‹ Lettres de directionChapitre 18 sur 43 · DIXIEME SERIE · texte numérisé non relu

DIXIEME SERIE

Mon bien cher ami,

C'est un malade qui vous écrit. Voilà huit jours que je n'ai pu célébrer la Sainte Messe, quoique j'aie chez moi ma chapelle. Je souffre beaucoup de la gorge, et depuis longtemps un spécialiste ne m'a pas caché que je suis menacé de perdre la voix. J'en prends bravement mon parti, car la voix est une arme dont je n'ai plus à me servir, et la plume me reste. S'il y a quelques souffrances et quelques privations, c'est tout bénéfice.

Votre affection m'est très précieuse, mais mon regret est de n'en pouvoir jouir. Ma pensée revient souvent vers ces époques qui paraissent plus ensoleillées que celles d'aujourd'hui. Hélas! trop de choses ont changé, non seulement dans ce petit coin du monde, mais dans tout le monde moral. Sous l'invasion de la matière, par un million d'inventions et la profusion des jouissances qu'elle en retire, l'humanité cesse graduellement de regarder le ciel. Aussi des bouleversements profonds paraissent inévitables et peuvent être prochains. La religion discréditée est apparemment impuissante à arrêter le flot. Il faudra bien longtemps pour amener des conditions favorables et plus encore pour fonder un ordre de choses nouveau, meilleur peut-être, si finalement la religion le pénètre.

En attendant, vous travaillez efficacement et obscurément à cette rénovation, en élevant une nombreuse famille dans les sentiments les plus foncièrement chrétiens.

Dieu vous donnera votre meilleure récompense ici-bas dans vos enfants. J'en ai la pleine conviction.

De' mon côté, je sème des idées, je tâche de relever les courages, et de perfectionner les âmes généreuses. J'ai aussi essayé de former l'enfance par le livre dont vous voulez bien me féliciter. Mon ambition est qu'il accentue le mouvement qui porte les chrétiens à se pénétrer euxmêmes et à pénétrer les enfants d'une piété plus éclairée et plus aimante.

Cet hiver, je me suis remis à des sujets plus élevés, mais bien difficiles. Je voudrais rassurer les âmes pieuses que troublent les mauvaises idées régnantes; mais, pour cela, je me garderai bien de mettre ces idées-là en lumière ; je m'applique, au contraire, à les faire disparaître dans la logique et la beauté de nos vérités. C'est dans cet esprit que je viens de traiter la question de Dieu et celle de la Trinité. Aidez-moi de vos prières. La prière est l'âme de tout succès, et le succès d'un livre, par exemple, souvent appartient à des âmes inconnues : sérieuse raison, pour un auteur, d'être humble !

Continuez à me tenir au courant de ce qui se passe ou se prépare dans votre famille qui m'est si chère, et partagez avec votre admirable compagne les souhaits de ma très grande amitié.

Mon bon et cher ami,

J'apprends à l'instant, par J. L., l'écrasante épreuve à laquelle vous soumet, vous et votre nombreuse famille, Celui qui n'agit pourtant que dans la sagesse et la bonté. Votre résignation sera pour Lui une vraie gloire; et désormais, votre vie, privée de joie, Lui apportera chaque jour de nouvelles offrandes d'une valeur inestimable. Vous ne vivrez plus que pour Lui et pour vos enfants. Ce que nous n'aurions pas le courage de sacrifier, Dieu nous lo prend quand II nous croit assez à Lui pour tout nous

demander. Je ne pourrais tenir un tel langage à d'autres qu'à vous, mais je sais que vous le comprendrez.

Ah ! croyez que je compatis vivement à la douleur qui étreint votre pauvre cœur ! Je sais tout ce que vous perdez. Comptez aussi que je ne cesserai de demander pour vous la lumière et le courage qui vous sont nécessaires pour être à la fois père et mère de votre nombreuse famille. Du Ciel, votre sainte compagne vous aidera.

En cette circonstance je sens plus vivement combien je vous suis attaché/Recevez donc, bon et cher ami, la nouvelle expression de mes sentiments profondément affectueux et dévoués.

Mon bien cher ami,

Je pense souvent à vous, et, chaque fois, j'éprouve un serrement de cœur en face de l'épreuve qui s'est abattue sur votre vie. Comme vous devez vous sentir seul, malgré votre nombreux entourage ! Et qu'il est lourd le poids de vos soucis! Quelle admirable occasion de prouver à Dieu votre soumission et votre confiance ! Comme vous grandissez à ses yeux dans votre faiblesse et dans vos larmes 1 Ne vous reprochez ni l'une, ni les autres. Une douleur qu'on ne sentirait pas ne serait pas une douleur, et la faiblesse donne la mesure de ce que Dieu entend faire. C'est Lui qui sera votre force : on peut tout par Lui. » C'est bien plus parfait d'être soutenu par sa force divine, que de l'être par la force de nos moyens humains. « Réjouissez-vous dans votre infirmité », comme saint Paul, « c'est lorsqu'on est faible qu'on devient puissant ».

