‹ Lettres de directionChapitre 22 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

Madame el chère fille en Notre-Seigneur,

Il y a mieux à faire qu'à compter ses pas et à se regarder marcher. Vous êtes toute à Dieu, vous lui avez tout remis, vous voulez que pas un de vos sentiments ne lui déplaise, vous voudriez même qu'ils fussent tous pénétrés de Lui : voilà ce qui est vous, et non pas ce que la faiblesse humaine vous arrache parfois, surtout en fait de ferveur sensible. - — Quand vous ne sentez rien, quand toutes les choses divines et la communion elle-même vous paraissent des objets indifférents, vous n'êtes pas changée le moins du inonde et le cœur de Jésus vous garde la même intimité d'amour.

Contentez-vous donc de tendre vers Dieu toujours, de vous donner à chacun de vos devoirs comme à un de ses ordres, de le regarder souvent lui-même.

Si vous vous sentez bien inférieure à vos désirs, si même vous remarquez quelque acte moins bon ou un peu de négligence, revenez simplement à votre vrai désir d'être toute à Dieu; faites le plus parfaitement possible la chose du moment présent, et maintenez en vous une paix joyeuse. Oui une paix joyeuse, car vous êtes aimée de Dieu telle que vous êtes à ce moment. Admirez une telle bonté, mais surtout affirmez-la sans hésiter.

Courage ! et permettez-moi d'ajouter ce mot un peu vulgaire : courage et bonne humeur ! La bonne humeur peut être et doit être un reflet de l'amour divin.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Parlons de votre âme. Vous vous exercez à l'aménité. C'est la vertu qui donne à saint François de Sales sa

physionomie si attachante; c'est celle qui doit apparaître dans la personne et le caractère de ses filles.

Cette disposition, plus peut-être que les autres, dépend de la charité ! Si elle ne consistait que dans un effort, même constant, à être agréable aux autres, elle manquerait toujours de cette spontanéité qui dilate; il faut qu'elle vienne d'un cœur assez épris de Dieu pour aimer vraiment tout ce que Dieu aime, en dépit des laideurs et des vides . qui sont dans tel ou tel prochain.

Cet amour divin rend les antipathies plus rares et toujours moins senties; il inspire le désir de donner du contentement à l'entourage. C'est donc sur l'intérieur qu'il faut agir, mais il ne faut pas négliger les formes extérieures. Alors même que nous aurions à nous les imposer, nous aidons l'habitude intime. La contrainte que nous nous imposons nous rappelle vivement le devoir de tendre à aimer de cœur, je veux dire d'un cœur surnaturel tout détrempé d'amour divin.

Revenez aussi plus assidûment à l'entretien avec Dieu. Prenez les moyens qui ont coutume de vous mieux réussir. Avec une famille assez nombreuse, c'est merveille que vous conserviez un goût si vif de trouver Dieu. Ce désir bien conduit n'enlèvera rien aux affections chères. Elles garderont entièrement la chaleur et l'aisance qui en font le charme. Dieu se plaît à vous voir aimer naturellement vos enfants et votre mari avec confiance et tendresse. L'accomplissement d'un devoir ne nous diminue jamais. Ne prêtons pas à Dieu nos sentiments humains qui se sentent rabaissés par telle ou telle occupation où ils voient engagées les personnes qu'ils aiment. Prenons un brin de panthéisme (un brin suffit) et voyons Dieu en toutes choses et surtout en toutes personnes, car il y est réellement, beaucoup plus que nous ne pensons.

Ne revenez pas trop souvent sur vous-même pour vous examiner. Regardez plutôt ce que vous pouvez faire de mieux à l'instant même.

Malgré tout ce qui peut s'y opposer, maintenez en vous une disposition de paix voisine de la joie, si la joie n'y trouve point toujours accès.

Être aimée de Dieu ! Savoir qu'on le possédera un jour ! Quelle source intarissable d-e contentement !

Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,

Oui, ce sont des épreuves, et heureusement de petites épreuves. Dieu permet ces réveils de la nature pour vous mieux montrer que Lui seul nous soutient en temps ordinaire, ce que nous attribuerions peut-être à notre vigilance et à nos efforts. Non seulement il ne faut pas se troubler et se dépiter, mais il faut remercier Dieu de cette grâce, et ne rien changer dans nos rapports avec Lui. Son affection ne change pas avec nos changements d'humeur. Suivez mon conseil de ne vous examiner que très peu et de ne pas revenir sur le passé de la veille même. Gardons toute notre pensée pour aimer et pour agir. Puisqu'il n'y a rien de plus excellent que cela, puisque l'amour confiant contient tout, ramenons à cela le mouvement de notre vie.

J'admire la grâce qui vous est faite de pouvoir aller à Dieu si intimement, à travers vos occupations et vos soucis sans nombre. Gardez toujours le cœur dilaté. Au besoin empruntez à saint Pierre cette belle parole : « Et cependant vous savez bien que je vous aime ! »

Une âme qui maintient en elle un tel amour fait plus pour son perfectionnement que par l'application sèche à ses devoirs de famille et de piété. Elle a ouvert une source qui coule doucement et sans 'cesse, portant partout la fécondité, la bonté, la vie qui exulte. Soyez courageuse en cela jusqu'à l'audace.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Faisons tout en paix; cherchons Dieu sans contention, mais avec une douce fidélité; pensons plus à Lui qu'à

nous, essayant do vivre sa vie, ou ce qui est de même, le laissant vivre la nôtre. Ce n'est point inaction ou attente, c'est l'abstention de ce qui est trop personnel. Ne nous dépitons pas de nos manquements, encore moins de nos froideurs qui ne sont que de surface; le fond ne change pas selon les jours. Nous sommes autant unis à Dieu quand nous nous montrons imparfaits, que lorsque nous lui disons avec ardeur notre amour, unis de fond, sinon unis de pensée et de sentiment.

Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,

Insistez sur l'expression de vos sentiments dans l'oraison, à la visite au Saint-Sacrement et même dans le cours de la journée, quand vous élevez votre pensée à Dieu.

Sans hésiter, croyez-vous toujours autant aimée de Dieu. C'est le meilleur moyen d'aimer vous-même.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet amour divin; retenez surtout cette notion fondamentale qu'il est essentiellement dans la volonté. Vous déduirez de là des règles pratiques de jugement comme celle-ci : j'aime quand je remplis chacun de mes devoirs; — j'aime alors même que je ne sens rien, etc.

Vous caractérisez fort bien ce que serait facilement votre nature dans la piété : vivisection, dilettantisme. Remplacez ces méthodes, souvent dangereuses, et généralement stériles, par une bonne simplicité, allant à Dieu de bonne foi, de bon cœur, sans trop raisonner, en un mot comme les jeunes enfants vont à leur mère. Pour Dieu, nous sommes toujours de bien jeunes enfants. De son côté, Dieu est toujours bon père !

Madamfi et chère Bile en Nôtre-Seigneur,

Ne vous laissez point attrister par l'état actuel de votre âme. Il n'y a point lieu. Vous êtes aussi profondément à Dieu que jamais. Deux choses vous en feraient douter : une certaine diminution de vie intérieure et un peu de laisser-aller parfois à votre nature. Eh bien ! c'est le fait de la situation où la volonté de Dieu vous a mise. Des occupations incessantes retiennent votre pauvre esprit autour des objets d'ici-bas, prennent le temps et disposent mal .à la prière intime. Étant moins sur nos gardes et plus excités, nous sommes moins maîtres de notre nature qui agit alors selon son impulsion. L'amour de Dieu, qui est le même, se trouve un peu paralysé.

Quand il prend plus vivement conscience de lui-même, il ne songe qu'à gémir et à s'attrister. C'est bien Vattestation de sa vie et de sa force, mais c'est une impression débilitante qu'il faut purifier et rectifier. On la purifie <m acceptant franchement l'humiliation et la peine de cet état. On la rectifie, en y cherchant un motif puissant d'aimer un Père qui, lui, n'aime pas moins. Il laisse les causes produire leurs effets, se réservant de sanctifier l'âme par d'autres moyens, ou peut-être par des grâces de générosité pratique. Vous en avez tant d'occasions ! Faites donc consister votre vertu actuelle dans l'accomplissement joyeux de tant de choses ennujreuses et dans le support de votre insensibilité passagère pour Dieu, ainsi que de vos involontaires défaillances. C'est là que l'amour de la propre abjection fait merveille. Il remet d'aplomb et il fait trouver la sainteté en tout état. J'insiste sur cette disposition, car il me paraît certain qu'elle aura longtemps encore à s'exercer, votre situation devant devenir de plus en plus chargée. Si l'on ne pouvait être grand et agréable à Dieu que dans l'union facile et habituelle à sa pensée, il faudrait maudire les devoirs de la vie, c'est-à-dire sa volonté!

