ONZIEME SERIE
Madame,
Dieu a fait publier cette grande promesse : « Paix aux âmes de bonne volonté. » Vous êtes une de celles-là; ayez donc confiance. Il me paraît certain que vous avez besoin de secours spirituels, mais je ne sais pas encore s'ils vous sont préparés auprès des filles de saint F. de S.
Je n'aime pas les vocations de simple raison; j'aime à constater que l'âme tout entière se porte vers l'œuvre providentielle. Cet attrait vient de Dieu assurément, mais il peut être et il est. d'ordinaire occasionné par certaines circonstances. Une occasion serait une visite à certaines personnes que je vous désignerais et auprès desquelles vous prendriez une idée d'ensemble.
Tenez votre âme éloignée de toute préoccupation de conscience et dégagée des souvenirs du passé. Ramenez le plus possible votre pensée vers Dieu, notre divin Maître, la Sainte Vierge, selon votre attrait; mais ne vous repliez pas sur vous-même. Pour s'élever, il faut s'élancer vers les hauteurs. Toute préoccupation personnelle paralyse ou ralentit l'essor.
Je vous bénis au nom de Dieu et de Marie.
Madame,
Xe vous reprochez pas les détails de votre lettre et continuez à y entrer sans aucune crainte à l'avenir. Nous sommes dans la période d'information; le but est de vous faire connaître. Il y faut une entière liberté, liberté du côté de l'analyse de vous-même, liberté du côté de l'expression, écrivant comme la pensée vous vient.
Ce n'est pas le moment de vous oublier quand vous m'écrivez; il faut" pour un temps vous occuper de vous ainsi ; mais un autre temps viendra où le divin Maître s'emparera peu à peu de vos pensées; alors nous ne parlerons que de Lui.
Les personnes sont assurément beaucoup dans une société, mais les moyens qu'elle offre sont l'essentiel. Je vous l'ai déjà dit, ces méthodes de formation ont une puissance et une souplesse merveilleuses. Ce n'est pas un moule, mais un ensemble de stimulants et de soutiens. Vous avez pu constater la différence des natures, chez les trois personnes qui ont été formées à la même écolo. Je ne
voudrais pas pour vous d'obligations nouvelles et des règles étroites. Je croirais que des secours vous seraient utiles.
Il me semble que vous n'avez pas encore trouvé votre voie, mais vous vous êtes si généreusement dépensée et si sincèrement donnée à Dieu, que vous la trouverez. Alors vous aurez la paix et vous avancerez.
Je ne vous demande aujourd'hui qu'une chose : « Allez à Notre-Seigneur avec toute la confiance que vous auriez si vous étiez sûre de lui plaire en tout. » Faites cela sur ma parole et constamment, quelles que soient les oppositions.
Permettez-moi de vous bénir comme une fille en Notre- Seigneur.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Continuez à me parler sans calculer l'effet que peuvent produire telles et telles communications. Soyez simple et très simple. Dites le bien comme le mal. Dieu seul est là : je suis son intermédiaire du moment.
Vous avez compris ma pensée et vous avez atteint l'état où je voulais vous voir. Vous avez pensé, senti et agi, comme aurait fait une personne très aimée de Jésus. Je prends sur moi aujourd'hui d'aller plus loin et de vous dire : croyez que telle que vous êtes, vous plaisez à Jésus. On peut lui plaire bien avant d'être arrivé à la perfection qu'il désire. Croire à cet amour est le grand viatique sur le chemin. Les imperfections tombent d'elles-mêmes par la maturité croissante de l'amour.
En suivant la direction que je vous indique et dont je prends la responsabilité, sans toutefois vous l'imposer, vous garderez la paix et vous prendrez plus de vie.
Quand vous serez dans l'état de paix qui permet d'entendre l'appel de Dieu, vous me ferez part des désirs qui s'élèveront dans votre âme; je vous donnerai alors mon humble avis sur ces deux points essentiels : Comment cultiver votre vie intérieure? Comment employer votre
vie extérieure? Nous verrons si, et jusqu'à quel point, la Société de... peut y être utile.
La direction n'exige pas nécessairement l'obéissance. Elle est un conseil éclairé dont on doit faire cas, selon la prudence, par conséquent selon la valeur des conseils demandés et de celui qui les donne. On peut s'en écarter si, de bonne foi, on ne les trouve pas très justes ou très applicables. Ce serait bien reposant de n'avoir pas la responsabilité de cet examen, mais c'est seulement par exception, et dans une mesure toujours limitée, qu'on doit s'en rapporter aveuglément à l'obéissance. Une obéissance habituelle du jugement tendrait plutôt à nous diminuer.