Maintenez votre âme dans une grande paix. Dieu tiendra ses promesses, donnez-Lui une confiance qui n'hésite jamais. Vous vous verrez dans des situations très difficiles : levez les yeux vers Celui qui vous en dégagera : « Oculi mei semper ad Dominum, quoniam ipse de laqueo cvcllct pedes meos. » S'occuper activement, fermement,

c'est notre rôle. — Faire réussir, c'est celui de Dieu. Ce n'est pas*~Lui qui fera défaut.

Il faut bien vous attendre à ce que l'air du temps présent pénètre jusque dans le milieu- si saint de votre famille. Votre second fils me semble un peu atteint. Peutêtre vos reproches lui seraient funestes. Il n'est pas rare qu'à cet âge on ait l'esprit de contradiction. Patience bonté affectueuse toujours et malgré tout. — Je ne con nais pas de livre dans le genre de celui que vous désirez j'en ai lu un, l'an dernier, qui est très bien fait, mais qui s'adresse à des jeunes gens épris d'idéal. Il est intitulé « Vers les Cimes ». Il peut être très utile à certaines natures.

Je désire que mon dernier petit livre pénètre le bon cœur de votre fille Marie. Ce me serait une vraie joie de vous aider ainsi dans votre tâche.

J'ai été bien près de la mort en janvier : je ne pouvais plus m'alimenter, et une fièvre de consomption s'était établie. Grâce au Docteur P., j'ai repris des forces, mais je me sens bien usé. Unissons-nous donc dans lu prière, dans l'amour de Dieu. Un jour viendra, où nous serons tous réunis à ceux que nous avons perdus, et qui ne cessent de nous aimer.

Votre tout affectionné.

Mon cher ami,

... Je m'intéresse vivement à votre jeune famille. Toutes les fois que vous me ferez part de ce qui la concerne, vous me donnerez une vraie joie.... surtout s'il s'agit de succès, et ce sera, je crois, la règle. S'il suffisait de mes vœux et de mes prières, vous n'auriez que cela; mais il faut s'attendre, dans la vie., à une foule de petites épreuves qui ajoutent à la grande quelques fleurs pour le Ciel. Vous remplissez entièrement votre devoir : vous indiquez la voie et vous y marchez le premier. Puis vous priez, vous emparant ainsi de la Toute-Puissance.

Il y a des vides qui ne se comblent pas, et dont on sent la profondeur d'une façon plus douloureuse, dans les diverses circonstances de la vie de famille. Heureusement, vous savez qu'elle suit, du haut du Ciel, tous ceux qu'elle a aimés, et sa pensée préside à tout ce qui se passe chez les siens. Autrefois, vous vous mettiez à genoux près d'elle pour prier ensemble; aujourd'hui, vous vous mettez encore à genoux près d'elle, mais c'est pour la prier. Votre union est devenue plus haute; vous l'aimez avec plus de vénération et non moins de tendresse. Que de joies vous attendent... là-haut !

Si ma santé me laisse un peu de liberté pour écrire, j'espère achever bientôt mon second volume de méditations, et je- vous l'enverrai. Il ne parle que de Jésus Lui-même. Son but est de Le faire connaître intimement. Puissé-je avoir trouvé la bonne manière d'y réussir !

Priez pour votre bien affectionné.

Mon bien cher ami.

Les beaux succès de vos enfants sont pour vous une joie mêlée de tristesse : vous songez à celle qui en aurait pris sa large part. Tout nous permet de croire que Dieu communique aux âmes là-haut ce qui se passe d'heureux sur la terre. Il ne veut pas briser des liens qu'il a bénis. Il laisse vivantes les affections qui se retrouveront un jour. Il les entretient par des communications incessantes. Comment leur montre-t-Il les regrets qu'a laissés une épouse, une mère? Ici-bas nous sommes dans des conditions telles que nous ne pouvons le comprendre. Ce doit être très simple et très facile pour Dieu.

