XL VI
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je vois avec grand plaisir que vous acceptez bravement les gênes qu'imposent à vos désirs de vie intérieure la surcharge des occupations et les fatigues de votre santé. Vivez de ces désirs accompagnés d'efforts. Réservezvous toujours la- part d'exercices de piété que l'expérience vous montre nécessaire.
Omettez avec regret,, mais sans trouble, la part qui deviendrait trop lourde. Quand l'union de pensée avec Dieu est moins facile, appliquez-vous à cette union de volonté qui accomplit chaque devoir sous cette impression plus ou moins distincte : j'accomplis le plan de Dieu sur moi. J'aime tout ce que chaque devoir me commande, car Dieu aime à me voir ainsi.
Quand l'attrait s'y prête, cherchez au Ciel ou au tabernacle le regard de Jésus. Recueillez-vous de temps en temps pour le contempler, agissant en vous et par vous, inspirant et divinisant vos actions.
Maintenez-vous humble et douce et ne vous étonnez pas d'éprouver parfois des mouvements contraires; vous arrivât-il d'y céder, désavouez, aimez, remerciez; c'est une grâce d'humilité.
Que vos nombreuses préoccupations à l'égard de votre famille et de votre maison soient pour vous un continuel exercice d'abandon à Dieu et de confiance. Vous ferez toujours ce que demandera chaque situation, mais vous le ferez avec le calme que donnent les hautes pensées.
Que vous soyez avec ou sans consolation, vous restez la même et vous êtes également agréable à Dieu. Dieu ne juge pas d'après la physionomie qui est d'essence mobile.
Je termine par le désir de vous voir reprendre sérieusement l'examen particulier, non pas un examen de forme complète, mais une revue courte et nette de la matinée, avec une résolution précise pour la soirée. Vers le soir une recherche plus soigneuse.
Dites-vous sans cesse et dans tous les états de votre âme : Telle que je suis, même bien pauvre, je suis aimée de Dieu. Ce sera votre force comme votre consolation.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
N'appelez pas déchéance l'état d'âme dont vous souffrez. En le comparant à celui de votre printemps spirituel, vous devriez vous rappeler que chaque saison a son caractère. Ce ne sont plus des fleurs que Dieu attend de vous en ce moment, ce sont des fruits. Votre mission s'est élargie et elle est devenue si. complexe, si exigeante, que votre activité se porte nécessairement au dehors.
Votre vie intérieure n'est plus la contemplation intime, mais l'amour de Dieu dans son service, amour généreux qui ne refuse rien et qui ne s'attriste pas de se trouver comme insensible devant les divins objets de la foi.
Conservez les précieux souvenirs d'autrefois avec les désirs qu'ils entretiennent. Le désir maintient le mouvement vers Dieu et assainit les préoccupations absorbantes.
Votre état d'âme actuel est dans l'ordre des choses que Dieu respecte. Ce serait une sorte de miracle si, au milieu des mille soucis de votre condition, vous conserviez la vue tranquille et le goût sensible des choses divines. Dieu, qui se complaisait dans votre cœur épanoui, se complaît dans votre fidélité pleine d'abnégation.
Soyez donc avant tout fidèle : fidèle à être humble, douce, résignée; fidèle à penser que vous faites la volonté de Dieu ; fidèle aux exercices de piété et aux divers moyens qui stimulent.
Dilatez donc votre cœur. Dieu vous aime et vous aimo telle que vous êtes. Je tiens à ce que cette conviction reste en vous à demeure : elle est juste, et elle est le plus grand principe de courage et de progrès.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je me rends parfaitement compte de la difficulté où vous êtes de trouver un moment assez long et assez tranquille pour examiner à fond votre âme et m'en rendre compte. Je vous proposerai ceci : m'envoyer en temps voulu votre bulletin, même sans un seul mot, puis me parler de votre âme quand cela vous sera facile. Une direction a ses grandes lignes dans lesquelles il faut se tenir ou se remettre.
