SEPTIEME SERIE
Ma chère fille,
Parce que vous êtes dans le trouble et la tristesse, ma première parole sera celle du divin Maître : Que la paix soit avec vous !
Or, à qui s'adressait-il? A de pauvres gens bien imparfaits et bien peu courageux, moins généreux que beaucoup de chrétiens, j'ose le dire. Et même à cette période d'imperfection et d'impuissance, il leur enseignait les mystères du royaume de Dieu, la perfection future. C'est qu'il possède et veut communiquer ce qui manque. 11 attend ses heures. Il est bon que vous sentiez votre totale nullité; nous sommes si portés à rapporter à nous instinctivement ce que nous faisons, qu'une éducation positive de notre néant est nécessaire.
Ce que vous ne pouvez pas se fera cependant, et la perfection vous deviendra facile et douce. Vous êtes appelée par Notre-Seigneur et vous irez partout et aussi loin qu'il voudra. La clarté des hauts sommets blesse vos regards; le sentiment de je ne sais quelle solitude dans le détachement vous étreint le cœur..", patience ! Il n'est point menteur Celui qui a dit : « Mon joug est doux, mon fardeau est léger. » Patience, espoir et courage !
Vous êtes un peu semblable au voyageur qui, se croyant
déjà 'arrivé, découvre tout à coup une énorme distance qui le sépare du point éloigné où il tend... et la rouit: paraît morne, interminable... et les forces semblent à bout. Est-ce que le Dieu de bonté et d'amour s'est changé en un tyran qui exige plus qu'on ne peut donner? est-ce qu'il vous laissera périr de fatigue sur le chemin?... Ou bien devez- vous penser que vous vous êtes trompée, trop engagée, que l'appel de Notre-Seigneur n'était qu'un enthousiasme humain, qu'enfin il faut renoncer à la fois à devenir intime avec Jésus, parfaite sœur de tant de belles âmes, parce que Dieu est devenu tout à coup dur et exigeant?... Non, vous ne le pensez pas, vous ne pouvez vous faire à cette détermination qui briserait votre vie.
Eh bien ! non, cela ne sera pas, et la paix est proche. Dieu vous demande d'avoir confiance en Lui; de vous abandonner à sa direction et de tout espérer, fût-ce contre tout espoir.' Et il vous fait dire qu'il vous accepte et vous aime telle que vous êtes, car il vous veut ainsi pour le moment, un peu imparfaite encore, mais sans vouloir être imparfaite.
Vous ne voyez pas comment vous cesserez de l'être, comment vous changerez votre nature, votre manière d'être ; vous sentez même que tels détachements, telles vertus vous sont plus qu'impossibles, même déplaisants. Que vous vous tourmentez à tort ! Jésus ne vous demandera que ce qui est conforme à ce qu'il vous a donné comme nature et comme grâce. Si vous ne pouvez pas revêtir l'armure de Saiïl, vous trouverez bien comme David quelque arme plus simple, plus en rapport avec tout votre être inoral. Nous n'avons à faire ordinairement que ce à quoi nous sommes préparés par un attrait. L'attrait n'est pas l'attrait naturel, mais un attrait divin qui a d'ailleurs le même caractère et le même effet : il attire et rend facile. Si a^ous n'avez pas cette disposition à l'égard de telle perfection, c'est que vous n'êtes pas appelée, du moins en ce moment, à tel état. Y serez- vous appelée un jour? Pourquoi le chercher! Vous recevrez Y attrait indicateur en son temps. Comme conclusion :
Laissez île côté toiAo préoccupation de ce que' Dieu pourra demander, et faites simplement ce qu'il demande aujourd'hui. Or, il vous demande de la bonne volonté, que vous lui avez donnée jusqu'ici, et II veut que vous usiez sans remords de ce qui vous rend facile la vie pieuse : moyens et secours naturels nécessaires.
Le détachement plus profond, la perfection plus active, vous deviendront faciles et doux, quand ils vous seront demandés, et si vous n'atteignez pas les sommets, rassurez- vous : il y a au pied de la croix, comme l'enseigne saint. François de Sales, une foule de charmantes petites vertus qui plaisent infiniment à Dieu et ne nous donnent aucun péril de vaine estime. Félicitons le bon Dieu de ce qu'il -y a de très grandes et belles âmes qui font des merveilles, et remercions-le de ce qu'il nous permet, dans notre pauvreté, de l'aimer pourtant de tout notre cœur et de faire tout ce que permettent nos forces. Il n'y a donc rien à changer ni en vous, ni autour de vous. Il n'y a-qu'une toute petite modification, et très grande à faire, c'est de vous contenter de cela, sachant que Dieu s'en contente et vous aime ainsi. Ne sortez pas de ce sentiment, et vous aurez la paix, et avec la paix vous pourrez entendre Dieu et dilater votre cœur.
Je vous bénis, et désire que cette bénédiction mette fin à vos anxiétés.
Ma chère fille,
Je suis très content de vos efforts et du succès qu'ils ont obtenu.
Dans l'œuvre de la sanctification, envisagez toujours le but : vous unir de plus en plus à Dieu. La victoire sur votre défaut dominant enlèvera l'obstacle qui s'y opposait le plus. Vous êtes en bon état si vous ne vous laissez ni entamer, ni décourager. Dieu veut votre bien plus que vous ne le voulez vous-même, et II vous aidera. A mesure que vous deviendrez plus maîtresse de vos impres-
siens, par conséquent plus libre, dégagez-vous de la préoccupation de vous-même, un peu trop accentuée encore, et voyez Dieu davantage en tout temps et en toute circonstance.
Durant vos méditations et vos visites au Saint-Sacrement, cherchez à découvrir plus profondément sa grandeur, sa bonté, sa beauté; tâchez de vous pénétrer des sentiments que cette vue doit causer. Voyez les saints du Ciel qui s'oublient pour ne faire que prier, adorer et aimer : tâchez de les imiter un peu.
Vous pouvez encore fixer votre attention sur la personne de Notre-Seigneur Dieu et homme : faites-vous de son humanité sainte un idéal qui vous impressionne; songez que son Sacré-Cœur peut vous aimer comme si vous étiez la seule âme qu'il eût à aimer. Réjouissez-vous de cette pensée et allez à la communion avec dilatation. Durant le jour, rappelez-vous qu'il vous regarde de l'église voisine et qu'il compte les heures qui vous séparent de la prochaine visite.
Au reste, n'exigez pas de sentir ces choses, il suffit de les croire fermement. Dieu permet souvent que nous soyons sans consolation, et il ne faut ni s'en inquiéter, ni s'en montrer moins contents de Dieu. N'est-ce pas beaucoup qu'il nous aime réellement?
Courage ! vous êtes sous l'action de Dieu.
Ma chère fille,
Remerciez Dieu de votre fidélité à son action et de votre persévérance à poursuivre votre union avec Lui.
Une très grande perfection, je peux même dire une perfection indéfinie, est contenue dans ce double moyen qui vise le même but : vous prêter à l'action de Dieu et vous y prêter en tendant à une union toujours croissante,, car telle est sa volonté. Que ce soit là, avant tout le reste,
l'objet de votre attention, de vos prières, de vos désirs; que ce soit l'ambition de toute votre vie.
La paix et les moyens qui l'assurent sont le but immédiat; il faut vous y affermir. Les difficultés et les sacrifices ne sont pas épuisés, mais le résultat les rend déjà fort acceptables; au demeurant, vous êtes plus heureuse qu'auparavant, même au seul point de vue humain.
Dieu vous réserve bien autre chose ! Dépouillez- vous donc de vous-même le plus possible et avec grand courage; faites-le en tout ordre de choses où la prudence le permet. Pensez beaucoup aux autres et à leur agrément. Si vous pouvez faire un peu de bien à ces âmes au point de vue surnaturel, sachez tout risquer pour cela. Dieu nous donne pour que nous sachions donner. Demandez la grâce d'en arriver à aimer vos peines, celles surtout qui sont de tous les jours et autour de vous. Voilà une contrariété déraisonnable, c'est bien ! voilà une bonne humiliation, c'est encore mieux ! Sans doute il y a des choses qu'on ne doit pas accepter, et il faut être prudente, mais d'une prudence^surnaturelle, qui sait parfois sacrifier quelque chose de secondaire à ce qui vaut un degré d'amour de Dieu en plus.
