‹ Lettres de directionChapitre 17 sur 43 · NEUVIEME SERIE · texte numérisé non relu

NEUVIEME SERIE

Mes bien chers cousins,

Je me sens profondément attristé par l'immense malheur qui vous frappe. Tout ce que vous m'aviez dit, l'un et l'autre, sur cette enfant si intelligente, si bonne, si gentille, me fait comprendre la douleur qui vous étreint. C'était votre orgueil, votre joie, une grande partie de votre avenir. Vous me disiez votre désir de me la faire connaître et je lisais dans l'expression de vos regards votre joie et votre juste fierté. Pauvres parents, pauvres cœurs déchirés, nul ne peut vous donner ce bien de la consolation dont vous avez pourtant l'impérieux besoin !... nul... si ce n'est Dieu.

Dieu a enlevé à cette terre cette âme exquise, pour la garder près de Lui et lui donner un bonheur plus grand que celui de la vie, généralement triste, d'ici-bas. Vous ne l'avez pas définitivement perdue. Elle n'est qu'absente. Les années passeront et, en passant, vous rapprocheront d'elle. Vous la verrez toujours plus près de vous, ouvrir ses petits bras si chers, vous la retrouverez plus belle et plus aimante. Quelque chose me dit que déjà vous allez

ressentir les effets de sa douce protection. Elle attirera votre pensée du côté du Ciel, vous inspirera des accents de résignation et vous montrera la religion comme le refuge de la douleur et le terrain sur lequel se rencontrent et les âmes qui sont auprès de Dieu et celles qui l'aiment dans l'exil.

Mon âge et ma santé me font voir le terme prochain de ma vie. Tant d'âmes chères m'attendent là-haut ! Une de plus m'y attire. Cette enfant, si hien douée, que je n'ai pas connue, je la verrai toute rayonnante et je lui porterai la joie de vous savoir amis de Dieu et sur la route qui conduit à cette réunion qui n'aura pas de rupture.

Mes pauvres chers enfants,

Laissez-moi vous donner aujourd'hui ce titre familier parce qu'il traduit mieux l'affection que je vous porte. Il vous dit également la part si grande que je prends à votre peine inguérissable. Me voici, par le coeur, près de vous, pleurant avec vous et avec vous aussi tenant mes yeux fixés vers cette aurore céleste au sein de laquelle nous apparaît radieuse celle que nous pleurons pour nous. Ne semble-t-elle pas nous dire de sa voix si douce : ce n'est qu'une séparation; les années sont bien courtes, mesurées sur l'éternité. Vous me retrouverez donc bientôt et pour toujours. Je n'étais pas faite pour la vie, j'y aurais trop souffert sans doute. Je n'y ai trouvé que des joies et je vous dois tout; je le sentais; aujourd'hui je le vois. Au ciel, l'intelligence des enfants égale celle des personnes mûres et la vue de Dieu leur découvre des océans de merveilles.

En lui, comme dans un immense miroir où tout se reflète, je vous suis des yeux tout le long des jours. Il vous est possible encore de me faire d'heureuses surprises. Offrez-moi ce que je peux aimer au ciel : tout ce qui fait plaisir à Dieu, ce qu'il attend de vous, tout ce

que j'en espère. Vous ne m'avez jamais contristée par le moindre refus injuste. Si votre cœur comprend ce que je désire, vous me l'offrirez pour cet anniversaire qui est une vraie fête, la fête de mon entrée dans le bonheur parfait. — Pleurez-moi doucement, tendrement, car je vous manque bien; mais puisque vous vivez pour moi, vivez pour me faire plaisir encore, vivez dans ce grand amour que j'ai pour Dieu. Renouvelez en ces jours l'héroïque offrande que votre foi eut le courage de lui faire. Les saints du ciel m'en féliciteront. Allez aussi dans une église, approchez-vous du tabernacle et dites à Jésus qui vous entend : « Vous qui voyez ma fille, parlez-lui de nous; Vous qui êtes près d'elle, baisez-la pour nous. » Quand Vous le recevez dans la Communion, nous n'en sommes séparés que par Lui, par Lui qui nous rapproche ! A là voix de l'enfant, je joins ma voix de prêtre pour exprimer les mêmes souhaits avec une affection qui, sans l'égaler, s'en rapproche.