Tout se concilie dans un parfait abandon qui a confiance en Dieu et aussi en un amour réel pour Lui. Laissez le grain de froment dans le sillon obscur.

Ma conviction est que ce n'est qu'un état passager (comprenant un certain nombre d'années), mais un état préparatoire à une vie très élevée en Dieu un jour.

Courage ! Je prie le divin Maître de vous bénir !

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Soyez en paix. Tout va bien ! vous vivez par la volonté constante d'être toute à Dieu, de suivre toutes ses volontés et de répondre à ses moindres désirs.

Ce mouvement de vie se trouve non pas diminué, croyez-le bien, mais" simplement retenu par les occupations et les soucis de votre position.

Il va sans cesse vers Dieu par la générosité; il opère en votre âme son œuvre d'humilité, de fidélité, de courageuse confiance, et donne son efficacité à votre œuvre d'apostolat auprès de vos enfants.

Vous faites ce que Dieu vous demande, efforcez-vous donc de le faire, comme vous le dijes si bien, « avec un effort plus généreux de fidélité et de perfectionnement de tous vos actes ».

J'ajoute ces mots : allez simplement, librement, vous sachant aimée de Dieu. Ayez le cœur dilaté. Chassez toute hésitation à croire que vous plaisez à ce bon Père, alors même que vous êtes dans la sécheresse la plus complète ou démontée par les difficultés de votre maison.

Ces impressions ne sont pas vous, et elles sont en vous malgré vous.

Encore une fois, faites-en un sujet de franche humilité, mais d'une humilité qui vous donne la mesure de la bonté divine, puisque son amour sera aussi tendre.

Ah ! si nous pouvions lire dans son cœur ! Voyons ce que nous serions nous-même à l'égard d'une personne

qui aurait sincèrement à cœur de nous contenter, mais qui n'y réussirait pas toujours. Or, Dieu est assurément bien meilleur et bien plus juste que nous.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Un mot pour vous mettre pleinement à l'aise. Croyez bien que j'ai compris votre état d'esprit...

J'en étais là, il y a un mois, quand la pensée me vint d'éprouver votre fidélité à mes instructions précédentes, au milieu des tentations persistantes de trouble.

J'aurai une grande joie si vous me dites qu'en dépit de tout, vous êtes restée filiale envers Dieu, si vous avez tenu à l'écart les préoccupations que je vous avais interdites, si enfin votre âme est en paix; et je verrai par là jusqu'où va votre puissance de docilité.

Il m'eût été facile en quelques mots de vous rassurer directement. Je n'aurais eu qu'à vous dire : certainement vous aviez plus que les circonstances atténuantes dans le passé, et vous n'avez pas eu la moindre intention de laisser rien dans l'ombre. Aussi rien n'est-il modifié dans l'estime que je vous portais et que je vous garde tout entière et toute particulière. Je connais peu d'âmes qui soient à Dieu plus fortement que la vôtre.

Ne recevant pas votre lettre habituelle de chaque mois, je me demande si la timidité n'aurait pas pris le dessus... Je viens donc, comme on le fait pour les enfants timides, vous prendre par la main et vous dire .: ayez confiance !

Madame el chère tille en Notre-Seigneur,

Par votre lettre qui s'est croisée avec la mienne, je sens que votre pauvre âme est restée attristée et préoccupée;

or je souffre de penser que vous pouvez croire à une diminution d'estime de ma part et à un blâme sur le passé. Ce passé d'ailleurs n'existe plus pour Dieu. Pourquoi donc le laisser vivre en nous? Si nous connaissions mieux le cœur de notre Père du Ciel, comme nous serions toujours au large et heureux! Ce matin, à la messe, je lisais la parabole de l'enfant prodigue, et il me semblait voir rayonner de toutes parts une atmosphère de bonté, de bien-être, d'abandon infini. Celui qui ne veut pas même laisser parler le coupable avéré permettrait-il à une âme qui lui est restée constamment fidèle de se préoccuper de quelques erreurs involontaires et de quelques légères surprises? Non, non, cela ne compte pas entre un Père tout aimant qui est l'infinie bonté et une enfant tout aimante aussi qui ne voudrait pour rien au monde faire de la peine à son Père. — Eh bien ! vous lui en feriez en gardant de la tristesse; vous douteriez de l'étendue et de la délicatesse de son amour !