Faites souvent le chemin de la croix. C'est une excellente prière et une de celles qui attachent le plus à Notre- Seigneur. C'est en même temps la leçon d'oubli de soimême la plus complète et la plus éloquente.
Ma chère fille,
Ne vous étonnez pas des changements qui peuvent se produire dans vos impressions. Notre volonté seule nous appartient, et l'impressionnabilité est ordinairement le siège de l'épreuve et de la tentation.
Le mot de ces états c'est : fidélité, et la fidélité doit s'entendre de la continuation paisible de tout ce que l'on faisait; de l'acceptation de ses peines, de l'emploi
des moyens qui peuvent nous en délivrer, si Dieu le permet.
Le plus grand poids de votre vie, c'est vous-im'ino; vous vous sentez comme un être sans ressort, sans goût. Il vous semble que toute énergie s'est brisée pour toujours. Ne le croyez pas. A ces divers principes d'activité qu'animent les vies ordinaires, substituez le principe supérieur de l'amour de Jésus. Là, vous retrouverez tout. Désirez, espérez, priez, soyez généreuse, remerciez des moindres grâces, offrez vos souffrances... vous parviendrez à toucher son cœur et le vôtre. Faites souvent des choses qui vous coûtent, car rien n'avance autant dans l'amour de Notre-Seigneur. Remarquez toutefois que nous n'avons point une grâce égale à toutes les lumières qui nous montrent le plus parfait. Faites les sacrifices et les efforts qui sont en rapport avec la grâce que vous avez à présent. Vous reconnaîtrez le juste point à une certaine aisance à faire telle chose, ou à une impression persistante, ou au jugement de votre Directeur.
En dehors de ces signes, ne vous croyez pas obligée, par conséquent ne vous faites pas de reproches. La générosité viendra avec la grâce qui augmentera selon la fidélité précédente : en attendant, faisons de bon cœur le peu que nous pouvons.
Ma chère fille,
Ne croyez pas facilement être une âme délaissée de Dieu et hors de sa voie; votre état n'est point un châtiment; soyez donc dilatée et contente : Dieu vous aime.
Sans doute nous avons forcé bien des fois le plan de Dieu à s'amoindrir; mais quand il n'y a aucune résistance positive, aucun de ces refus qui rebutent la grâce, espérez toujours.
Une humilité plus profonde peut relever notre fortune, car elle provoque la générosité et la miséricorde. Plus nous serons humbles foncièrement, plus nous referons le
passé amoindri. Or, ces amoindrissements eux-mêmes, restant sans cesse sous nos yeux, seront le stimulant de notre humilité, et ils seront donc finalement profitables, comme tout ce que l'on sait ramener au plan de Dieu. Telle grandeur morale, que nous aurions acquise dans une correspondance plus parfaite, pourra être compensée par une autre sorte de grandeur morale qui se trouve dans l'exercice intime d'une profonde et confiante humilité basée sur nos infidélités. — Rétablissez donc entièrement votre tranquillité d'âme; ce n'est pas avec resserrement qu'il faut méditer. Le sentiment qui devra dominer en vous est celui d'une donation et soumission à Dieu plus absolue, plus profonde, et, s'il se peut, pins sensible. .Laissons le passé pour ce qu'il a été; reconnaissons que nous devons à Dieu beaucoup de reconnaissance, et que nous n'avons pas le droit d'être fiers de nous, et après cet aveu en bloc, utilisons mieux les forces de notre âme, en allant de l'avant. Désormais votre vie doit se borner aux devoirs que vous créent les circonstances et à l'œuvre de votre avancement selon le plan de Dieu. C'est assez grand, assez vaste et assez beau, pour que vous n'ayez pas l'inquiétude d'une déchéance. On peut tellement avancer dans l'amour de Dieu que les imperfections passées sont vite réparées, et que la vie est remplie, parfois délicieusement, toujours avec un vif sentiment de^la grâce reçue.
Ma chère fille,
Dieu, qui est père, ne permet que ce qui nous est avantageux. C'est le cas d'avoir de la confiance : la confiance des temps propices n'est pas de la confiance, car c'est, alors sur les choses que l'on s'appuie et non sur Dieu. Reposez-vous donc sur sa bonne Providence, et soyez prête à remplir tout rôle qu'il lui plaira de vous confier. Comment chercher autre chose que la volonté de Dieu, et
que peut-il y avoir de meilleur? La sagesse consiste uniquement à la découvrir et à la suivre; ainsi nous marcherons sûrement et sans préoccupation : même au milieu des angoisses et des tracas, la paix peut rester complète.
Grâce à cette conduite, l'âme peut avancer là où une autre âme moins simple et moins fidèle trouvera mille obstacles qui la feront reculer, la troubleront et la rendront malheureuse. Donc, toute à la volonté de Dieu sans choix personnel !
Vous avez le calme de l'âme et une santé meilleure : voilà deux bonnes conditions pour vous sanctifier.
Ma chère fille,
Tournons nos regards vers Dieu. Il est le maître et il est bon. La vie est d'ailleurs si décolorée : notre bonheur n'est possible que dans la piété.
Demeurez calme par la confiance : agissez, mais abandonnez-vous. Vivez de la pensée de Dieu. Apprenez à votre cœur à. trouver en Lui tout ce que peut désirer en ce monde une âme élevée. Ne vous laissez jamais troubler par un scrupule quelconque, et ne passez jamais longtemps à choisir entre un bien et un autre bien; faites simplement celui qui se présente.
Votre direction doit consister à écarter tous les obstacles qui vous empêcheraient, soit d'écouter Dieu, soit d'accomplir ce qu'il vous aura fait entendre. Il faut donc sauvegarder votre recueillement intérieur. C'est Dieu en effet qui dirige. Veillez sur ces multiplicités de préoccupations qui naîtront facilement de votre impressionnabilité. Maintenant, votre âme est acquise à Dieu, quant à la volonté. Donnez-la lui toujours plus entièrement par l'application de toutes vos facultés. Faites-le simplement, sans contention, mais de bonne foi et de bonne volonté. C'est un vrai but dans la vie. C'est une vraie
vocation, car notre vocation est. la sainteté; le chemin n'en est que le moyen.
Cherchez sans préoccupation à voir s'il n'y aurait pas quelque appel de Dieu à un ordre de sentiments particuliers, comme par exemple la réparation ou l'action de grâces, ou la conversion des pécheurs, ou la sanctification du clergé. Ces sortes de vocations secondaires mettent plus vivement en action les ressources de la nature et de la grâce.
Ma chère fille,
Votre vie doit se passer dans les épreuves et le manque de sécurité. C'est assurément le plan de Dieu sur vous. C'est aussi le côté le plus accessible de votre nature qui est atteint.
Le but de Dieu dans son plan sur vous est de vous donner occasion de pratiquer éminemment les vertus de dépendance, de confiance et de force. Soyez donc soumise dans le détail et dans les conséquences, comme dans l'objet immédiat d'une prière, chaque détail et chaque conséquence étant prévus et voulus de Dieu.
Que votre soumission soit confiante, comme celle d'une enfant aimée de son père qui ne craint jamais beaucoup et ne doute pas du tout. La purification et l'élévation de votre âme se poursuivent ainsi.
Laissez grandir en vous l'ambition sainte d'être une de ces âmes victimes dont la justice éternelle a besoin en compensation du mal et pour le rachat des pécheurs.
Réservez fidèlement le temps de vos exercices de piété; je verrais avec peine des concessions de ce côté- là. Rappelez-vous que le royaume du Ciel souffre violence, et la perfection aussi. Vous serez plus utile aux -autres si vous maintenez votre âme dans l'union à Dieu.
Que votre abandon filial croisse avec les épreuves et les dépasse toujours de beaucoup. On est bien heureux
de trouver un Être infini avec lequel on n'a ni à craindre ni à calculer !