Cherchez Notre-Seigneur ; dominez vos impressions, soit au dehors par le calme de la parole et l'aménité du visage, soit en dedans par une douce et forte pression sur tout ce qui voudrait vous troubler, soit du côté des personnes, soit du côté des événements. — Dans le milieu qui vous est fait, vous vous appartenez bien peu. Ne vous étonnez donc pas de ne pas jouir d'une vie intérieure reposée, et comme cette vie intérieure n'est pas là pour vous avertir et vous aider, vous vous surprenez parfois imparfaite et surtout vous souffrez de ne pas prendre un essor plus élevé. Nous sommes revenus souvent sur ce point.
J'insiste sur ce dernier : toute grandeur est dans la mesure de l'amour divin; or il peut y avoir beaucoup de cet amour dans une confusion humble et paisible, et dans de bons désirs bien sincères.
Disons-nous chaque matin : aujourd'hui je vais tout faire pour que Dieu soit content, et chasser toute tristesse.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je suis heureux d'avoir pu rasséréner votre âme en vous disant le fond de ma pensée dans vos rapports diffi-
ciles avec qui vous savez. Votre ligne de conduite doit être dirigée par ces deux principes : 1° sauvegarder votre dignité personnelle et la correction des rapports; 2° en dehors de cela tendre à la condescendance et à la simplicité; en faire des actes, en chercher l'occasion.
Tenez écartés de votre pensée les souvenirs qui vous irriteraient et revenez souvent sur les réelles qualités de la personne. Nos pensées fréquentes ont une influence sérieuse sur nos sentiments.
Votre vie est tellement chargée et surmenée que vous n'avez pas à vous reprocher l'insuffisance des exercices de piété. Elle est réelle, j'en conviens, et vous ne pouvez ainsi jouir d'une vie intérieure consolée; mais puisque la volonté de Dieu est elle-même la cause de cette restriction, comptez qu'elle vous conduira, par des voies encore inconnues, à la perfection qu'elle attend de vous. Plaise à Dieu que ce ne soit point par la voie des larmes !...
Tour animer votre âme et sanctifier votre activité, jetez souvent, très souvent, vos regards vers le divin Maître qui, lui, vous regarde toujours. Un instant, une vue nette, un mot d'affection : c'est tout. L'examen particulier sur ce sujet vous serait d'un très grand secours. Résignez-vous à faire cet exercice d'une façon un peu rudimentaire, mais quotidienne.
Dérobez-vous un moment, au même moment chaque jour, s'il se peut, ou dans les environs de cette heure. Certainement vous êtes appelée à la perfection. Pour tous, la perfection se trouve dans la perfection de l'amour divin. Cet amour est sans doute merveilleusement alimenté par les exercices de piété, mais il peut aussi s'en passer dans une certaine mesure quand les circonstances y contraignent. Il faut alors aller tout le jour droit au but, agir vraiment et sincèrement pour Dieu; chercher le regard de Jésus, ne pas trop s'observer, ce qui détournerait de lui notre attention, et maintenir au dedans et au dehors une paix joyeuse.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Toutes ces années-ci vous aurez à vous rappeler que la vie intérieure n'est pas le seul moyen d'être profondément à Dieu. Elle est une forme de la vie de foi, sa forme plus sensible, mais au fond, c'est la vie de foi qui est l'âme de tout. La vie intérieure fait que l'on dit à Dieu : Seigneur, Seigneur!... Elle porte aussi à faire toute sa volonté; or c'est en cela, remarquez-le bien, que le divin Maître fait consister le véritable amour.
Faire toute la volonté de Dieu connue, la faire pour le glorifier et le servir, voilà ce qui est indispensable, mais qui suffit.
Les circonstances déterminent le genre de l'union à Dieu. Une personne très occupée et chargée de soucis pourra bien difficilement garder cette facilité d'impressions et ce regard tourné vers la Bonté divine dont elle jouissait autrefois quand sa vie était libre. Qu'elle honore et serve son Dieu par la pratique des vertus que demande sa position. La vie intérieure consistera surtout dans l'affirmation fréquente de sa volonté de l'honorer et de le servir ainsi.
Les contrariétés, les déceptions, les peines de toutes sortes lui sont une occasion d'adorer sa divine main et de la baiser, comme aussi de garder une grande paix par une grande confiance. J'ai dirigé plusieurs âmes tellement occupées que tout exercice de piété leur était impossible. Je les ai vues grandir par un vif esprit de foi, par la paisible souffrance de ne plus sentir Dieu et par l'application à très bien faire toutes choses matérielles et autres.