Ce retour au pays a réveillé en vous, pauvres amis, de bien douloureux souvenirs! Vous retrouvez partout celle que vous ne reverrez plus sur cette terre ! C'est sur vous que vous pleurez, et c'est bien naturel; mais elle n'est point à plaindre : Dieu lui donne un bonheur qui dépasse tant celui que vous aviez rêvé pour elle ! Le bonheur est-il de ce monde? S'il paraît, il passe comme une lueur; et la douleur qu'il laisse est en proportion des joies qu'il avait données. Ne soyons pas trop personnels dans nos regrets. Soyons chrétiens comme un de mes amis que j'accompagnais avant-hier au convoi de sa fille, charmante enfant de 9 ans, enlevée elle aussi par une méningite. Il me disait : je la voulais heureuse, je souffre horriblement, mais je remercie Dieu qui la rend plus heureuse que je n'eusse fait 1 — Vivons la vie que Dieu nous donne, toujours soumis, toujours confiants : l'Éternité, à laquelle on pense habituellement si peu, est pour-

tant le seul bien qui importe. La religion est souverainement consolatrice parce qu'elle est la souveraine vérité et le seul vrai bien.

A vous de tout cœur.

Chers cousins et bons amis,

Je reste près de vous par une pensée intime. En peu de temps, vous avez gagné tout mon cœur. Je sens ce que vous sentez et je souffre par conséquent de ce que vous souffrez. Laissez-moi lire bientôt sur votre visage un peu plus de sérénité, un peu plus de ce rayon d'espérance qui descend du ciel pour consoler et stimuler. Nous n'avons que le temps de la vie pour faire de nous des êtres éternels. Je pense souvent à ce grand vide qui s'est creusé dans votre vie. Seules, les espérances éternelles peuvent le combler. Savoir votre enfant heureuse doit être votre consolation, savoir que vous la reverrez un jour doit devenir votre joie. Rapprochez-vous de plus en plus de ce Dieu qui tient auprès de lui votre fille chérie et qui lui fait connaître tout ce qui peut la rendre plus heureuse : votre affection si grande et aussi vos progrès en vertu chrétienne. Y a-t-il d'ailleurs rien de plus raisonnable que de travailler saintement pour le ciel?

Mon cher et très aimé cousin,

J'ai bien pensé à vous en ces jours de tristesse, mais je voyais, planant sur vos têtes, l'ange que Dieu vous a pris. Qu'il soit l'ange de la consolation et de la force ! La vie nous est donnée pour grandir par l'âme, afin que, en face de Dieu, nous ayons des sens plus ouverts pour le contempler avec plus de délices. Qui n'aurait pas cette prétention ferait peu d'honneur à Dieu et à sa propre

conduite. Il ne faut pas le comprendre trop tard, quand la mort nous ouvrira les yeux. Que de bien à accumuler durant ces années de la vie si longue et pourtant si courte !

Chers cousins et bons amis,

Je ne veux pas vous laisser partir sans vous envoyer un nouvel adieu.

Que ne suis-je près de vous au moment où le train vous emportera au loin ! Sans nul doute, je verrais à peine fuir le wagon avec mes yeux remplis de larmes, mais je vous aurais suivis jusqu'au dernier moment... je ne pourrai le faire que par le cœur que rien ne limite, car vous savez combien ce cœur est à vous. Vous m'aviez donné la joie profonde d'une affection entière, d'une de ces affections qui unissent pour toujours. J'offre à Dieu le grand sacrifice de ne vous avoir pas près de moi dans les derniers temps de ma vie... ma pensée vous suivra, mais sans vous attendre... vous m'écrirez souvent pour me maintenir dans votre intimité. Les plus petits détails m'intéresseront. Je recommande à Dieu votre voyage. Quand vous distinguerez une flèche d'église dans les campagnes que vous traverserez, rappelez-vous que là se tient en permanence le Dieu qui nous unit, ce Dieu que j'adore de loin en regardant le pauvre clocher de Puteaux. Après les premières occupations nécessaires, trouvez un moment pour aller saluer dans l'église voisine le Dieu qui, de plus près, ce semble, veillera particulièrement sur vous. Vous lui devez une visite, le premier, car nul ne vous aime comme lui. Vous mettrez petit Jean sous sa protection. Vous aurez à peine le temps de jeter un coup d'ceil sur cette lettre avant votre départ. Quand vous la lirez dans le train, songez qu'elle vous parle comme si j'étais près de vous... La tristesse de ce jour et de tous les jours de la terre fait penser à ce revoir

qui n'aura plus de séparation. C'est là le but de notre existence et- la consolation suprême.

Je vous embrasse de tout cœur.

Mon cher petit Jean,

Si ton père et ta mère vivaient bien loin dans le fond de quelque lieu désert, tu te sentirais bien seul, bien malheureux à la R. ; et si l'on te disait : dans quelques jours ils te seront rendus, ta joie n'aurait pas de mots assez expressifs pour se traduire. Mais voilà qu'on ajoute : ils seront près de toi, ils te verront et t'entendront, mais, toi tu ne les verras pas; tu ne les entendras pas, car Dieu qui te les rend les tient invisibles. Ta joie prendrait alors une teinte de mélancolie, mais resterait profonde en ton petit cœur. Si enfin on te disait : ils ne resteront invisibles qu'un temps; un jour viendra où ils te seront rendus tout à fait; tu les verras, ils te presseront dans leurs bras et te couvriront de baisers, tu tressaillerais devant cet avenir et ta pensée se porterait sans cesse vers ce jour béni.