Ma chère fille,
Quelle tristesse tombe sur votre vie déjà si décolorée 1 Vous aurez tous les soucis d'une mère, toutes les gênes d'une position étroite, mais il me semble que ces événements vous apportent une lumière : Dieu vous réservait pour ces devoirs ! Je me demandais encore pourquoi la vie religieuse avait échappé à votre main ouverte pour la saisir; je ne voyais pas suffisamment pourquoi vous aviez laissé tomber votre désir. C'est que Dieu le permettait ainsi. Un je ne sais quoi nous décide en certaines circonstances, et c'est le fait de Dieu. Donc, plus de regrets, plus de confus reproches : vous êtes dans votre vocation. La vie religieuse est une vie d'immolation, telle sera la vôtre; elle est une vie de dévouement : vous allez appartenir à ces pauvres enfants. Mais elle est aussi une vie de consolations, et vous trouverez dans votre cœur cette joie supérieure de l'âme qui est utile aux autres et à Dieu.
Je prie beaucoup pour vous tous, pour le père disparu et pour ses enfants. Je prie pour que vous soyez plus que jamais une âme fidèle à la grâce. Que rien ne vous empêche de donner à la prière ce temps et cette application qui sont nécessaires pour maintenir la vitalité spirituelle. Au besoin, dans certaines périodes, peut-on s'en passer à la condition de se tenir plus continuellement unie à Dieu le long du jour.
Courage ! la vie est bien un chemin vers le repos et non le repos lui-même ! Elle est bien l'épreuve et la vallée de larmes !
Ma chère fille,
Je comprends très bien où vous en êtes : les peines, les difficultés, les soucis vous ont laissé un peu d'accablement. Le ressort est moins fort. D'autre part rien autour de vous pour vous stimuler. Il vous semble que vous n'avez pas de voie tracée vers l'avancement et que vous êtes incapable de faire du bien. Telle n'est pas ma pensée : vous pouvez et vous devez avancer, devenir plus fervente, plus unie à Dieu; vous serez alors-apte à telle œuvre que Dieu fera surgir.
Ce qui retient votre âme, c'est une certaine apathie, non pas découragée, mais peu- confiante. Dans vos prières, vous avez le cœur un peu serré; vous n'osez pas assez avec le bon Dieu. Durant vos journées, vous laissez trop le nuage peser sur votre front.
Introduisez dans votre vie spirituelle quelques-uns de ces petits moyens qui sont très utiles pour la stimuler : quelques visites à Jésus dans votre chambre, à votre petite chapelle, une ou deux minutes de temps en temps; quelques sentiments d'amour exprimés à mi-voix quand vous êtes seule; des cantiques fredonnés en travaillant, un bouquet rapporté à votre Vierge, des paroles plus aimables dites à ceux qui vous entourent ou à toute autre personne pour faire plaisir à Dieu.
Puissiez-vous avancer vers l'unique but de la vie : l'amour de Dieu prenant peu à peu possession de tout vous-même !
Ma chère fille,
La mortification est un stimulant et une preuve d'amour, mais pour s'y livrer entièrement, il faut un attrait certain, sinon très fort. La mortification qui resser-
rerait le cœur parce qu'elle déplairait trop ne serait pas opportune. Pour avancer, il faut absolument rester de bonne humeur. Le désir d'être aimé plus de Xotre-Seigneur ou de partager ses souffrances donne quelquefois un surcroît de désir de mortification. Il y a des âmes qui en deviennent avides.
En d'autres termes, comme la mortification est, de sa nature, peu aimable et capable de resserrer, il faut, pour s'y adonner, trouver en soi des stimulants qui y* portent véritablement. L'application de la raison n'y saurait suffire, ni une souplesse entière.
Tout est bon d'ailleurs en vous et autour de vous. Rien ne s'oppose à l'appel de Dieu pour ce qu'il préfère. Si donc il vous veut plus spécialement mortifiée, c'est à Lui de vous le dire : bornez- vous à vous offrir.
Ma chère fille,
Tout est bon à qui aime Dieu. La consolation vous avaiKpréparée à l'épreuve. L'épreuve, consolidera ce que la consoiaiion avait fait naître. Tout vous fera aimer Dieu et, dans la peine, votre amour aura un caractère plus désintéressé.
Que votre amour pour Notre-Seigneur rejaillisse sur le prochain ! Voilà la vraie direction. C'est là le perfectionnement qu'attend Celui qui a tant aimé les hommes ! Celui qui a prêché l'Evangile de l'amour des autres, Celui qui semble attacher toute la récompense à la charité.
Rappelez-vous que la justice stricte n'est point humaine, et surtout qu'elle n'est pas du tout la loi de Jésus. Soyez donc indulgente dans vos appréciations. Ayez grande compassion pour tous, même pour ceux dont les torts sont évidents. Le grand commandement, c'est Notre-Seigneur qui veut être aimé dans tous les hommes. Ah! si nous le comprenions! Un grand moyen de
délivrer son cœur, c'est de chercher en toutes circonstances ce qui fait le plus plaisir aux autres, même à nos dépens, mais en mesure raisonnable, bien entendu.
Ma chère fille,
Après l'épreuve de la maladie, vient l'épreuve de la difficulté, mais l'une et l'autre vous trouvent placée sur le bon terrain de la conformité à la volonté de Dieu. « Oui, tout ce qui vous plaît, ô Jésus. » Allez même plus loin et, au lieu de vous résigner simplement, oubliez quev vous souffrez. Par là, vous vous dégagez de vous-même, car se regarder souffrir comporte quelque imperfection et s'oppose à certain degré d'union à Dieu. Votre grand besoin est actuellement le dépouillement du moi.
Durant ces temps, vous chercherez comment y arriver. Vous vous surprendrez revenant toujours à vous-même... mais enfin, Dieu prendra tellement le dessus dans votre pensée, que le reste ne vous troublera, ni ne vous occupera beaucoup. C'est un but; il ne faut compter ni avec le temps, ni avec les raisonnements. C'est un espoir, car c'est la perspective de la liberté et de l'intimité.
Paix et courage en Notre-Seigneur, le centre de notre vie et de notre éternel espoir !
Croiriez-vous qu'en vous plaignant beaucoup, je ne puis me défendre de penser que c'est Dieu qui fait tout cela et qu'il le fait dans des vues admirablement bonnes? La conduite de votre âme est claire à mes yeux. Vous avez été d'abord jetée au milieu des consolations; c'était le printemps, c'étaient des chants, c'étaient de belles perspectives. Vous marchiez au milieu de ces délices tout émue; j'ai vu peu d'âmes aussi consolées, et conso-
lées du fait de Dieu, nullement par l'effort de la nature.
L'amour de Dieu s'est révélé à vous. Nous ne le comprenons complètement que sous cette efflorescence qui Je rend plus visible, plus senti, le met plus avant dans toute notre nature. Mais rappelez-vous que vous êtes après tout une pauvre exilée, une âme qui doit mériter, expier même pour elle et pour d'autres.
Rappelez-vous que nous n'avons ici-bas qu'un Jésus crucifié, point d'autre; jusque dans son Eucharistie où l'apparente inertie de son corps et de son sang nous le montre encore sur la croix. Rappelez- vous que les grandes vertus naissent des grands efforts, et que les grands efforts ne se trouvent que dans les épreuves.
Le mal dans cet état, c'est qu'on se laisse aller à croire qu'on est moins agréable à Dieu, qu'on redescend et enfin que ce sera ainsi toujours. Moins agréable à Dieu parce que vous ne savez que lui dire? Voyez Notre-Seigneur sur la croix, il ne laisse échapper que de rares paroles, et les paroles au fond les plus communes. Jamais son Père ne l'aima autant, jamais sa ferveur et son activité d'auparavant n'avaient égalé la valeur de ces silences résignés. C'est par là qu'il nous a sauvés, et non en prêchant.
Qu'on redescende ! Oh ! non, ce ne sera pas, car on ne redescend que lorsque sciemment on renonce à l'une des choses que l'on avait promises. Est-ce que l'affection que vous avez pour votre sœur n'est pas la même les jours où, dans la souffrance, vous ne la sentez pas du tout?
Qu'il en doive être toujours ainsi, non, non, les consolations reviendront, j'en suis sûr et je vous le prédis; mais ce moment ne dépend point de vous. Dieu sait ce qui vous vaut le mieux.
La maladie et l'impuissance sont pénibles, mais la nervosité qui les accompagne souvent l'est encore plus. Ajoutez ce sacrifice aux autres, et ne vous croyez pas
coupable des conséquences de cette nervosité : tristesse, brusquerie peut-être, mécontentement de tout, envie de se décourager, etc. Rien de coupable en tout oela. Sujet de grands mérites. Exercice d'humilité ou de patience.