Je crois que M. l'abbé de T. aurait souscrit à cette thèse, lui qui voulait que sa religieuse prît le caractère anglais. J'ai lu en partie ses lettres qui n'auraient pas eu grand succès, si elles étaient d'un autre que de lui. Ce que je savais de ses volumes d'une philosophie éminente me faisait espérer mieux. Ainsi que vous me le signalez, on ne saisit pas au juste ce qu'il demande et l'on ne voit ni un programme, ni une méthode. Quelques théories, d'ailleurs mal définies, ne me plaisent pas. Où je l'admire sincèrement, c'est dans sa persévérance à mettre la paix dans les âmes de bonne volonté.
Vous le voyez, à mon avis, la direction n'est pas l'impératif catégorique s'imposant par un droit qui lui serait propre, mais pouvant néanmoins, si elle est sage, s'imposer comme une lumière. L'âme reste l'arbitre. Si elle croit devoir se conformer au conseil reçu, parce qu'il fixe les incertitudes de son esprit, elle l'accueille alors comme venant de Dieu et lui transmettant sa pensée. Elle y adhère donc plus fortement, plus joyeusement et plus surnaturellement encore.
Si vous me permettez maintenant de vous indiquer l'orientation que j'aimerais à vous voir prendre, je vous dirai une chose très simple : sans blâmer les recherches intellectuelles qui font beaucoup lire, je préfère l'application à grandir par l'amour, le dévouement, le sacrifice. Saint Thomas fait remarquer que les vérités ont besoin
de se rapetisser pour entrer en nous, tandis que nos élans pour aller à Dieu nous grandissent sans mesure.
J'admettrai volontiers chez vous la lecture élevée à titre de distraction pieuse; vous en avez besoin actuellement, mais ce n'est point par elle que vous grandirez véritablement. J'admets pleinement les lectures qui vous mettent à même d'exercer une influence heureuse sur vos enfants et sur votre entourage.
J'ai une préférence marquée pour les pensées et les sentiments des bonnes âmes. Dans mon oraison, je n'ai jamais cultivé autre chose. Se tenir près de Notre-Seigneur, le regarder, sentir qu'on l'aime et le lui dire : voilà ce qu'il est doux de recommencer chaque jour et de répéter tout doucement à satiété, de même dans les retours vers Dieu dans la journée. Assurément les hautes considérations y conduisent : je trouve plus court d'y aller sans elles.
Je lirai volontiers les petits cahiers dont vous me parlez; ils m'aideront à mieux connaître l'action de Dieu sur vous.
La fidélité aux exercices de piété doit être habituelle, mais elle peut céder pour un temps à diverses nécessités. Quand le cas s'en présente, agissez largement et sans trouble.
1° Ne vous étonnez pas de ne point arriver au calme. Il me semble que Dieu, avant de vous le donner, veut se servir des souffrances causées par cet état pour l'œuvre de la réparation. C'est votre plus riche contribution au salut des âmes. — Si je vous donne cette affirmation, c'est que je ne distingue rien dans vos dispositions qui s'oppose aux volontés de Dieu. Or, c'est le cœur qu'il regarde et non les imperfections, quand elles sont désavouées.
Aimez à vous répéter ces paroles : « Je veux tout ce que Dieu veut. Pour rien au monde, je ne lui ferais volontairement la moindre peine. Ce n'est ni pour en jouir, encore moins pour m'en glorifier, que je désire une profonde vie intérieure. » Désavouez simplement les impressions contraires qui voudraient vous troubler : elles ne comptent pas.
2° Étant donné que vous êtes dans ces dispositions, je vous affirme en second lieu que la diminution actuelle de vofre vie intérieure ne vous diminue point en réalité. Pour me faire bien comprendre, je dois vous rappeler que la perfection est avant tout dans la volonté. Sans cela que deviendraient ces âmes si nombreuses et si utiles, les Sœurs de Saint- Vincent par exemple, qui sont pour la plupart absorbées par les occupations que Dieu leur confie. J'en ai rencontré qui ne se retrouvaient, et encore? que dans leurs exercices de piété : aucune douceur, aucun sentiment intime de leur vie surnaturelle; rien que de la sécheresse, mais une noble volonté de tout sacrifier à Dieu, même cette part si enviée.
