ouvrira pour laisser s'envoler dans les airs un être nouveau, tout autre que l'ancien, car il a des sens développés, de magnifiques couleurs, et il a des ailes! L'espace lui appartient. Le soleil et les fleurs le caressent... N'est-ce pas une résurrection, et dans cette vie nouvelle une entière transformation dont rien ne paraissait dans sa première existence !
11 en serait ainsi de toutes les vérités qui vous déconcertent. Nos impressions sont notre obstacle, mais elles sont notre épreuve et elles deviendront notre mérite. Contentons-nous donc de dire : Dieu a parlé, l'Eglise est son interprète.
Mademoiselle et chère fille,
Ne soulevez aucune question spéciale pour le carême et ses exigences... Vous savez bien que votre vocation n'est pas l'austérité des Pères du désert, mais l'effusion auprès de Dieu de votre cœur filial. Cette vocation est bien belle; sauvegardez-la en éloignant l'obstacle qui serait le trouble, la recherche inquiète, je dirais presque l'examen le plus simple. Pourquoi vous examiner? Votre âme est sans cesse sous vos yeux, et vous remarquez à l'instant les plus petites nuances de vos sentiments. Libérez-vous donc de toute préoccupation dans l'intérêt de la gloire de Dieu et de votre intimité avec Lui.
Prions très particulièrement pour les pauvres soldats, pour la conversion d'un grand nombre, pour la sanctification de leurs cruelles souffrances... pour leurs familles aussi qui sont peut-être dans le désespoir...
Mademoiselle et chère fdle,
Ce soir commence le temps de la Passion. Nous
allons écarter dorénavant nos préoccupations pour concentrer notre attention sur les douleurs divines, subies pour nous. Vous l'avouerai-je, c'est toujours pour moi un sujet d'étonnement de voir l'amour de Dieu aller si loin, et quand je me dis : c'est certain, je ne me comprends plus moi-même. Comment sentir si peu de si grandes choses! Comment s'intéresser à des riens! Comment
he pas vivre comme des saint François d'Assise ou comme un saint Paul? Il y a bien de quoi s'humilier. Mais si l'amour de Dieu va si loin, comment n'aurait-il pas pitié de notre insuffisance ! Comment n'accepteraitil pas notre confusion, nos regrets? Il sait bien qu'ici-bas nous sommes des petits enfants à la mamelle, qui ne savent que recevoir sans même connaître le sein qui les nourrit. Dieu est partout sur cette terre, et nous ne le voyons nulle part. Pourtant dans cette rue, dans cette chambre, il est aussi grand, aussi beau qu'au ciel où il jette les Saints en extase. Quel sujet de perpétuelle confusion ! Sachant cela, nous devrions au moins faire monter vers lui des aspirations ardentes et fréquentes et nous excuser de ne pas nous tenir sans cesse en adoration devant lui puisqu'il nous a donné une vie matérielle à vivre, un esprit qui a besoin d'une occupation de son ordre, des relations qui créent des devoirs et nous apportant des secours. Ces considérations ne doivent nullement nous troubler, mais elles peuvent bien nous exciter à dire avec saint Paul : Qui me délivrera de ce corps de mort? Les beautés qui se dérobent à nos yeux nous seront éblouissantes là-haut !
Mademoiselle et chère fille,
Jeudi Saint.