Vous avancerez plus en tourmentant moins votre conscience. Pourquoi revenir stérilement sur le passé, quand l'avenir nous appelle ! Nous n'avons pas trop de notre intelligence et de notre cœur pour aimer Dieu, le faire aimer, réparer sa gloire.

Ne faisons rien de moindre. Les difficultés de votre position vous créent déjà assez d'obstacles; n'y ajoutez pas les préoccupations passées qui sont vaines.

Et pour tout dire en un mot : simplifiez "votre âme en vous donnant à Dieu les yeux fermés et en comptant sur Lui pour tout réparer et améliorer.

Plus vous lui donnez de confiance aisée, plus vous avancerez dans la perfection. Parfois vous sentez des lassitudes; il vous arrive même de négliger une pratique utile... Ce ne sont point des fautes, ce n'est peut-être même pas un manque de générosité. C'est un besoin de repos que demande la nature, mais alors même qu'il y aurait quelque laisser- aller, ce n'est point du tout un de ces actes qui froissent un cœur de Père. Hâtez-vous doucement et reprenez votre joyeuse confiance.

La seule conclusion excellente de ces tentatives de

retour sur le passé doit être de vous porter à une très profonde et très large indulgence pour le prochain toutes les fois que Y intérêt du bien le permet.

Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,

J'approuve complètement les deux résolutions que vous avez prises. Je n'aurais pu vous en suggérer d'autres.

1° Fidélité à la méditation; 2° méditation qui renouvelle. Il ne sera pas toujours en votre pouvoir d'accomplir la seconde. Après certains efforts, il peut arriver que vous n'ayez rien remué dans vos sentiments. Contentez-vous alors de renouveler sincèrement les résolutions habituelles qui fixent votre vie, et de protester de votre amour. Pas de tristesse ensuite.

Ne prenez pas à votre compte ces tourbillons de vanité ou d'aversion qui vous enveloppent parfois et vous aveuglent. Non, ils ne sont pas de vous, quoiqu'ils soient en vous. Désavouez-les tranquillement quand ils vous pressent trop; mais ^ordinaire, ne daignez pas vous en occuper.

Quand une âme s'est donnée à Dieu comme la vôtre, Il a pour elle un amour large que n'altèrent pas les fluctuations de ses sentiments de surface et les petits relâchements passagers. Vous ne le ferez jamais trop indulgent.

C'est sous cet aspect que vous devez l'envisager, vous tout particulièrement. Il est plus honoré et plus heureux de votre confiance que de vos craintes. Le resserrement de cœur ne rend pas aimant. Imaginez-vous Notre-Seigneur s'illusionnant sur vous comme font ceux qui aiment beaucoup. L'illusion qui est chez les parents un secours providentiel est remplacée chez lui par une intensité et une générosité d'amour dont nous n'avons pas idée; je ne cesserai de vous le répéter; car c'est une vérité bienfaisante.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Inclinez à croire que vous n'offensez pas Dieu et que vous ne faites pas de peine au prochain. Appliquez cette règle à toute votre vie et soyez particulièrement affirmative dans les cas de doute.

Efforcez-vous à modifier votre nature elle-même en prenant sur votre esprit pour l'empêcher de s'attarder sur des sujets pénibles; en vous affirmant à vous-même que vous ne voulez pas souffrir ainsi. Rappelez- vous souvent qu'il y a quelque excès dans votre sensibilité native.

Portez avec plusd'assurancevosjugement s, décidez- vous sans tant de réflexion et comme par spontanéité; votre conscience, aussi bien que votre esprit, étant bien formée, cette promptitude vous guidera plus sûrement que la réflexion. Une ouvrière qui calculerait chaque mouvement de ses doigts devenus habiles, irait fort lentement et ferait une œuvre moins belle; peut-être même seraitelle entièrement paralysée. Agissez bonnement et simplement. Si quelques erreurs s'ensuivent, croyez qu'elles sont amplement compensées par le profit général.