Dieu ne peut pas, sans une sorte de miracle, donner à une âme que sa situation et sa nature en tirent assez loin, l'intimité des âmes retirées dans la solitude ou particulièrement aptes à sentir le surnaturel. Ce miracle il le réalise pour quelques-unes, mais il n'aime pas moins celles qu'il abandonne aux lois naturelles de leur position et de leur tempérament. Celles-ci peuvent être aussi grandes que les autres, aussi divinisées; elles le sont seulement d'une autre manière.
Ah ! qu'elle est vraie cette parole de Noël : « Paix sur la terre aux âmes de bonne volonté. » Or, vous êtes une de ces âmes. Au milieu de vos occupations, quand vous ne pensez pas à Dieu, vous êtes comme une personne qui sommeille. Vous sommeillez, mais votre cœur veille et agit. Est-ce que notre cœur matériel a besoin de notre initiative pour battre et faire toute son œuvre? Nous sommes pleins de forces latentes qui agissent en nous et sans nous. Notre divinisation se fait beaucoup par des actions cachées mises en mouvement par des forces vir-
tuelles. Ce que nous avons voulu se prolonge dans nos actes inconscients.
Laissons là ces analyses et disons simplement : il faut tendre à la vie intime, mais il ne faut pas se troubler de ne la point atteindre : la vie intime n'est qu'uniforme de la vie surnaturelle. Le désir paisible et résigné vous préparera à l'obtenir un jour.
3° Revenez donc, je vous le demande, à la pratique déjà proposée : Soyez dans vos rapports avec Digu comme une âme qui se sent aimée de Lui. Au besoin, appuyez-vous sur mon affirmation. Je sens que je ne me trompe pas, et je vous dis que c'est l'ennemi de votre perfection qui vous arrête. Si j'en avais le droit, je vous dirais : « Je veux que vous ayez une confiance sans réserve, une confiance telle que vous la croiriez téméraire », une confiance enfin qui ne laisse aucune place à la crainte. La crainte est chez vous le grand obstacle.
Je prends bonne note de ce que vous me dites de votre désir d'une amie à qui vous pourriez ouvrir parfois un coin de votre âme. Allons lentement.
Une courte et profonde phrase de saint François de Sales tranche l'inquiétude que vous m'exposez : « Le trône de la miséricorde de Dieu, c'est notre misère. »
Ne vous demandez donc pas comment Dieu peut vous aimer et pourquoi vous devez vous croire aimée. Les âmes qui opposent à cet amour une volonté opposée l'éloignent, mais celles qui ne lui présentent que leurs misères spirituelles l'attirent plutôt. Quelle erreur de chercher dans nos mérites la cause de cet amour qui est miséricorde ! Considérez ce que vous êtes pour vos enfants. Votre affection maternelle varie- t-elle selon les dispositions plus ou moins favorables qu'ils vous montrent? N'avez-vous pas toujours pour eux le même cœur? Si leur inattention
vient, de Pentraînemenl ou d'un oubli passager, el surtout si elle n'amoindrit pas leur cœur, ne les serrez vous pas toujours dans vos bras?
Dieu est meilleur que nous. 11 apprécie mieux le irai fond de notre amour. En vous, moi aussi, je n'ai regardé que cela, et je ne consens pas à me laisser influencer par autre chose : je sais que vous aimez Dieu de tout votre cœur, je sais que vous en êtes particulièrement aimée,' je conclus : croyez, et exprimez vos sentiments.
Ceci enfin bien résolu, écartez la crainte qui vous vient de ce que les réponses courantes qu'on reçoit et qu'on donne finissent par laisser quelque dégoût.