Les exercices de piété sont l'élément normal de la ferveur, mais comme le corps, l'âme peut se nourrir de tant de manières moins favorables. La pensée fréquente de la volonté de Dieu peut suffire.
Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. »
L'on doit désirer unir une vie intérieure active avec une vie extérieure chargée. Ce désir vient naturellement
à l'âme qui aime, et il lui est un précieux stimulant. Il faut l'entretenir, mais non s'en faire une occasion de tristesse et de reproches.
Assurément nous pourrions être plus unis à Dieu, plus fervents, plus vertueux. Reconnaissons-le sans resserrement de cœur. Oui, Dieu vous aime telle que vous êtes et son affection ressemble à celle que vous avez pour vos enfants. Méditez cette comparaison, elle vous éclairera et vous dilatera.
Vous vous impressionnez trop de ce qui peut être défectueux. La richesse de vos vues crée peut-être une imperfection, en vous empêchant parfois de voir distinctement. C'est comme la roue qui tournant très vite ne laisse pas deviner ses rayons.
Cet inconvénient existe beaucoup moins pour ce qui est de juger telle ou telle chose qui vous est proposée. Vous avez V impression de ce qui est juste; c'est pourquoi j'-ai une très grande confiance dans vos appréciations... Je vous le prouverai... à vos dépens.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je me suis senti bien seul à mon retour : j'aime tant la*" vie de famille ! Si je m'étais écouté, je serais resté triste, mais Dieu ne l'entend pas ainsi. Je me suis hâté de lui offrir cette privation et de chercher enLui,avec confusion, une société qui, certes, peut suffire et qui doit suffire, quand il nous éloigne de nos amis... Je vous vois donc en Lui et je vous sens tous chers à son cœur !
Jouissez de cette liberté, si rare pour vous, des soucis matériels. Votre âme aura trouvé plus facilement le chemin qui mène à l'intimité divine. J'ai été ému de l'accent avec lequel vous m'avez dit : « Dieu et la perfection avant tout. » Voilà une protestation qui est un
principe de vie. Elle domine tout et elle doit tout animer. Rassurez-vous dans vos distractions et vos aridités, et même dans les imperfections qui vous échappent : le principe vital n'en est pas affaibli s'il en esl un peu embarrassé.
Faites toujours effort vers le calme intérieur et la physionomie de règle. Cherchez Jésus.
lu
Madame et chère" fdle en Noire-Seigneur,
Non, vous ne ressemblez pas à l'économe infidèle; vous servez Dieu consciencieusement. Nous lui ressemblons tous en ce que nous ne sommes pas assez préoccupés de sa gloire; aussi pouvons-nous profiter de l'avantage qu'il nous laisse de le dédommager dans les autres. Je vous approuve donc dans votre résolution de remettre les petites dettes de procédés moins délicats, de contrariétés peu justes, etc. Cette menue monnaie ayant à se dépenser tous les jours finit par faire une grande somme.
Je vous approuve aussi de vouloir établir plus d'exactitude sur certains points. La première est de marquer tous les jours votre feuille : ce n'est pas long et c'est utile. D'ailleurs c'est la règle. Puis la fidélité à l'oraison et la surveillance de la physionomie. Avec votre nature sincère, vous maintiendrez parallèlement la belle physionomie de l'âme.
Et toujours cherchez, désirez Notre-Seigneur. Que sa pensée reste toujours voisine.
Je crois connaître assez à fond votre âme pour vous dire avec assurance qu'elle est bien à Dieu et selon ses desseins. Allez de l'avant sans vous absorber dans la chasse à vos défauts. En allant à Dieu vous les sèmerez en route si vous marchez d'un bon pas. Il importe que vous gardiez toujours l'âme paisible, dilatée, s'il se peut. C'est l'intérêt de Dieu comme le vôtre.
Soutenez donc cette chère âme qui se jette dans vos
bras, mais avec la pensée constante de la détacher peu à peu. Attendez les moments.
Conseillez-lui toujours de se faire plus insensible aux contrariétés et de ne pas se troubler de l'avenir.
Dieu pourvoit, à tout quand on se confie bien à Lui. Je suis porté à croire que son état actuel est une épreuve.