Ne vous reprochez pas votre douleur. Elle est dans l'ordre de la nature, et Dieu en respecte les lois. Ce serait presque monstrueux de ne pas souffrir de certains brisements. La résignation chrétienne donne sa beauté et son

mérite à nos sentiments naturels. Il y a presque de l'héroïsme à dire à Dieu : Mon Dieu, j'aime votre volonté!... Et vous le dites toujours, même au milieu des larmes.

Merci de l'intérêt que votre amitié porte à ma santé. Je ne suis plus qu'une ruine, et une ruine tellement fragile qu'un rien la fait chanceler. C'est ainsi que, durant les vacances que je passe ici dans les conditions les meilleures, j'ai subi par deux fois des congestions qui m'ont tenu au lit. Je n'ai pu sortir dans le parc que pendant huit jours de grand soleil, et je n'ai pas eu l'avantage de m'y promener, parce que j'ai une phlébite chronique... Tout cela est une excellente affaire pour celui qui doit bientôt terminer sa journée : ce sont quelques épis à glaner, à défaut de moisson.

Je compte rentrer à Puteaux le 18. Si vous venez à Paris, montez jusqu'à moi : vous y recevrez l'accueil d'un ami sincèrement affectionné.

Mon bien cher ami,

Je n'aurais pas laissé si longtemps sans réponse votre dernière et si bonne lettre, si Dieu ne m'avait continuellement tenu dans l'inaction, à tel point que, depuis trois mois, je n'ai pu écrire une seule page du troisième volume des « Méditations ». — Vous jugez par là de mon état, et vous comprenez en même temps la tristesse de ce désœuvrement. Croyez que le matin, et souvent ensuite, je remercie Dieu de cette souffrance et m'efforce d'être joyeux.

Quelques personnes amies ont organisé à mon insu, une belle fête à l'occasion de mon cinquantenaire de sacerdoce. J'ai pu célébrer le Saint Sacrifice ce jour-Ki, par rare exception; j'ai trouvé ma chapelle remplie dit Heurs venues de Nice, et un groupe d'intimes venant s'unir à moi. Je garde une impression émue de ce beau jour. Mon mémento de la messe a été long, parce que j'y

ai présenté à Dieu beaucoup d'absents. Vous étiîz de ce nombre, vous et votre chère famille.

Je vois, par votre remarque sur l'âme de Notre-Seigneur, combien il est utile pour la piété de l'établir sur une vraie connaissance du Dogme.

L'analyse de l'Homme-Dieu n'est généralement pas poussée assez avant. J'ai essayé de faire connaître ce qui est de grande importance pour nos relations avec le divin Sauveur. Il me reste à développer à grands traits sa doctrine, et de la rendre vivante par la méditation de certains faits évangéliques, et de certaines paraboles. Ce serait le sujet du troisième volume; le quatrième comprendrait la Cène, la Passion et la Vie ressuscitée... C'est bien long et je suis bien usé !

Continuons à prier l'un pour l'autre et à nous aimer en vrais amis. L'affection est un peu de soleil dans la vie. Vous pouvez compter sur la mienne.

Mon bien cher ami,

Je demande à Dieu de vous bien garder, vous et votre doux nid que menacent nos rudes ennemis. Qu'il protège ceux de vos fils qui défendent notre pauvre patrie, et qu'il nous donne une paix honorable. — Je n'oublie pas votre douleur paternelle, et je partage vos espérances si largement assurées. C'est pour peupler le Ciel que Dieu confie les enfants au père et à la mère. Vous êtes maintenant l'un et l'autre pour eux. Que de grâces et que de mérites vous attendent !

Vous savez combien votre affection m'est chère. La ^nienne traversera la tombe, que me montre de près l'affaiblissement graduel de ma santé : je ne peux plus dire la messe !

Votre tout affectionné.

Mon bien cher ami,

La triste nouvelle que vous m'annoncez me cause une vive peine; je sais combien votre cœur est sensible, et je comprends combien la mort d'A. a dû le blesser. Cependant, connaissant aussi vos sentiments religieux et patriotiques, je sais que vous vous êtes tourné vers Dieu pour Lui dire : Tout ce que vous faites est bien fait

... Dieu quelquefois sauve les âmes, en abrégeant leur vie. Il lui faut aussi des victimes, et il en a fait deux, le fils et le père. C'est aussi une consolation pour vous de penser qu'il a versé son sang pour la patrie.

Il vous reste bien des sujets d'inquiétude. Vos autres fils sont en danger, je prie Dieu de les conserver. Ceux-là seront des soutiens de la religion, et le nombre n'en est pas trop grand.

Dans cette circonstance, je sens plus que jamais combien vous m'êtes cher. Recevez donc la nouvelle expression de mon affection la plus tendre.

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