Je crois que ces réponses ont un grand, fond de vrai, mais je crois aussi que souvent on ne le distingue pas assez: on parle un langage de convention. Approfondissez donc ces sortes de réponses, sans y chercher du nouveau, et vous y trouverez du vrai. Sans doute, à force de les entendre et surtout de les redire, on en perd l'impression. Mais la vie spirituelle, pas plus que toute vie sérieuse, doit s'appuyer uniquement sur le vrai apparaissant par la raison. Si elle cherche l'impression, elle peut être grandement déçue. Il faut savoir au besoin vivre de pain sec. — Vous n'en êtes pas là, si ce n'est par moments; vous avez pu comprendre ce que vous devez à ce Dieu qui s'est prodigué à vous à tant d'autres moments. — Soit dans vos lettres, soit dans un entretien, j'ai été frappé de cette recherche constante de l'idéal que vous me signalez vousmême; il n'en faut pas dire du mal, mais il ne faut pas trop s'en occuper. Je dis trop, remarquez-le bien, car je regarderais comme funeste à votre avancement la direction qui vous en détournerait pour vous fixer uniquement dans la pratique. C'est un sursum corda dont vous avez souvent besoin; c'est un guide aussi, mais qui peut laisser en chemin. Je n'admets pas l'idéal comme direction de la piété, mais je l'aime beaucoup comme son stimulant.
Le mérite n'est pas dans la pensée quelque haute qu'elle soit, mais dans le bien qu'elle détermine. Je connais des âmes admirables dont les pensées sont très
communes. Il est vrai que ces vérités communes sont : Jésus soutirant, — - Jésus trahi de nos jours, — Jésus s'occupant de nous sans cesse et vivant en nous, — Jésus dans l'Eucharistie, — Jésus qu'un peut aimer et pour qui l'on peut souffrir.
Souvent dans nos pensées nous appelons élevé ce qui offre une vue nouvelle ou spécialement délicate. Le sens littéraire est pour beaucoup dans cette appréciation. Ne vous défiez donc pas de l'idéal, mais ne vous désolez pas lorsque les choses religieuses s'en montrent privées. « Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur... mais ceux qui font la volonté de mon Père ! » Faire la volonté de Dieu, voilà notre fonds. Tant que nous nous y tenons, nous sommes dans le bien, dans le mérite, dans Y amour. Rien ne nous empêche d'y être toujours, pas même le dégoût involontaire avec lequel on fait ces choses, pas même les moments passagers de relâchement qui. n'atteignent pas le fond de la vie. Non, vous n'êtes pas dans la tiédeur, à aucun degré, je vous l'affirme.
Ne vous empressez pas pour multiplier ni pour renouveler vos intentions. C'est inutile et ce serait souvent dangereux; on arriverait à la complication et à la fatigue. Les théologiens, qui ont souvent du bon, insistent sur l'intention virtuelle. Si j'osais, j'emploierais une comparaison qui, toute scientifique qu'elle est, n'est pas assez digne de ce sujet. L'intention virtuelle ressemble à une accumulation d'électricité. Tout ce qui se fait par cette force incluse dépend de la force primitive. Ainsi pour vous. Croyez bien que lorsque vous remplissez chacun de vos devoirs, vous agissez en vertu de l'amour divin qui actionne votre vie. Vous feriez ces choses quand même, assurément, mais cette force étant en vous agit avec le sens naturel, et au besoin agirait sans lui. C'est ce qui arrive dans les cas pénibles.
Songez donc plutôt à accumuler dans vos heures de prière cette force divine.
Regardez toujours la fidélité aux exercices de piété comme la base de toute piété solide. Soyez-leur fidèle, mais ne vous troublez pas, si les circonstances vous
engagent à on négliger passagèrement quelques-uns. Dès que vous êtes redevenue libre, insistez davantage, prolongez même, malgré la répugnance. Il faut regagner par une ardeur plus généreuse le mouvement perdu.
En résumé, veuillez reprendre, sans plus de discussion avec vous-même, l'attitude de confiance que je vous ai donnée, comme moyen de perfectionnement. Simplifiez-vous en cet acte d'abandon, selon la parole du divin Maître : « Si vous ne devenez comme de petits enfants... »
Faites toute chose dans cet esprit, les choses matérielles et celles plus hautes de l'âme. Quand il vous viendra des anxiétés particulières à des cas présents, si elles sont spéculatives, négligez-les, sauf à m'en parler quand vous m'écrirez, mais cessez d'y penser en attendant.
S'il s'agit de cas pratiques, décidez d'après votre jugement ou les conseils reçus; cela fait, ne cherchez pas à savoir si vous avez bien fait; c'est chose jugée, affaire conclue. Pensez à quelque progrès à réaliser ou à quelque consolation à donner à Dieu.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je crois qu'à la période de vie spirituelle où vous vous trouvez, des secours extérieurs vous seront utiles. Dieu est si bon pour les siens !