Ai-je besoin de vous dire combien je suis touché des souhaits que vous m'exprimez avec une si ardente sollicitude, et du sentiment si filial qui les inspire !

Dieu a bien voulu établir entre nos âmes des rapports dont il est lui-même le lien et l'objet. Il a permis également que je trouve auprès de vous et auprès de tous les vôtres une de ces amitiés rares dont je sens tout le prix.

Ce que je souhaite particulièrement à votre âme, c'est un progrès dans la confiance toute simple en l'amour que

Dieu a pour vous. Soyez comme vos enfants qui ne doutent pas du vôtre. Ne craignez pas que telles ou telles imperfections qui trahissent votre bon vouloir changent en rien les sentiments de son cœur. Soyez bien résolue à ne lui causer jamais, et à aucun prix, la moindre peine, et moyennant cette déclaration que vous signeriez de votre sang, et que vous ne rétracterez jamais, toutes vos actions lui sont agréables, celles-là même où se glisse l'involontaire action d'un sentiment d'amour-propre. Gardez-vous de déchirer votre âme, pour y chercher, par une cruelle analyse, des intentions cachées. Tenez-vous en à la déclaration de saint Pierre : « Seigneur, vous qui savez tout, vous savez bien que je vous aime. »

Faites évanouir les ombres par la lumière et toutes les intentions imparfaites par un sincère élan vers Dieu. En un mot, pour sortir de tout mal, allez au bien et n'envisagez que lui. La miséricorde divine se charge du mal; on n'avance guère que par la dilatation. Vous l'aurez dans vos rapports avec Dieu. Je désire que vous trouviez le moyen, dans les affaires de la famille et dans la vie, de vous maintenir dans un contentement supérieur, en dépit des inévitables contrariétés qui surviennent. Donnez-leur la mesure convenable d'attention et de soins, mais, une fois ce devoir accompli, votre rôle cesse et c'est celui de Dieu seul qui commence : « A nous de semer et d'arroser, à Lui de donner l'accroissement. »

Si telle ou telle chose réussit mal; si même cela provient de ce que vous vous y êtes moins bien prise, restez en paix. Dieu sait tirer du bien de ce qui est notre fait, sans être notre faute.

Voilà le petit résumé de ce que je demande à Dieu pour vous. Enfermez-cous dans ces vues simples, dégagez- vous des préoccupations particulières, afin de vivre dans la haute et grande préoccupation d'aller à Dieu, de l'aimer et de le lui dire.

Monsieur et cher ami,

Mme N. me fait part de ses inquiétudes sur l'état de votre santé. Ce retour du mal semble bien devoir être attribué aux préoccupations de ces derniers temps. Que faire? Voulez-vous me permettre de vous conseiller un remède ? Il est infaillible de lui-même, seulement... tous les tempéraments ne s'y prêtent pas... J'espère pour le vôtre.

• Ce beau remède est une très grande confiance en Dieu; une confiance vraiment filiale et bien sentie. On fait tout ce que demandent les circonstances, avec le même soin, mais comme simple instrument dont Dieu se sert pour ses propres desseins : s Nous plantons, nous arrosons : c'est Dieu qui donne l'accroissement » (saint Paul).

Si quelqu'un devait avoir des préoccupations, ce serait Dieu, car c'est Lui qui est avant nous le maître et le plus intéressé à toutes choses. Une fois notre rôle d'instrument accompli, rentrons dans celui de la confiance, et même, en remplissant le premier, ne perdons pas de vue le second.

Cette confiance surnaturelle est à la fois un don et l'objet d'un effort. Le don, il faut le demander par des prières instantes; l'effort consiste à se représenter souvent l'action de Dieu, sage, bonne, paternelle. — Quelques coin munions en ces temps-là sont d'un très grand secours.

Voilà comment je me permets de parler à un ami que je sais digne de ce langage.

Madame et chère fille en Nôtres-Seigneur,

Je suis heureux de vous voir bien brave au milieu de vos occupations absorbantes. Vous savez cette grande

chose que, pour le moment, Dieu a placé, dans ces menus détails, son bon plaisir et votre perfection.