Voyez ce que l'on doit recommander aux malades; ne vous préoccupez pas des travaux que vous laissez, des exigences que vous avez forcément, du peu de joie que vous donnez aux autres. C'est votre état.
Ainsi en est-il auprès de Dieu. Il n'attend pas de vous en ce moment des travaux, du calme, de la bonne grâce, mais simplement la patience confiante et abandonnée qui aide à guérir, le support de l'état actuel et de soimême.
Avec cela le vrai travail se fait en vous : Dieu est content. Quand II vous verra bien prête, Il ôlera tous ces appareils, et vous marcherez plus joyeusement qu'avant.
Je vois la fin de tout cela... Courage ! Je la hâte de mes vœux.
Ma chère fille,
Vous ne vous doutez pas des excellents sentiments avec lesquels vous acceptez votre épreuve. Tout impressionnée par ce que vous sentez de souffrances et de répugnances, vous ne distinguez pas toute la parfaite résignation qui fait le fond de votre vie; aussi je n'ai pas l'ombre d'une crainte au sujet de votre persévérance.
Ce que je désire, c'est que vous tiriez tout le parti possible d'une épreuve destinée à vous rendre plus unie à Dieu que vous ne l'avez été.
Vous l'avez été d'abord par la consolation, et vos ravissements d'aise à votre entrée dans le chemin de la perfection vous restent présents, non plus comme une consolation, mais presque comme une chose maintenant incomprise. C'était bien Dieu qui agissait alors dans votre âme, s'emparant de toutes ses affections, se faisant l'objet de votre vie. Et pour obtenir sûrement tout cela, il fallait la dilatation, la joie, il fallait le printemps.
Dieu reste le même, aussi bon, aussi merveilleusement aimable. Ce que vous avez goûté n'est rien, vraiment rien, en regard de ce qui vous attend. Vous retrouverez votre cœur en retrouvant le Dieu de ce cœur ! Mais à cette heure, il brise, il réduit à néant tout ce qui est joie humaine et joie divine. Il vous laisse accablée du présent et plus accablée encore de l'avenir. C'est Lui qui fait ainsi, et II le fait par amour. Voilà ce qtti vous soutiendra toujours.
En cet état vous n'avez pas à chercher de hautes pensées, ni à exprimer beaucoup de sentiments variés. La leçon de Gethsémani et du Calvaire suffit. Il n'y a que quelques paroles à apprendre ou plutôt à répéter, et ces paroles elles-mêmes, toutes divines, ne versent pas la consolation, l'amour senti des peines; la peine serait moindre.
Avec la résignation toute filiale, pratiquez certains actes de formation : peu parler de soi — y penser moins — rester douce — s'efforcer d'être occupée des autres et de s'intéresser à leurs petites joies et peines, tandis que vous souffrez, vous, bien davantage ! Faire bonne contenance au dehors — montrer un visage serein.
Et surtout, exprimez sans cesse à Notre-Seigneur votre amour qui Le préfère à tout, qui L'aime dans la peine; allez plus loin et cherchez parfois à passer si avant dans cet amour que vous ne songiez pas à Le prier pour vous, ni même à penser à vous. Soyez Lui le plus longtemps que vous le pourrez. Quelle belle mort de soi-même !
Ma chère fille,
Une grâce temporelle est un bienfait et un témoignage île la bonté divine. Dieu, que vous vous efforcez de servir parfaitement, vous montre parfois qu'il vous écoute. Très souvent, hélas! ce même amour le force à ne nous
point exaucer : la grâce de la résignation n'est pas une moindre faveur.
Vivez dans l'abandon; vous avez besoin de cette disposition, et vous ne seriez pas ce que vous devez être si elle vous manquait, même passagèrement. L'abandon est sagesse, puisque Dieu veille. Il est amour puisque ce Dieu est père. L'abandon permet la prière intime, le soin raisonnable des choses, la douceur constante et le rayonnement de la joie divine. Mais tous ces biens sont à la merci de nos impressions.
Prenons la vie comme elle est, c'est-à-dire comme un temps de voyage où l'on s'accommode de ce qu'on rencontre et surtout comme un temps de mérite où l'on doit chercher en toute chose ce qu'elle contient de divin pour se l'assimiler.
Ma chère fille,
Vous trouverez dans l'exercice de la vie intérieure tous les secours pour arriver à la perfection et tous les moyens pour faire du bien, dès que les circonstances le permettront. C'est une vie et un avenir pour vous.
Que la nature parfois mette ses traverses, ses répugnances instinctives, c'est ce à quoi il faut s'attendre. Que Dieu ne donne pas constamment l'amour sensible, c'est la règle ordinaire en ce monde où l'épreuve fait le fond de notre vie et notre perfectionnement. Ce n'est pas à nous de conjecturer à quel degré de perfection nous pouvons arriver et à nous dire : je n'arriverai pas là! comme si c'était une œuvre qui dépendît de nous et de nos dispositions. Dieu se plaît à élever les âmes faibles, craintives, si elles sont belles, confiantes et dociles. Il n'a pas besoin, souvent, de nos ressources, et, avant de nous élever, il nous fait constater et sentir le peu que nous pouvons. C'est son œuvre actuelle auprès de vous. — Devenez donc humble à fond, et à mesure que vous découvrez des impuissances et des improbabilités, exer-
rcz votre confiance et décidez Dieu par vos prières filiales. Quand il s'y mettra, il aura bientôt fait de vous débarrasser de vos imperfections et des obstacles.
Qu'il vous veuille à Lui, ou dans l'intimité, ou dans le combat, ou dans le zèle, peu importe ! L'essentiel c'est d'être à Lui et de vivre pour Lui.
Tendons à tout ce que le jour présent nous permet de faire le mieux. En ce moment, c'est la vie intime qui est possible; assurez-la, et exercez-la. Si la sécheresse vient, continuez quand même, et pleurez un peu aux pieds de Jésus, mais relevez-vous toujours pleine de résignation et de courage. Ne nous comptons pour rien, ni nous, ni nos goûts, ni nos peines; enfermons notre ambition, comme notre activité, dans ce qui plaît à Dieu à chaque moment. Moins nous penserons à nous, même dans le but de nous améliorer, mieux cela vaudra, parce qu'à la place nous penserons à Dieu.
Je vous sais toute à Dieu, incapable de lui rien refuser. J'espère que l'avenir vous montrera de nouvelles générosités à avoir et de nouvelles délicatesses d'amour envers Lui. Ne devançons pas son heure, mais préparons-la. De deux personnes qui ne refusent rien à Dieu, il y en a souvent une qui lui donne beaucoup plus, car elle sait plus.
La vie intérieure, la fidélité, l'exercice de la confiance et de l'abandon disposent à mieux voir. Ne vous laissez pas trop occuper des soucis de l'avenir, et dégagez-vous de vous-même. Que Dieu prenne une place de plus en plus grande dans vos pensées. En toutes choses, au lieu de vous demander ce qui vous sera bon, demandez-vous ce qui plaira davantage à Dieu et qui pourra lui procurer plus de gloire; votre bien et sa gloire se confondent toujours, mais vous ne vous serez pas cherchée vousmême, et, dans la paix, vous aurez une plus grande paix-
Ma chère fille,
Je remercie le divin Maître de la lumière si nette qu'il a fait briller enfin à vos regards. Ce n'était pas sans faire effort à son cœur qu'il vous laissait ainsi désolée, mais il nous aime pour notre vrai bien, pour le mérite éternel, pour l'union définitive dont la souffrance est l'ordinaire condition.
Que cette Providence manifeste vous rende à l'avenir plus calme et plus confiante. Pensez à saint Pierre, appelé de la barque à marcher sur les eaux. Il y marche, mais voilà que soudain, malgré la parole du Maître, il prend peur, et aussitôt cesse l'effet de la protection dont il a douté. Comme nous ressemblons à saint Pierre dans sa crainte ! Nous craignons tout et dans le présent et dans l'avenir. Nous voudrions que tout fût clair et assuré devant nous, tout bien solide sous nos pieds, mais, à tout moment, ne peut que surgir ce qui arrive toujours... l'imprévu.