A l'approche de la tempête qui va éclater sur l'Église de France, je me sens le cœur bien serré; j'ai de grandes craintes immédiates. Quant à l'avenir, il me semble voir le petit troupeau succédant aux masses, et devenant plus fervent et même plus nombreux qu'aujourd'hui. Mais le peuple nous reviendra-t-il jamais?
Ces jours-ci, à une personne fort malade, souffrant beaucoup et ne désirant que le Ciel, on disait : « Vous serez bien contente d'aller vers Dieu à la fin de la neuvaine. — Oh ! non, pas encore, ce n'est pas le moment.
Jésus souffre trop ! Il faut rester pour le consoler et souffrir avec Lui. » Ce fut tout spontané et très touchant.
Vivons notre vie choisie pour nous par un Père qui sait tout. La vôtre, je le crains, sera éprouvée et restera peut-être longtemps dans une sorte d'indifférence qui n'est qu'une épreuve.
Aimez votre vie autant qu'une vie consolée. Que le Maître vous trouve toujours faisant sa volonté de chaque jour, sans regard sur le lendemain.
Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,
Laissez-moi vous dire sans aucun retard combien je prends part à la douleur que vous cause la mort d'un prêtre qui fut pour votre âme un puissant directeur et qui est toujours resté l'ami intime de votre famille.
Ces amitiés sont rares et précieuses, et, comme vous le dites, elles laissent un très grand vide. Peu à peu le mouvement de la vie fait tomber à nos côtés les êtres qui nous furent chers. Leçon sensible de détachement et d'espérance.
Ne craignez pas trop le purgatoire; il est doux au fond, car on est heureux de souffrir; on sent que la purification s'opère qui rendra l'âme belle aux yeux de Celui dont l'éloignement fait le tourment suprême. Oh! quand on se verra près de Lui, tout sera vite oublié ! Faites en sorte que pour cette âme, cet instant soit rapproché par les divers moyens que l'Eglise met à notre disposition.
Non, il ne faut point garder le moindre souvenir attristant. Ce que Dieu efface est bien effacé. Ce qu'il ne voit plus, pourquoi le regarderions-nous? Au Ciel, il ne fera jamais le moindre reproche du passé : pourquoi garderions-nous la moindre amertume? Les longues souffrances de ces derniers temps ont été toutes de miséricorde. Dieu aimait cette âme, aimez-la avec Lui; priez-la.
Voici maintenant quelques réponses sommaires à vos questions fort justes.
1° La notation qu'on donne de chacune de ses actions principales a pour but de nous comparer à nous-même et de nous inviter, s'il est possible, à nous surpasser. Supposez un maximum de 10 et voyez bonnement à quelle distance s'en tient tel ou tel exercice de piété ou de vertu. Faites cela très librement, presque sans chercher, très vite par conséquent. La moyenne qui s'en dégage sera vraie.
2° Vous savez l'importance que j'attache à l'examen particulier. Oui, généralement le même sujet occupe le mois-entier. Le tableau de la dernière page en est la mise en pratique. Vous y rendez compte du résultat passé. Vous maintenez le même sujet ou bien vous en changez en indiquant les moyens à employer. C'est à la personne elle-même qu'incombe ce choix et il ne faut pas se décharger sur le directeur de cette recherche.
Il n'est pas nécessaire, et il serait dangereux pour vous d'y consacrer trop de temps; quelques minutes bien employées suffisent. La contention d'esprit et le sentiment d'un embarras dans sa vie finiraient par décourager.
Les moyens ne sont que des moyens. S'ils ne conduisent pas au but, qui est de nous faire avancer, employons-les autrement. Il y a même des âmes qu'on doit en dispenser tout à fait.
3° Vous pouvez ne faire que tard votre lecture spirituelle, mais quand c'est raisonnable, laissez-la tout à fait. Je parle d'une fatigue que vous ne surmonteriez pas sans inconvénients.
Oui, une dizaine de chapelet suffit, et c'est la manière dont vous l'avez dite que vous marquez.
4° Continuez à être fidèle à vos communions. C'est la rencontre avec Dieu. Elle est toujours un acte à1 amour profond, alors même qu'elle ne soulève rien en nous. Néanmoins, omettez-la sans remords dès qu'il se présente un obstacle sérieux ou un devoir d'état, même secondaire. La volonté de Dieu primera tout.