Faire plaisir à ceux" qu'on aime, n'est-ce pas tout? Qu'en importe l'objet? Aimez donc ces petites choses, vous y trouvez d'ailleurs une excellente école de perfection : possession de soi dans ses paroles et jusque dans ses impressions, — douceur constante des procédés, — amour de sa propre abjection quand on s'est laissé surprendre...

Dieu n'a demandé que rarement à la Très Sainte Vierge de grandes choses, mais il lui a enseigné à les élever toutes, en quelque sorte, à la même hauteur par un amour qui voyait en chacune ce bon plaisir divin. Cette vue, qui élève l'action, dilate aussi le cœur.

Par exemple, pas de concession aux craintes et aux scrupules ! Il n'y a plus de passé, et dans le présent il ne reste que cette volonté dominante de vivre abandonnée aux soins d'une maternelle Providence. Jamais de tristesse entretenue. Sortez de l'ombre dès qu'elle veut vous envelopper. Méfiez-vous d'une cause qui pourrait sembler légitime : des imperfections réelles, quelques rechutes passagères... le dégoût peut-être de certaines occupations matérielles très nombreuses qui semblent vous tenir en bas, brisant tous vos élans et vous rendant momentanément incapable de vous sentir vivre pour Dieu... C'est du mauvais temps, il faut continuer tranquillement son chemin bien tracé.

Je vois que vous avez pu faire habituellement lu sainte Communion. C'est là en effet une grande source de ferveur. La confession est aussi un secours précieux, car là Dieu vous parle. Remerciez-le de vous avoir donné le guide qu'il vous fallait, sur toutes choses la paix, la paix, la paix en Jésus, l'âme de votre âme.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Oui, vous êtes comme Fénelon et sans doute un peu plus que lui, dans cette perplexité provenant du changement des impressions. Je doute qu'il "en fût là habituellement. Je croirais plutôt que ce fut le résultat des préoccupations mystiques où il fut entraîné. Les lignes qui suivent, et où il semble condamner la prudence naturelle et les arrangements humains, sentent un peu l'exclusivisme du « pur amour ». Dieu nous a donné la prudence comme guide. Cette prudence doit assurément s'inspirer des vues de la Foi, mais, sans cette lumière supérieure, elle doit tenir grand compte de tout ce que dicte la raison. C'est la prudence exclusivement humaine qui est seule condamnable. Le saint doit vivre comme un honnête homme en ses actions, et beaucoup plus haut par ses intentions. Il faut en dire autant des arrangements humains dont il parle. La « recherche de. soi » est une pente qui tend toujours à nous entraîner.

Il ne faut pas s'accuser d'en sentir l'influence qui est dans notre nature, ni trop analyser ses effets, car on en sort sans y voir plus clair, et tout embrouillé et moins entrain. Il faut aller à Dieu de bonne foi, de bon cœur, et le prier de ne pas faire attention à nos sottes pensées de recherche de nous-mêmes, que nous avons toujours désavouées en bloc.

Ainsi on marche à l'aise, et on aime Dieu plus finalement. On a pour cela le temps et la liberté d'esprit qu'on gaspillerait à de vaines inquiétudes.

Les examens sérieux sont utiles et souvent nécessaires à la première période de la vie pieuse où il s'agit de se bien former. Plus tard ils doivent se faire plus simplement.

Écoutez le divin Maître vous disant : « Je suis là, ne crains rien. »...

« La paix, la paix, la paix. »

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

J'espère que vous avez retrouvé définitivement la paix. La souffrance avait un peu exaspéré votre sensibilité si vive. De là vos manquements passagers et au fond excusables. Il faut maintenant nous en réjouir! Pourquoi donc? Parce que nous avons été l'objet de la miséricorde, et que nous la connaissons si indulgente qu'elle ne nous accable pas de reproches, et si puissante qu'elle détruit complètement le mal par un pardon complet et sans retour. Aimons à nous sentir plongés dans cette miséricorde paternelle pour l'avenir, comme nous l'avons été par le passé.

Rien ne chasse mieux que cette pensée la crainte de nous-mêmes et celle de l'avenir. Qui s'attache à la miséricorde est sauvé. Cet attachement filial comporte une douce humilité qui accepte de se voir pauvre et faible.