Je veux que vous ayez un mot de moi à la veille ou au jour même de la Résurrection. Il semble qu'à cette date on entre dans une vie nouvelle pleine de lumière et d'espérance. Si ce n'est point vrai surtout cette année pour cette terre, c'est toujours vrai pour les hauteurs qui la dominent. La vraie vie commence à peine dès ce monde et sous une forme voilée, toute secrète. Cette vie-là est née au Calvaire et «'lie s'est manifestée à la Résurrection. 11 nous faut à nous aussi mourir pour revivre. Saint Paul
nous fait comprendre qu'il ne s'agit pas seulement de la mort qui consiste en la séparation de l'âme et du corps, mais du renoncement chrétien qui fait que nous faisons mourir en nous tout ce qui s'opposerait à la vraie vie. Dieu nous y aide sensiblement, vous et moi, en nous tenant dans des petites souffrances continuelles, dans des privations qui ôtent à la vie extérieure ses quelques joies. Ainsi nous yivons détachés de ce qui passe, et notre état nous porte à vivre d'avance des adorables visions qui nous sont promises, de cet amour en quelque sorte infini qui comblera de jouissance nos sens divins enfin épanouis. A mesure que je poursuis le cours de mes méditations sur les enseignements du divin Maître, je découvre de plus en plus son cœur. Son cœur se fait sentir en tout ce qu'il dit. J'en éprouve une émotion douce et continuelle. Je sens croître mon désir de le voir. Il nous aime cent fois plus que les cœurs qui nous ont le plus aimés. Est-ce possible!. Ce mot me revient souvent. C'est plus que possible, c'est Arrai, mais ce vrai n'a pas le caractère sensible. Pour qu'il s'impose à nous, pour qu'il atteigne les fibres profondes de notre nature, il faut une fréquente et longue attention. Dieu m'a fait la grâce de m'éloigner de toute distraction et de me mettre seul en face de lui seul, je le bénis. Je regrette de ne pas assez profiter d'une telle faveur. Cependant c'est sans le moindre regret que je me vois privé des divers. agréments de la vie. Ma joie est toute enfermée dans un tout petit livre, qui contient, il est vrai, l'infini : c'est l'Évangile^ — Je viens de commenter ces paroles qui s'adressent à tous les temps comme à toutes les vies : « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés, ou par l'effort, ou par la peine; je suis là pour vous refaire. »
Mademoiselle et chère fille,
Vendredi Saint.
M;i lettre n'ayant pas pu partir hier, j'y ajoute un mot en ce jour si grand, si émouvant, si digne de dominer
. — . \ jli. —
notre pensée. Ce que j'en pourrais dire arriverait trop tard, mais je sens qu'à cette même heure nos âmes se rencontrent dans les mêmes souvenirs et les mêmes impressions. Si le Vendredi Saint et le jour de Pâques se ressemblent si peu par l'objet que nous célébrons, ils nous ramènent, l'un et l'autre, à la même source : l'amour de Jésus. C'est cet amour qui brille dans l'éclat de son sang comme dans la splendeur de son état ressuscité. Ce doit être également chez nous le même sentiment ressenti et vivement exprimé. Être aimé jusqu'au sacrifice de la vie, être aimé au point de vous introduire dans la vie glorieuse de Dieu lui-même ! Quelle pression sur un cœur bien fait ! Comme l'on voudrait se montrer reconnaissant, se sentir aimant ! Vivons au moins de désir!
Mademoiselle et chère fille,
Tandis que d'autres offrent leur sang, nous ne pouvons offrir que des privations, et quelles privations à côté de celles qui pèsent sur des infirmes sans ressources ! Aussi je vous vois accepter avec une sorte de joie cette partie de l'expiation commune, et je suis persuadé que cette part pèse beaucoup dans la balance divine, car tout s'y évalue au poids de l'amour.
...Si de grands malheurs tombent sur la France et nous atteignent personnellement, nous avons du moins pour refuge, pour soutien, pour consolation, la pensée que Dieu nous aime et qu'il dispose toutes choses de façon à accroître notre bonheur futur, et celui-ci est éternel.
... Il faut tout abandonner avec une intime confiance à la Providence du Père que nous avons au Ciel.
Mademoiselle et chère fille,
Vous recevrez demain Celui qui a daigné descendre du Ciel dans une pauvre crèche. Quelle ne sera pas sa joie de trouver en votre âme une douce crèche ! Je dirais volontiers : une riche crèche, car vous avez acquis beaucoup de mérites depuis vos longues années de résignation, d'efforts vers la vie parfaite et de sentiments délicats et tendres. — Je préfère le mot : une douce crèche. Tout en vous lui sera un repos. Rien ne l'y blessera, et s'il y prend son sommeil, ce sommeil pendant lequel son cœur veille, ce sera sous votre garde fidèle. Le sommeil de Jésus dans une âme aimante, c'est la paix; c'est une sorte de silence qui laisse entendre, dans un mystérieux lointain, je ne sais quel nouveau chant des anges qui parle d'amour et d'espérance, de ce Dieu infini vu face à face dans le Ciel. Aucune parole humaine ne peut le traduire. Il faut se contenter d'en recevoir quelque confuse vibration. Quand on se sent saisi par cette impression, dans la prière et surtout dans la Communion, il faut bien se garder de formuler des actes. Il faut se taire et écouter. 11 y a des impressions qui en disent plus que les paroles. L'impression parle au fond de l'âme.