5° Dans la période de formation, il convient, pour mieux s'adapter à l'esprit et au mouvement de la Société,
de suivre la règle avec grande fidélité, mais gardez- vous bien de vous surmener, vous gâteriez tout! De grâce, pas de contention, pas de surmenage, mais une bonne volonté toute raisonnable, ne faisant que ce que l'on conseillerait à une personne qui serait à votre place.
6° Je crois que pour le moment, le confesseur que vous avez choisi peut vous suffire et vous faire même un bien réel, ne fût-ce que par sa sainteté.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
En lisant votre lettre, j'ai élevé ma pensée vers le divin Maître, le priantde ne pas trop accabler la mère qui souffre dans ses enfants. Vous me dites que tout semble revenir en bon état : je reste donc sur cette impression; mais si vous avez de nouveaux sujets d'inquiétude, je vous demande de me l'écrire; je tiens à partager vos sollicitudes. C'est un des droits de la paternité spirituelle.
Durant cette période de surmenage, vous avez. consacré tout votre temps et vos pensées aussi à ces douloureux et pressants devoirs. Redevenue libre, vous semblez envisager avec tristesse ces semaines écoulées, les jugeant bien inférieures au point de vue surnaturel et ne retrouvant plus votre élan... Je suis convaincu que vous avez été aussi agréable à Dieu dans votre activité d'infirmière que dans le recueillement d'une vie paisible. Vous l'avez servi aussi surnaturellement mais d'une manière autre. Quelle est la meilleure?... Celle qui vous est demandée ! Je vous étonnerai peut-être en disant que l'on peut être très parfait sans une vie intérieure bien intense, surtout quand on n'en est éloigné que par les circonstances et pour un temps. Quand on fait tout pour Dieu, on l'emporte lui-même en toute occupation; comme ces pauvres femmes de la campagne qui emportent au travail leur enfant, et, sans l'oublier, le déposent en un lieu paisible. La vie intérieure est une manière de servir Dieu, la plus
excellente en soi, mais la plus sanctifiante est toujours celle où sa volonté nous appelle. Il faut tellement aimer cette volonté qu'elle soit notre joie, alors même qu'elle entrave nos goûts les plus saints.
Il n'y a de bon que ce que Dieu fait en nous ci par nous, et tout ce qu'il fait est également bon, également divin. Contenions-nous donc de chercher, ou le plus souvent d'accepter cette adorable volonté; une fois trouvée, de la bien accomplir et de nous tenir contents, je dirai même également contents de tout. Cette manière de voir calme l'empressement, maintient une douce humilité de cœur et donne une paix imperturbable.
C'est avec raison que vous regardez l'exactitude au lever comme une nécessité de bon ordre pour la journée. Soyez-y fidèle, mais avec les exceptions voulues. S'il se peut, ne laissez pas la décision à la torpeur du matin, mais prenez- la la veille largement. Ce retard rentre ainsi dans l'ordre. N'en faites pas l'objet de l'examen particulier, mais d'une bonne résolution qui a sa sanction dans la note de la feuille chiffrée — que vous appréciez justement. — Oui, prenez le sujet de la charité douce et aimable, charité souvent réchauffée par la pensée que vous agissez sous l'influence de l'Esprit d'amour, que vos paroles, vos prévenances, vos tolérances, vos sourires même sont ses paroles, ses prévenances, ses tolérances, ses sourires... par vous!
Avec votre feuille, envoyez-moi aussi un mot. Il ne faut pas que nous devenions simplement formalistes. Dites-moi tout ce que vous croirez utile.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Si j'avais été vous, voici comment je me serais exprimé :
Je me suis trop occupée de moi et trop préoccupée d«
mes défaillances; j'aurais dû regarder davantage du côté
d« Dieu et m'enconrager du souvenir de sa miséricorde.
Il en est résulté que je ne me suis pas sentie aimée de Lui et que j'ai manqué de cet entrain qui fait avancer.
Les circonstances m'ont été peu favorables; je me suis vue fort prise par plusieurs soins à donner à mes enfants; j'ai mis peut-être trop de rigorisme à ne pas omettre tels exercices de piété, et je n'ai pas servi Dieu de bon cœur et filialement, peut-être par suite de cette contrainte, etc.