La confidence d'H. n'a rien qui nous surprenne. En vérité, je ne le verrais pas, tel qull est, dans le monde, et sa profonde piété le dispose admirablement à un ministère qui ne doit trouver son repos qu'en Dieu. Comme aptitude, je le verrais plutôt religieux, mais c'est surtout l'attrait qui décide, car Dieu le donne. Nous en parlerons souvent désormais.

Ai-je besoin de vous dire, à vous, combien est grand le sacrifice que Dieu semble vouloir m'imposer de ne pas reprendre nos entretiens de l'an dernier ! mais le mot sacrifice n'est-il pas écrit sur tout ce qui est grand et saint.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Vos notes de méditations me plaisent beaucoup. Elles donnent une note élevée et bien vivante. Peu importe

qu'une pensée soit tirée d'un livre. L'essentiel est de l'avoir eu nous d'où qu'elle vienne et il y a plus d'humilité à la recevoir qu'à la trouver. L'ayant reçue comme de Dieu, on s'en pénètre, on l'étend et l'on finit par en faire sa chair et ses os en se l'assimilant.

Je remarque dans votre bulletin quelques défauts en fait de charité et d'humilité. Ne vous en faites pas de trop vifs reproches. Votre nature serait rigoureuse et rebelle aux contradictions. Vous n'en avez que plus de vertu, car vraiment vous dominez d'une façon habituelle ces sentiments et leurs manifestations. Plus vous vivrez de Jésus, plus cet effort vous sera facile. Que ne ferait-on pas pour Lui !

Une personne très simple me disait ces jours derniers : Pour m'occuper de Jésus, j'aime à me mettre à la place de la Sainte Vierge quand elle jouissait de sa présence. Je me demande à quoi elle pensait et ce qu'elle lui disait, soit en le voyant travailler à Nazareth, soit en le retrouvant les soirs de ses prédications, soit au Calvaire. C'était de lui qu'elle se préoccupait et non point d'ellemême.

J'ai pensé à vous envoyer cette note pleine de fécondité sous sa forme très simple. On voit si clairement quand on est près de Jésus, et il remplit si bien la pensée et le cœur!

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Si vous pouviez lire dans le cœur du divin Maître, vous verriez que jamais son affection ne change à votre égard. Il n'y a rien qui lui déplaise vraiment dans ce que vous appelez de la froideur, ni dans les petits écarts que vous vous reprochez; il est sûr de votre amour et son amour n'en demande pas davantage. Sans doute, il nous appelle toujours à une union plus intime, à une générosité plus grande, à une domination plus complète de notre nature : mais il n'exige pas tout cela sous peine d'un vrai déplai-

sir et surtout d'une diminution d'affection. Cela est certain. Un grand cœur doit penser, sentir et agir ainsi; or quel cœur est plus grand que le sien? Ne vous en faites pas un cœur amoindri. Aimez, agissez, supportez- vous en paix. Quand on a la certitude d'être aimé, on doit bannir toute tristesse, cette tristesse fût-elle causée par la vue de réelles imperfections.

Dites-vous bien que l'état de vie où Dieu vous a appelée est moins favorable à la vie intérieure, et que par conséquent vous ne devez pas vous accuser d'avoir l'esprit préoccupé de mille soucis et soins matériels. L'union à Dieu ne se fait pas seulement par la vie intérieure; elle se fait aussi par tout acte de vertu et par le gémissement d'offrir si"peu. Je vous ai rappelé souvent la parole de l'Apôtre : « C'est par l'aspiration et le gémissement que s'opère notre perfection. » Je ne vois rien de plus encourageant et de plus consolant.

Quand on est dans cette douce conviction d'être aimée de Dieu en dépit de toutes ses misères, on est inclinée à se faire douce aux misères d'autrui, comme aussi à recevoir sans peine certains procédés moins bienveillants ou même moins justes. Remarquez-le bien, ce ne sont pas précisément nos manquements qui produisent ces bons résultats, mais la vue de ce que Dieu fait malgré ces manquements. Ce n'est pas même notre regret et notre peine qui nous y conduisent; mais la seule impression fdiale. C'est elle qu'il faut cultiver.