Réglez sagement le présent; prévoyez en paix l'avenir pour y faire face; et puis, votre rôle terminé, rentrez dans le repos, laissant à Dieu le rôle qui lui appartient. S'il survient des traverses et des sujets de crainte, recommencez, mais toujours en paix, et ne soyez pas trop regardante aux choses qui ne dépendent pas de vous.
La confiance est un devoir comme la paix, car notre devoir est d'aimer Dieu, et seule cette disposition nous en^ laisse la liberté. Vous seriez bien avancée si pour faire trop d'efforts humains vous perdiez votre union à Dieu, sans atteindre, hélas ! le succès humain que cherchait votre activité. Laissons l'avenir à Celui qui seul le connaît et le prépare. Plus vous vous ferez libre au dedans, plus vous jouirez de la paix intérieure qui fera le bonheur de votre vie, en attendant la paix et le bonheur du 'Ciel.
Vivez pour Notre-Seigneur, pour que Notre-Seigneur vive en vous.
Ma chère fille,
Votre besoin continuel est de ramener votre confiance et par là votre entrain. Ce que Dieu vous demande surtout, c'est d'être aimé de vous d'une façon tendre et prévenante. Vous êtes l'enfant qu'il garde près de Lui sans l'occuper au dehors, dont le rôle est de ne jamais se tenir oublieuse et froide : elle est l'enfant qui fait la joie de son Père et sa consolation.
Prenez patiemment les déceptions qui vous viennent des personnes chères; ne vous détachez pas d'elles et soyez indulgente; la bonté regagne toujours quelque chose de ce qu'on lui a enlevé. Ne soyez pas triste au milieu de choses tristes, car votre joie est en-haut ! Ne prévoyez pas de trop loin; à chaque jour sa peine, et la plupart de vos craintes ne se réalisent pas et vous ont occupée et troublée inutilement. Enfermez-vous dans le culte de la volonté de Dieu pour le jour présent. Si vous trouvez quelque âme à qui vous puissiez parler de Dieu et donner quelque chose de Jésus, faites-le.
Ma chère fille,
J'aimerais mieux vous savoir bien portante, parcourant votre journée saintement et activement à partir de la messe et de la communion du matin jusqu'à l'heure du coucher; mais des journées de névralgie sont si ennuyeuses, parfois si dures, qu'elles doivent être plus saintes encore que les journées de santé. Il est vrai, durant ces périodes d'accablement, le cœur ne sait rien dire; le mérite ne consiste pas dans le sentiment et son expression, mais bien dans l'élévation et la force du vouloir. L'intention vraie forme toute l'action morale. Le senti-
ment lui ajoute un charme spécial, comme le coloris à la gravure, mais sans y ajouter un trait. Il y a de simples gravures qui, pour les connaisseurs, valent plus que certains tableaux de peinture. Si Dieu ne vous commande en ce moment que des travaux de gravure, affermissez votre main pour que le trait soit net; appliquez bien votre attention pour que chaque détail soit parfaitement fouillé; mais comme tout cela est fatigant, permettezvous de ces fréquents repos pendant lesquels vous ne cessez d'être agréable à Dieu; vous vous reposez pour son meilleur service ! Je"parle de ce repos qui exclut la contention, l'effort même de la pensée. Il n'empêche pas un certain sentiment du voisinage de Dieu et donne une vraie joie d'être à Lui, du moins un vrai repos.
Habituez-vous à ne rien préférer pour les états qui se succèdent, mais à les aimer tous et à vous faire contente ,fle tous. Agir ainsi, c'est d'abord être juste à l'égard de Dieu. Soyons-le dès maintenant avec mérite, car nous ne voyons pas. N'attendons pas le jour où il nous sera montré clairement que c'était notre meilleur bien. Agir ains:, c'est s'affermir et ne plus dépendre de ce qui est changeant. Tous nos goûts ont beau être broyés, tous nos sentiments paraissent éteints... rien n'est changé ni dans nos sentiments vrais, ni dans le sentiment de Dieu. Des épreuves supportées de la sorte résulte un accroissement de paix et de vigueur, quelquefois une douce consolation, vous le savez par expérience, n'est-ce pas?
Ma chère fille,
Je suis très content des dispositions présentes. Vous avez su regarder les choses à un point de vue moins personnel qu'autrefois, et, au lieu de ressentir du trouble, vous voilà toute dilatée. Ne sortez pas de cette voie qui est la plus favorable au progrès. Que vos imperfections et vos froideurs ne vous troublent pas. Quand on se donne à
Dieu sincèrement, Il nous prend tels que nous sommes, sauf à nous améliorer en temps et lieu, et il nous aime tels quels. Or, pourvu que nous soyons aimés de Lui, qu'importe notre valeur personnelle? La valeur que nous aurons viendra de Lui. Pensez souvent à ceci : Dieu a continuellement une pensée sur nous. Si nous la saisissons et si nous la réalisons, nous arriverons à la vraie perfection, à la nôtre, à celle pour laquelle nous avons reçu aptitude, attrait et position. Connaître la pensée de Dieu demande le recueillement et l'acuité du désir. La réaliser demande un grand oubli de soi; car la préoccupation personnelle détourne et affaiblit. Que tout notre mouvement de piété se fasse dans la paix et la confiance !...
Continuez à vivre de Dieu et de ce que Dieu vous donne : tout est là. Restez bien en paix. Ayez le désir de plaire à Dieu en toutes choses et à tous moments.
Mettez votre vie dans l'union à Dieu; vivez d'admiration, de désirs généreux. Prenez conscience de l'action de Dieu en vous et de celle de Notre-Seigneur qui s'y unit pour vous diviniser suavement. Que la paix et le désir ne quittent pas vos sentiments.
Ma chère fille,
... Vivre de résignation est un régime qui fait maigrir, et je veux que vous ayez des forces pour servir Dieu joyeusement et vous préparer à être utile aux âmes quand le moment sera venu. Toute âme a un rôle à remplir. Celui de prier, de consoler Dieu, d'attirer les miséricordes et les grâces, n'a rien d'apparent; et c'est le plus nécessaire et le plus fécond. Peu de personnes savent s'en contenter et s'en réjouir. Parce qu'on ne voit pas ce qu'on fait, il semble qu'on ne fait rieu.
Ma chère fille,
Quelle bonne lettre vous venez de m'écrire ! Oh! non, ce n'est pas le moment de vous décourager puisque vous êtes dans une plus vive lumière. Savoir, mieux savoir, réconforte les âmes droites, alors même qu'il s'agit d'une lacune constatée. Peut-être en effet n'étiez-vous pas encore assez désoccupée de vous-même; j'écrivais détachée, j'ai corrigé, car je ne vous vois pas précisément attachée à vous-même, plutôt occupée, ce qu^n'est pas un vice, mais une petite faiblesse tout involontaire. Remerciez Dieu de vous l'avoir fait toucher du doigt, et reconnaissez dans les moyens qu'il a employés et qui vous déplaisaient un peu, sa bonne Providence qui ne nous fait quelque mal que pour arriver à nous faire du bien.
Votre objectif est donc fixé : vous désoccuper de vousmême. Le moyen sera de vous occuper ailleurs (je dis, votre cœur, votre âme, votre pensée). Dieu en sera le premier objet; vous deviendrez plus tendre, plus filiale dans vos rapports avec Lui. Vous lui parlerez de Lui et de ses intérêts. Vous regarderez tellement Notre-Seigneur que vous finirez par ne vivre que de Lui, employant à cette affection la plus grande partie de ce cœur que vous avez senti battre plus fort à l'occasion d'une amitié humaine.
Le second objet sera le prochain, et d'abord te plus prochain, votre famille, vos amies, puis les affligés, les pauvres. Vous augmenterez encore, avec tous, vos prévenances, cherchant d'avance des occasions et des paroles; dans la conversation vous aurez cette idée dominante : de quoi telle personne aime-t-elle à parler? Faire parler est art et charité. Peu à peu vous vous résoudrez à être plus démonstrative dans vos affections, ayant soin de voir, entre la personne et vous, Notre-Seigneur, à qui cela s'adresse surtout. Avec cela, vous pourrez aller loin sans excéder et sans mentir.
Vous surveillerez la physionomie, vous imposant de plaire d'une façon élevée.