Je m'aorrête là. Vous voyez ce que je crois le meilleur pour vous : beaucoup de simplicité à vous exprimer et moins de rigueur dans votre fidélité. Observez- vous moins, raisonnez très peu; entretenez une confiance bardie, téméraire, si vous voulez, bien filiale toujours. Vous ne vous faites pas une idée de l'amour que Dieu a pour vous et de l'indulgence avec laquelle il voit vos manquements qui ne sont jamais des actes délibérés. Acceptez paisiblement la part d'imperfection que vous constatez, mais surtout soyez bien persuadée que Dieu vous en dégagera et vous fera monter plus près de Lui. Trop de mécontentement de vous-même, et des efforts trop empressés ne feraient que ralentir ce mouvement. Dieu entend faire plus que nous; donnons- Lui l'humilité et la confiance qui sont les conditions qu'il exige.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Vos observations sur l'humilité et sur ce qui s'y opposerait en vous me semblent justes; mais en tant qu'elles vous font voir ce que vous seriez. Vous êtes tout autre de volonté et le plus souvent de fait. Venez donc à ces deux conclusions pratiques : devant Dieu je me sentirai très petite, très indulgente et très faible, et en même temps toute confiante et toute filiale. Il savait ce que je suis quand II m'a appelée à Lui. Il sait ce qui reste encore en moi d'imparfait, Il ne m'en aime pas moins puisqu'il est très indulgent, très père, et qu'il sait bien que je l'aime. A l'égard du prochain, disposition générale de grande, ■ . 20
bienveillance, désir de trouver juste et bon ce qu'il fait et ce qu'il dit; comme en beaucoup de cas vous devez reprendre, blâmer, corriger, vous le ferez fermement, mais en conservant au dedans cette même disposition de bienveillance et ce même désir de voir tout en bien. C'est le correctif de ce que vous seriez peut-être portée à dire trop sévèrement, et c'est la sauvegarde de l'humilité intérieure.
Orientez-vous vers cette humilité pratique, toute baignée d'amour pour Dieu et pour le prochain. Là se trouve une grande paix.
Vous ne diminuerez rien de votre action sur les autres, vous agirez plus suavement, voilà tout.
Je comprends combien il vous en coûte de donner la plus grande part de votre vie à des occupations qui n'élèvent pas. Croyez pourtant que cette situation est excellente pour vous en ce moment, puisque c'est Dieu qui vous y veut. Enveloppez tout cela d'une vue de foi et d'un élan de confiance filiale. Qu'il fait bon se reposer en la volonté de ce Père du Ciel !
Donnez à votre esprit la satisfaction qu'il aime et qui lui est bonne : lisez des choses élevées, cultivez en vous des sentiments désintéressés, délicats, ardents, s'il se peut, pour le souverain Bien. Adorez le plus possible la souveraine Beauté. Élevez- vous dans la région du vrai; mais, à cet égard, rappelez-vous bien que la moindre vérité qui descend en nous directement de Dieu nous illumine et nous embellit plus que tout ce que nous apporte la science.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
J'ai vu avec grand plaisir que le calme a régné dans votre âme, et qu'il s'appuie sur une base solide très juste et très douce, le sentiment de la miséricorde paternelle. Oui, ce bon Père nous accepte tels que nous sommes avec ioutes nos lacunes, les parents n'y regardant pas de si
près. Ne soyez donc pas plus exigeante que lui, ni si regardante. Ne vous étudiez pas trop, ne vous épluchez pas non plus.
La vie intérieure suppose la pensée de Dieu dominante. Elle se développe par tout ce qui développe les affections dans la famille. Sujet de méditation pour l'appliquer à vos rapports avec Dieu. Les sentiments profonds n'ont pas besoin de variété; ils activent sans cesse la vie.
Aimons à nous répéter auprès de Dieu.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je ne regrette pas de ne pouvoir vous écrire longuement ! Je regarde- comme très utile pour vous en ce moment de couper court avec toutes vos préoccupations de conscience, touchant le mois dernier. N'en conservez qu'un sentiment plus vif de la pauvre misère humaine et de la bonté toute paternelle de Dieu : vous êtes aimée comme toujours. Votre cœur n'a pas changé; je distinguais seulement un certain laisser-aller, peut-être vu, mais non voulu. Il ne s'agit pas de tant regarder de ce côté, mais de vous tourner résolument vers l'avenir. Lui seul est fécond : il va tout réparer.
Si, momentané ment, vous ne pouvez satisfaire votre attrait vers les considérations élevées, aimez ce genre de pauvreté.