Eh bien ! mon enfant, il y a un être qui t'aime plus encore que ne t'aiment tes chers parents eux-mêmes, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Il était venu sur la terre, se faisant homme pour faire de nous des dieux; — tu comprendras cela plus tard. — Il prit donc un corps semblable au nôtre : on le voyait, on lui parlait, on l'admirait, on l'aimait; il était si grand, si beau, si délicieusement bon ! Remarque-le bien, ce n'était pas pour lui, mais pour nous qu'il s'était fait homme; il n'avait pfcs pris un corps pour en jouir, mais pour l'immoler sur la croix, se sacrifiant pour nous sauver. Quand il dut remonter au ciel, sais-tu ce qu'il se dit : il m'en coûte trop de les quitter tout à fait, je m'enfermerai dans une petite hostie pour rester toujours avec eux.

C'est pourquoi il fit ce grand miracle de vivre près do nous, mais invisible. Faut-il s'étonner d'un tel amour? Quand tes parents, un jour lointain, te quitteront, leur vie terminée, ne feraient-ils pas comme Jésus, s'ils le pouvaient? Et toi, que dirais-tu? que ferais-tu? Serais-tu content? N'irais-tu pas souvent dans le lieu qui les tiendrait cachés? N'aimerais-tu pas à leur parler, sachant que, sans te répondre, ils t'entendent? Ce que tu leur dirais, il faudra le dire à Jésus dimanche et lui rendre visite souvent dans le cours de ta vie... Tu ne le contristeras jamais, car il voit tout... Quand tu seras grand, tu sauras le défendre, si on l'attaque devant toi, et tu le consoleras en l'aimant davantage.

Mais, diras-tu, pourquoi reste-t-il invisible? je voudrais tant le voir, me jeter à ses pieds, recevoir de lui de douces caresses! — Tu l'aimes donc beaucoup? Eh bien ! alors, il te faudra, toute la vie, penser au ciel, le désirer, le mériter, ce qui t'éloignera des joies coupables. Ne t'étonne donc pas de ce qu'une petite hostie le contient, lui si grand ! Son corps ressuscité ressemble en quelque sorte à une âme : une âme n'a pas besoin de grande place. — Cela aussi tu le comprendras mieux plus tard.

Quand tu reviendras de la sainte Table, portant Jésus dans ta poitrine, serre bien tes bras sur ton cœur et distoi : il est là, il est à moi. Et puis, ajoute : s'il s'est donné à moi, il est juste que je me donne à Lui : O Jésus, faites de moi et de ma vie tout ce que vous voudrez, ma vie et moi nous vous appartenons. Ce que je pense aujourd'hui, ce que j'affirme, je le maintiendrai, je ne m'éloignerai jamais de vous : un homme d'honneur ne reprend jamais ce qu'il donne et ne saurait trahir ceux qui l'aiment.

Dans le recueillement de ton action de grâces, après avoir exprimé à Jésus ta reconnaissance, ton affection, ton dévouement, demande-lui de faire beaucoup de bien à tes parents, sans oublier ton vieil oncle abbé, de leur donner de douces joies par ta docilité, tes efforts, tes progrès, de te faire aimer par eux de plus en plus et enfin de nous réunir tous un jour dans ce ciel où il se montrera

dans toute l'expansion de son amour. C'est là le vrai bonheur, il est sans bornes, il demeurera toujours.

J'embrasse tendrement et respectueusement mon cher petit Jean qui va devenir le tabernacle de Jésus.

Mes bons et chers cousins,

Ce que vous écrit M. est exact, je suis très affaibli...

Je crois bien que cette fois je ne me remettrai pas. Cependant, comme je me sens beaucoup de vie, je. puis faire mentir encore une fois les probabilités; j'avoue pourtant qu'elles sont bien faibles. Si je ne laissais pas mes chères affections, je chanterais avec joie mon « Nunr. Dimittis ». Entrer dans le bonheur de Dieu, l'aimer enfin passionnément, revoir les siens, quelle adorable perspective ! J'ai tant étudié le divin Sauveur, j'ai tant écrit de Lui que je m'en fais une image ravissante. Quel bonheur de le voir !

Croyez, bons et chers cousins, que je vous aimerai toujours ici-bas et mieux encore au ciel.

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