Voilà bien des recommandations, n'est-ce pas? Vous voyez que je vous crois une grande bonne volonté et docilité pour que je vous taille tant de besogne.
Il faut nous hâter, car nous posséderons Dieu en proportion de la largeur de nos sentiments et de nos mérites.
Quel pitoyable retour que le vôtre et quelle bonne épreuve pour votre formation ! Il faut apprendre à se sanctifier par tous les chemins et par tous les temps. La manière seule change. Celle d'aujourd'hui comporte beaucoup de résignation donnant une grande tranquillité de pensées et de désirs même. Laissez s'accomplir la volonté de Dieu, c'est la grande ressource des moments où nous ne serions capables d'aucun sentiment bien net : nous la voyons, non d'avance, nous disons de temps en temps : merci, surtout quand nous aurions raison de nous plaindre. Cette union contient implicitement tous les sentiments qui sont au fond les vôtres, mais que nous ne distinguons plus, ce qui nous laisse froids.
Par exemple, si vous avgz pu conserver l'exercice de vos résolutions, ce sera merveille. Etre aimable quand on est ennuyé et qu'on souffre, c'est tout à fait surnaturel. Quels progrès ne fait-on pas alors! J'avoue que parfois cette exécution en devient impossible tant on est remué par tout cet accablement. Dans ces cas-là on dira à Dieu : je' voudrais mieux faire, je ne peux pas, mais quand j'irai mieux, vous savez!... Et en effet, comme on n'a pas perdu de vue ses résolutions, on profite de ces premiers moments de liberté nouvelle pour les mettre à exécution.
Mettez beaucoup de tendresse dans votre cœur pour Dieu d'abord, puis pour les personnes qui vous entourent.
Lui vous aidera. En second lieu, aimez à regarder les qualités ou les services des personnes; puis songez qu'en les entourant d'affection, vous ferez plaisir à Celui pour qui vous vivez. Cherchez à discerner, dans le recueillement, le visage de votre divin Maître. De cette vue portez partout le souvenir. Tout vous deviendrait facile et, en même temps, vous entreriez dans une vie intérieure très douce probablement, et à coup sûr très sanctifiante : nous valons en raison de notre degré d'union avec Jésus.
Ma chère fille,
Voilà une bonne lettre et une bonne nouvelle. Vous êtes en pleine paix, votre cœur se développe du côté du ciel et votre santé vous permet de vivre en réelle chrétienne. Votre voie est toute tracée : vous n'avez qu'à chercher Dieu. S'il veut de vous quelques services, il vous le dira au moment. Vous êtes comme une personne toujours prête qu'il suffit d'appeler. Vous avez constaté ce fait que l'on, peut beaucoup physiquement quand on se dévoue. Dans le doute, il faut se lancer.
Je vois que vous n'oubliez pas la grande nécessité de votre avancement : l'oubli de vous-même. Pour bien s'oublier, il faut se bien occuper de Dieu et des autres. Ayez un parti pris, cette idée fixe, et comme disaient les Romains : « Delenda Carthago ». Quand vous vous surprenez à trop penser à vous, de quelque façon que ce soit, faites- vous violence pour vous arracher de là; exprimez à Dieu votre regret, et jetez-vous dans un recueillement plus profond qui rende plus lucide votre regard tourné en haut. Exercez-vous aussi à vous occuper des autres en détail et à vous intéresser à ce qui les intéresse, parce que cela les intéresse.
Ma chère fille,
J'espère qu'un mot d'encouragement ne sera pas sans bon résultat : on marchait bien, mais on marchera mieux encore. Tout ce que vous me dites de votre situation morale me plaît beaucoup : vous vous occupez de Dieu et de ses œuvres; vous vous dégagez de vous-même, vous cherchez à vous rendre aimable à tous pour plaire à Jésus qui vous regarde sans cesse. C'est ainsi qu'il faut vivre, car cela c'est vivre. Vous faites croître votre être divinisé, vous étendez ses horizons, vous l'unissez plus pleinement à Dieu, le principe de cette vie.
Il y a une telle disproportion entre ce qui est et ce qui paraît, que l'on a besoin, pour bien distinguer les choses, de les considérer longuement et à travers l'obscurité. Vous avez fait ce travail pour votre âme, il vous reste à le faire pour l'âme des autres. Ce vous sera facile, parce que vous n'avez qu'à transporter sur le prochain ce qui vous concerne de vos propres richesses et d'y lire tes traits de Jésus. Le bien que vous vous voulez à vousmême, si vous le désirez en vue du contentement de Jésus, vous devez le désirer vivement aussi pour les autres. Songez au plaisir que vous lui faites lorsque vous le faites connaître à une petite âme dont il veut être connu; lorsque vous embellissez cette âme pour qu'elle lui plaise davantage. Si cela vous coûte parfois, et si l'insuccès ou l'ingratitude vous récompensent, songez que toute la récompense vous viendra de Lui; et qu'elle comprendra et la sienne et celle qu'il vous doit pour les autres. Là, non plus, ne vous recherchez pas, voyez Jésus, servez-le et faites-le toujours avec tout l'amour que vous avez pour sa personne. Voyez peu les défauts qui déparent, si ce n'est quand vous avez à les faire disparaître. Vivant pour plusieurs âmes, vous vivrez bien davantage.
Ma chère fille,
Enfin je puis me donner la satisfaction de vous écrire ! J'ai souffert de ne pouvoir le faire plus tôt, mais j'ai si peu d'heures où je puisse travailler, et ces rares moments je les consacre à finir mon second volume de messes. J'espère qu'il vous apportera vers Pâques quelques lumières et quelques encouragements. J'ai quatre messes sur le Sacré-Cœur où je traite la question à fond.
Maintenant que vous avez l'âme libre, vous pourrez vous occuper de Lui avec ce soin et ce goût que l'on n'a pas quand on est trop occupé de soi-même. Quand une occasion se présentera, saisissez-la avec bonheur sans vous inquiéter des petites difficultés qui se trouvent en toutes choses; gardez une grande sérénité en dépit des insuccès ou des blâmes; en faisant ce que Dieu vous demande, vous faites une chose parfaite* quel qu'en soit le résultat. Souvent Dieu se contente de la vertu que nous avons déployée.
Heureusement, Dieu ne demande à chaque âme que sa part d'action, et laisse parfois notre action sans effet apparent; mais comme tout se tient dans son plan, le mérite de notre obéissance et de ce courage ira féconder ailleurs son action, peut-être accomplie dans des vues personnelles. Songez donc à être aussi parfaite que possible pour donner à Dieu et au bien la coopération la plus efficace. Pour cela, cultivez la vie intérieure; avivez-la par de vives expressions de vos sentiments et de vos désirs. Pour cela encore, montrez-vous toujours bienveillante, affable, cherchant à ce que chacun se retire content d'auprès de vous. Ce résultat s'obtient généralement à peu de frais, car ce qui intéresse les gens c'est ordinairement moins ce que nous disons que ce que nous savons leur faire dire. Là encore, effaçons notre personnalité.
Je n'ai vu qu'une fois J. Nous n'avons pu causer
longuement, j'ai pourtant constaté bien des préoccupations du côté de la foi, et je le comprends sans peiue. Nous sommes dans une période mauvaise, et tout ce qui n'est pas très fort en subit la dépression. Soyez pour cette âme le Moïse de la montagne.
Ma clière fille,
La vie continue à s'écouler pour vous au milieu des désagréments et des transes. Dieu ne vous envoie pas de ces énormes peines qui écrasent, il se contente de vous exercer dans la patience, le désintéressement, la résignation de tous les instants. Qu'importe ! N'est-ce pas la manière dont il veut vous sanctifier? c'est le meilleur pour vous. Nous devons donc l'aimer, du moins comme on aime une potion amère que l'on sait bienfaisante. Je dis : du moins, car il y a mieux. Je connais des âmes qui se sentent à l'aise dans la souffrance, qui en bénissent Dieu constamment. Pourquoi? Parce qu'elles se savent plus près de Jésus, plus conformes à sa vie de Rédempteur, plus chrétiennes en ifn mot. D'autres, fort impressionnées des maux actuels de l'Église, ont à cœur d'offrir à Dieu la consolation qu'il veut bien recevoir de l'aide dont il daigne avoir besoin. La souffrance, toute souffrance envoyée par Lui est l'appel au devoir et à l'honneur. Vous savez tout cela. Que vous manque-t-il? Peut-être de vous trop laisser absorber par d'autres pensées, de sorte que celles-là, quoique vivantes, sont engourdies.