Je ne sais pas si j'ai bien expliqué ma pensée, je prie Dieu de vous la faire comprendre à fond.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Ne vous attristez pas des découvertes que vous faites dans la région de votre nature. Ce terrain fourmille toujours en mauvaises herbes. Je vois que vous n'entendez

pas les laisser grandir : travail de bonne volonté, de patients recommencements et de féconde humilité. Je ne suis pas inquiet et je sais que Dieu aime votre âme telle qu'elle est, sans vous faire de durs reproches de ce qui vient en elle malgré elle.

Reconnaissez donc vos 'manquements ; regrettez-les paisiblement; prenez-en occasion d'admirer et d'aimer la bonté qui ne s'en offense pas et redites sans cesse à vos tentations de tristesse : je suis aimée de Dieu et je l'aime. C'est le moyen de tout améliorer, car c'est la source intarissable du courage vaillant.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Eh bien oui, efforcez-vous d'exceller en douce charité. Cultivez particulièrement celle du dedans, l'autre poussera toute seule. Je dis « exceller » car cette vertu existe en vous très réelle, je dirai même très forte, mais comme elle est une greffe entée sur un sujet peut-être un peu âpre, elle a besoin de perfectionner la nature, et c'est une œuvre de patience avec soi-même et de résolutions fréquemment renouvelées.

Chez vous le cœur est généreux et ardent, mais l'esprit est exigeant. Il voit le parfait, il se révolte contre ce qui est défectueux, aussi bien chez vous que chez les autres. Hélas ! il faut bien se faire à cette idée que la nature humaine est foncièrement imparfaite; il faut surtout considérer quels ont été les sentiments et les procédés du divin Maître à son égard. Je ne me lasse jamais de méditer sa tolérance, sa patience, sa bonté, sa tendresse même à l'égard de ses apôtres. J'en suis toujours ravi et surtout confus.

Prenons son cœur, faisons-le battre dans notre poitrine; ne permettons a notre esprit aucune exigence qui lui aurait déplu. Croyons-nous profondément aimés de Lui tels que nous sommes, et rendons-Lui un semblable

amour dans les personnes dont le genre ne nous convient pas. Faites de ce côté de grands efforts. Hésitez à blâmer, même intérieurement. Soyez partiale.

La charité s'alimente dans cette vue de Notre-Seigneur, mais cette vue à son tour, pour s'imposer, a besoin du secours d'une vie assez intérieure. Il faut l'air du Ciel à cette plante surnaturelle.

Madame et chère fille eh Notre-Seigneur,

Soyez bien en paix et tournez votre âme vers la joie, car vous êtes vraiment à Dieu et très aimée de Lui. Les imperfections et les petites défaillances comptent peu quand elles sont connues et désavouées. Mettez un peu plus de fidélité à vos devoirs de piété et beaucoup plus d'entrain à vous faire charitable, même au dedans, pour plaire à Dieu, pour permettre à Notre-Seigneur d'aimer par vous des personnes qui naturellement vous plaisent peu. Cet exercice de charité foncière est un des plus nécessaires et des plus consolants. Quand on sent qu'on aime, mais qu'on aime vraiment, et que la vue de Notre- Seigneur erî est la cause permanente, on sait par là même qu'on est uni à Lui et bien sous son influence. On le sait content et cette pensée forme le centuple proposé à la générosité.

Je me demande si votre désir de vous imposer aux autres est condamnable. Il ne le serait que s'il y avait excès.

Vous avez aussi à exercer le commandement chez vous et une influence au dehors. Pour le bien faire, il ne faut pas être trop craintive et regardante; on va, on parle, on agit pour le mieux simplement, on s'impose quand la situation le demande, on soutient son idée quand on la croit bonne.

Évidemment vous avez à craindre en cela l'invasion

de la vaine complaisance, mais vous yous en dégagez dès .que vous vous en sentez atteinte.

Le signe auquel vous reconnaîtrez l'excès ou l'alliage trop naturel, ce serait une extrême irritation, des sentiments de mépris, quelque trouble et de l'obsession. Il faudrait alors, non pas abandonner une ligne de conduite qu'on croit juste, mais introduire dans son intention un plus vif désir de plaire à Dieu et d'être bonne pour tous. Cette protestation doit rendre la paix, si elle est bien faite.

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