Ce silence de Dieu et de notre âme en Dieu est une consolation délicieuse. Il y a un autre silence qui est une épreuve : on ne sent rien, les mots ne viennent pas, la froidure règne. Pour se défendre d'une tristesse qui déprime, il importe de se rappeler que Dieu nous fait ainsi sentir l'exil, mais qu'il est lui-même aussi près de nous, .jouissant de notre confiant abandon et de notre courage. Non, la froideur apparente ne change ni les dispositions de Dieu ni les nôtres.
Mademoiselle et chère fille,
... Mais laissons là ces lamentations de la nouvelle année et réjouissons-nous à la pensée que Dieu daigne nous ouvrir un espace pour avancer vers lui, pour lui mieux dire que nous l'aimons, pour lui offrir quelques peines qui deviendront au ciel des joies. Le temps est chose si précieuse ! Ce qu'il nous permet de créer devient éternel. A côté du désir de voir Dieu plus vite se place celui de le voir mieux. Quand on pense que la plus longue vie dépasse à peine cent ans, et que cent ans ne sont, par rapport* à l'éternité, qu'un grain de sable sur l'immensité des rivages, on prend facilement son parti de souffrir ces quelques minutes.
Courage, ma chère enfant ! Entrons dans cette année avec une confiance sereine et une grande ardeur. Chassons toute hésitation, tout souci, toute tristesse; vivons de Dieu bien en paix dans sa miséricorde qui dépasse de loin sa bonté et surtout sa justice. Attachons-nous plus intimement, plus suavement à Jésus.
Mademoiselle et chère fille,
.Vendredi Sain!.
J'espérais pouvoir vous envoyer un mot pour ces fêles de douloureux souvenir. J'ai peu de forces, et voici qu'en ce moment la vue de la Croix s'impose à ma pensée. Il est 3 heures. Nous sommes en 1916, et voilà qu'avant toutes ces années et tous ces siècles le Dieu Sauveur en mourant nous regardait avec amour d'une façon distincte. Quel amour que celui qui pouvait commencer sitôt, durer si longtemps et se retrouver atissi vif à cette heure où nous le comprenons enfin !
Il nous est donné non seulement de pensera son amour, mais aussi de lui témoigner le nôtre en acceptant de tout cœur les peines sanglantes dont nous souffrons et celles qui nous attendent.
Mademoiselle et chère fille,
J'admire comme quoi le bon Dieu vous ménage de nouvelles épreuves... et cela ajouté à tant de privations et de souffrances ! mais, je le sais, loin de vous attrister de la bonne part qui vous est faite, vous en remerciez Celui qui vous le fait; vous "êtes heureuse de partager la rédemption du divin Sauveur en appliquant aux âmes chères et ensuite aux âmes inconnues le mérite de ces acceptations. Quand vous fixez les yeux sur Jésus en croix, vous aimez à lui dire : oui, comme vous et avec vous ! Vous ne le lui diriez pas avec le même cœur si vous n'étiez pas vous aussi sur la croix. Offrons-lui avec nos modestes épreuves les immenses douleurs de nos soldats, de leurs mères et de leurs orphelins. Peut-être ne songentils pas assez à les offrir eux-mêmes. Grâce à la communion des Saints, nous avons le droit de suppléer à leur offrande. Un membre de la famille peut agir ainsi parmi nous.
C'est une consolation pour moi de penser que nous vivons des mêmes sentiments et des mêmes petites souffrances. Je me tiens constamment uni à votre âme. Nous ne nous verrons pas longtemps en ce monde; songeons à cette vie d'en-haut qui sera la vraie vie, la vie en Dieu et pour l'éternité. Dieu ne brisera pas les liens saintement noués ici-bas. Nous nous retrouverons alors sans défauts et sans souffrances. Nous nous étonnerons de nous sentir si heureux en contemplant l'infinie beauté, en jouissant de l'infinie bonté, en nous voyant transformés à sa ressemblance et participant à sa vie.
Envisageons donc tout ce qui se passe avec une sérénité profonde. Sous de cruelles apparences, peut-être
se prépare-t-il des jours meilleurs! Bornons-nous à savoir que Dieu est juste, sage et bon, et ne nous troublons pas du résultat final.