Écartez donc davantage l'obsession des pensées pénibles; faites place aux pensées surnaturelles. Que le soleil de celles-là brille sur votre vie et la ranime ! Songez surtout à l'amour que Jésus vous porte. Chez lui ce n'est pas un sentiment passager. Il persiste nuit et jour et no s'affaiblit jamais, alors même que nous n'y pensons pas e-t que nous sommes indifférents en apparence. Si l'on
comprenait bien ce que vaut cette affection intime, qui sait tout sur nous et qui s'intéresse aux moindres choses, on en vivrait ! Qu'elle soit votre refuge, qu'elle devienne votre bonheur !
Courage, toujours! Prendre un point d'appui dans un grand amour très intime pour Jésus.
Combien je vous plains de toutes les tristesses qui poursuivent votre vie ! Que de points sombres ! Mais vous savez quel est le vrai but de la vie : faire des moissons. Aimez à ce qu'elles soient abondantes et pour vous et pour les personnes que vous aimez. Votre frère, comme votre sœur, souffrent en chrétiens. Il n'y a de vraiment tristes que les souffrances qu'on sait perdues, comme il arrive à ces pauvres gens qui ne connaissent pas Dieu. Efforcez- vous d'aimer toute souffrance en la regardant comme une marraine qui enrichit, ou mieux comme une occasion de faire plaisir à Jésus qu'on aime.
Je connais une personne qui souffre beaucoup et ne quitte pas le lit. On lui disait : Vous seriez bien contente d'aller au Ciel? — Oh! non, répondit-elle, pas encore; Jésus souffre trop en ce moment, il faut bien qu'on reste pour le consoler. Cela me touche profondément; faitesen votre profit.
Ma chère fille,
Je comprends très bien l'état où vous a mise cette semaine de préoccupations qui, de prime abord, semblent insolubles, et je vous assure que Dieu n'a pas été offensé de vos troubles tout à fait involontaires, ut au fond très résignés. C'est même très beau que vous ayez pris le des-
sus, et que vous vous trouviez fortement unie à sa volonté quelle qu'elle puisse être; mais je' suis persuadé qu'elle ne vous conduira pas à l'extrémité de vos craintes, loin de là. Beaucoup de choses s'atténuent ou changent ! Rien n'est donc désespéré ! Offrez à Dieu votre acceptation sans réserve et aussi sans frayeur; ne surchargez pas le présent des prévisions de l'avenir. J'ai souvent remarqué que ce qu'on craint n'arrive pas, et que de peines imprévues surgissent tout à coup ! En ce monde, nous ne pouvons fixer notre repos que dans un parfait abandon à Dieu. Cet abandon nous rapproche de Lui intimement et nous permet aussi de mieux juger les choses.
Offrez vos souffrances pour l'Eglise. Je connais de 1 telles âmes qui ont demandé d'être traitées en victimes... et qui l'ont largement obtenu. N'allez pas au devanl, mais ne reculez pas. Acceptez tout le bon plaisir de Dieu sur vous et sur les vôtres.
Ma chère fille,
Vous m'envoyez des fleurs et vous m'apportez vos peines ! Je reçois les unes et les autres avec le mêmecœur, mais non point avec les mêmes sentiments. Vos fleurs et vos peines cependant orneront demain l'autel où je les déposerai les unes et les autres, et il faut que toutes ensemble elles fassent monter vers le ciel des parfums. Les plus précieux seront ceux de votre pauvre cœur brisé, mais ulialement content.
Vous dites bien : il y a des circonstances qui demandent l'héroïsme. Eh ! pourquoi Dieu ne vous le demanderaitil pas, à vous qui le connaissez mieux que la plupart des âmes? à vous qu'il aime particulièrement? Qu'importent les bouleversements dans nos projets, les misères de santé, les craintes de l'avenir? Ne voulons-nous pas répéter les paroles de saint Paul : « Qui me séparera de
la charité du Christ? »... Est-ce que la vie présente est notre vie? Elle n'en est que la courte et triste préface; elle en est surtout la pourvoyeuse bienfaisante I
Voyez donc la main de Dieu plus que ce qu'elle impose; ayez cette confiance quand même qui est la seule vraie confiance. N'exigez point tels et tels résultats; compte* sur les résultats de la fin, car ce sont les seuls qui importent.
Cette confiance ne vous empêche pas d'agir; au contraire, elle vous laissera plus de clarté dans l'esprit, plus de puissance pour soutenir les autres et les encourager. Vous"serez moins vous-même et vous serez plus l'épouse de Jésus.
Quoi qu'il en soit de la déception dont vous me parlez, servez- vous-en pour vous serrer plus près de Celui qui ne trompe jamais. Soyez indulgente pour ces pauvres cœurs qui vous délaissent. Gardez la paix ! Aimez quand même ! *
Ma chère fille,
Seriez- vous sous le poids du découragement? Feriezvous cette peine au divin Maître de ne vous confier à lui que d'après les résultats ou les espérances? Lui refuseriezvous de partager telle ou telle de ses angoisses? Non, assurément, mais, sans refuser, il arrive qu'on accepte avec une sorte de torpeur, soit les peines présentes, soit les menaces de l'avenir. Celles-là surtout désespèrent les personnes qui, comme vous, aiment à voir clair. Où serait alors la vraie confiance, celle qui plaît à Dieu, celle qui est le propre d'un cœur filial?
Je sais qu'à force de souffrir, les nerfs endoloris entretiennent un profond malaise et que, dans cet état, on ne voit plus rien des choses de Dieu; mais vous savez bien que c'est une épreuve passagère pour vous faire grandir. Quand la volonté n'est soutenue que par elle-même et la main cachée de Dieu, elle fait des actes magnifiques
en répétant ce mot divin : « Fiat voluntas. tua! » Ce mot suffit. Il ne donne pas la joie, mais la paix. On ne sent pas qu'on aime Dieu, mais on le sait, et l'on sait aussi qu'en aucune autre situation, on ne saurait être plus aimé de Lui. Tout ici-bas se passe plus ou moins dans les ténèbres. C'est l'exil... C'est la vallée de larmes...
Ma chère fille,
Élevons un peu plus haut nos regards. Voyons moins les choses que la volonté de Dieu qui les dispose. N'oublions pas que la vie est une chose sacrifiée pour acquérir l'infini. Laissons aux âmes qui n'en sont pas pénétrées la tristesse amère qui se plaint et la fébrilité qui manque de confiance. Allez encore plus avant, et, vous unissant à Jésus, voyez en ces épreuves une belle occasion d'union à ses souffrances, de mérite et d'expiation pour les autres. Ne vous trouvez-vous pas encore un peu trop... humaine? L'âme qui ne l'est presque plus (car on l'est toujours quelque peu) garde une paix profonde, accepte avec confiance et amour chaque déception, et surtout ne perd rien de son union avec Dieu. Veillez bien à tout cela, car vous êtes de ces âmes à qui cette perfection est demandée. Voulez-vous que je condense eh un seul mot toufes ces dispositions : Aimez tout ce qui vous est imposé. Faites une bonne fois le sacrifice total de vos satisfactions de la terre. Vendez ainsi vos biens, et suivez le divin Maître. Ne mérite-t-Il pas cette confiance et ce désintéressement? Vous vivrez plus pour Lui et au fond vous serez plus heureuse.
Courage ! Soyez de celles qui se donnent à Dieu sans réserve. Celles-là seules sont en paix imperturbable.
Puisque le bon Dieu vous envoie continuellement des épreuves, c'est un signe que telle est bien la voie dans laquelle vous devez vous sanctifier. Or cette voie demande une ferme confiance en Dieu, aboutissant à un abandon filial, quoique agissant. Le. danger est le manque de paix et l'arrêt de la vie intérieure. Dans son plan, Dieu prévoit de nombreuses défaillances. Quand donc vous vous êtes un peu trop laissée aller au trouble et à la préoccupation, il Je voit avec indulgence et vous attend de nouveau. A vous de vous dégager de ce qui vous retient et de revenir à Lui avec un cœur désireux de vous occuper de Lui tout entier.
Le sommet de la voie d'épreuves est l'amour du sacrifice, de l'offrande de soi comme victime pour la réparation de la gloire de Dieu et l'expiation pour les autres. Ne frissonnez pas à l'aspect de ces austères visages. Certains sentiments que l'on ne comprend pas à certains moments se transfigurent et se font jour quand on revient à Dieu et qu'on se plonge en Lui. Après tout, vous n'êtes en ce monde que pour devenir grande dans le Ciel, et y déployer les facultés développées durant ce long labeur. Vos ennuis vous paraîtront bien petits quand vous les regarderez dans le lointain de plusieurs siècles. Et surtout, quand vous contemplerez le bien infini qui en sera la récompense. Courage !
Ma chère fille,
Je vous écris parce que vous souffrez et que votre courage, sans être abattu, est moins vaillant. Songez donc que tout ce dont vous vous plaignez arrive pourtant avec
la permission de Dieu et vous offre de belles occasions de mérite. Il faut considérer cela plus que l'incertitude du lendemain. Ne constatez-vous pas d'ailleurs que vous avez pu suffire à toutes les charges du passé? Vous suffirez également à celles de l'avenir. Dieu laisse plonger le baigneur presque jusqu'au bord, mais il est là pour l'empêcher de couler à fond.
Quand vous m'avez écrit, vous étiez sous l'impression très vive de vos souffrances physiques et des nouvelles fâcheuses que vous veniez de recevoir, voilà pourquoi il vous semblait que personne n'était aussi malheureux que vous. Ah! que j'en connais de vies autant brisées que la vôtre ! Que je connais de pauvres âmes montant un plus rude Calvaire! L'ajouterai-je? J'en connais qui ne font que bénir Dieu, se confiant, s'abandonnant à Lui, offrant ce qu'elles souffrent pour adoucir ce que souffrait Jésus, pour jeter dans le Calvaire de la justice leur mesure d'expiation.
Redevenez plus surnaturelle! Je ne vous ai pas trouvée vous-même, dans votre dernière lettre.
Mes vœux sont dictés par les circonstances mêmes où vous vous trouvez. Ils sont : que Dieu soit votre pensée première et dominante, puis, que vous soyez plus détachée et plus abandonnée. Voilà ce que demande à Dieu ma grande affection pour votre âme.
Ma chère fille,
Vous êtes, ce me semble, en ce moment dans une grande paix intérieure. Vous avez toujours bien accepté votre croix avec résignation, souvent avec générosité. Votre nature n'a pas pu suivre le même élan; elle s'est traînée souvent à la suite, elle l'a trahie parfois, mais vous en avez tiré l'occasion d'une confiance très méritoire. Si maintenant, plus expérimentée et plus calme, vous vous trouvez dans les mêmes peines, vous pourrez
tendre à la perfection, qui consiste à l<\s aimer, y voyant [plus la volonté de Dieu que les choses pénibles. Rien ae favorise cette disposition comme une vie de recueillement. 11 faut donc l'assurer de plus en plus par la recherche habituelle du regard de Jésus sur vous. Il faut la protéger contre le trouble qu'apportent les vivacités de caractère, les sensibilités trop vives aux procédés pénibles, et surtout les inquiétudes d'avenir qui vous ont parfois absorbée. Dieu pourvoira à tout, mais il ne faut pas attendre qu'il vous préserve de toute affliction. La position des vôtres pourra être moins élevée : qu'importa pour le Ciel! Ne demandons que le nécessaire ici-bas pour ceux que nous aimons, et l'assurance de leur salut; Faites du bien autour de vous selon les circonstances. 11 dépend toujours de vous de vous montrer auprès de tous les inférieurs très condescendante et aimable. Vous ferez aimer en vous la piété. N'entrez pas dans les critiques sur le prochain.
Ma chère fille,
Ne vous laissez pas aller au découragement. Nous sommes tous entre les mains de Dieu. Ce ne serait pas confiant que de toujours s'inquiéter. Aimons ce qu'il nous donne chaque jour; ne prévoyons pas ce que nous aurons à supporter le lendemain. Du reste sa grâce sera là. Vous ne l'avez pas aujourd'hui pour demain.
Ne vous irritez pas, ce ne serait ni bon, ni juste, ni utile. Cette peine vient de Dieu comme les autres et peut vous perfectionner beaucoup dans les qualités de bonté et de courage. Maintenez le visage calme, c'est un rappel et un secours. Offrez-vous à Dieu plusieurs fois le jour et en tout abandon. Offrez-vous aussi à Notre-Seigneur pour lui permettre d'employer votre mérite au salut des âmes et à la consolation de son cœur.
Réconfortez ceux qui vous entourent. Vous êtes celle
à qui Dieu a fait le plus de grâces. Prenez pour eux les sentiments de Jésus pour les siens. Soyez pour eux ce que vous voulez qu'on soit, pour vous.
Ma chère fille,
Vous avez enfin trouvé Notre-Seigneur ! Il est devenu votre lumière, votre appui, votre espérance, votre idéal, votre vie ! Vous ne découvrirez pas autre chose ; mais cela vous le découvrirez toujours mieux, et il arrivera un moment où vous croirez voir des choses nouvelles et ressentir des sentiments non éprouvés. Ce sera le développement de la lumière, atteignant des horizons plus éloignés; ce sera l'idéal mieux compris, la vie plus palpitante au dedans. Les grâces que vous avez reçues sont de celles qui obligent à la perfection et qui la rendent facile. Soyez donc saintement exigeante pour vous et très indulgente pour les autres. Quittez entièrement ce qui peut rester de brusquerie et de raide dans vos habitudes, dans vos paroles, dans votre physionomie. Portez cela dans la famille, même avec ceux qui ont des torts. La douceur n'enlève rien à la force d'un refus, d'une observation ou jd'une réprimande. Quand votre vivacité aura pris les devants et vous aura trahie, ne vous troublez pas; c'est une leçon dont vous profiterez. Tâchez même de réparer, sans sacrifier rien de ce que vous devez sauvegarder. Ai-je besoin de vous dire que cette douceur dans les habitudes émane d'une douceur intérieure? Vous ne l'auriez jamais parfaite au dehors sans l'avoir bien vivante au dedans. Appliquez-vous donc à avoir au dedans un cœur indulgent et bienveillant. Regardez chez les autres ce qui peut vous les faire aimer. Fixez-y votre attention et peu sur ce qui vous y déplairait. S'il n'y a rien en eux qui vous attire, il reste Notre-Seigneur, qui prend leur place et vous y attend. Faites pour eux, éprouvez pour eux ce que vous voudrez faire et éprouver pour Lui.
Je vais me remettre au travail. Il me tarde ! J'ai beaucoup de choses en vue, mais je suis traité comme serait un cultivateur qui se verrait dans l'impossibilité de rentrer toutes ses récoltes. Il ne sait par où commencer ni que sacrifier.
Ma chère fille,
Dieu a béni votre constance et votre docilité. Il vous a fait, cette année-ci, une des plus grandes grâces de votre vie en vous orientant vers Lui par l'oubli de vous-même. Cet oubli de soi-même est si difficile dans une vie peu occupée ! Il est si peu naturel à un esprit facilement préoccupé et craintif ! Reste à conclure qu'il est bien surnaturel et tout de Dieu. C'est infiniment doux de le recevoir d'une telle source. Vous êtes donc une enfant gâtée : soyez de plus en plus une enfant aimante. L'oubli de soi-même, c'est la place faite à Dieu, c'est la paix établie, c'est la liberté de l'essor.
Oubliez- vous assez pour n'être plus sensible, même aux variations qui se produisent dans vos impressions à l'égard de Dieu et du devoir. Laissez-vous conduire avec le même abandon, par une voie difficile ou par une voie douce, à travers la nuit comme sous la clarté du jour; ou, mieux encore, ne faites pour ainsi dire pas attention au jour et à la nuit, à la route âpre ou aisée. Oubliez tout ce qui est secondaire. Vivez de fidélité, de dévouement, de bons désirs exprimés, de bon espoir et de nobles résolutions. On ne vit que de ce qui est nutritif, n'est-ce pas? L'agitation, la crainte, c'est le vent qui passe, laissez-le passer.