LUI
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je suis tellement attristé avec vous de ce que le hasard vous a fait entendre de la part de vos gens, que je ne puis résister au désir de vous le dire. Quelle déception pour vous qui traitez votre personnel avec tant de douceur et de bonté et qui, à l'occasion, lui rendez tant de services !
Quel jour plus attristant encore cela projette sur l'avenir ! Une révolution, comme on n'en a jamais vu, se prépare avec une pleine conscience du but. Elle sera universelle. Peu à peu les représentants de la classe populaire s'unissent et se concertent dans le monde entier. Ils auront, un jour, le pouvoir de détruire. Ce jour n'est probablement pas éloigné. Vous le verrez sans doute. Aura-t-on le temps et la possibilité de sauvegarder quelque chose?
L'idée d'égalité absolue a pris possession de toute la classe inférieure. Je l'entends dire de tous côtés.
L'inégalité parfois choquante l'a rendue sensible et l'entretient.
La cause profonde de tout cela se trouve dans ce fait, qui se renouvelle et se renouvellera toujours, que toute constitution de société est imparfaite et, qu'assez bonne un certain temps, elle finit par laisser s'établir des abus qui naissent d'elle. Du mécontentement sortira la révolte.
A notre époque, la facilité, la rapidité et l'étendue des informations prête à ce mouvement des moyens capables d'aboutir bientôt et vite.
Un ordre nouveau suivra le bouleversement. Il s'organisera dans des essais et dans des luttes. Sa durée sera moins longue, car les abus se produiront plus vite et seront plus vite ressentis. Il y aura sans doute des changements fréquents de constitution sociale.
Laissons ces tristes perspectives. Tournons nos regards vers Dieu, qui gouverne sans qu'on s'en doute.
Apportons aussi, dans la pratique, des adoucissements de service; faisons moins sentir les distances; continuons à être secourables, même envers les ingrats. La charité, plus encore que la sagesse, nous y invite, et Dieu, plus que les hommes, nous en saura gré.
Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,
Au point de vue de la piété, la période que vous traversez peut s'appeler la période des gémissements. Vous conservez tout votre idéal et la volonté de l'atteindre, mais voilà que des soucis incessants s'ajoutant à des occupations nombreuses s'emparent forcément de vos pensées et de votre temps. Si encore vous aviez une de ces santés qui n'ont pas à compter avec la fatigue et les imprudences, vous trouveriez dans les communions et les exercices de piété le stimulant qui maintient la ferveur. Je veux dire la ferveur sensible, car il y a une ferveur de volonté, de désir, de regret, qui se fait jour à travers les soucis et les occupations, et qui reste chez vous constante et vive. Soupirs, gémissements, désirs, espérances, tels sont les actes qui lui sont naturels et qui déterminent une vraie vie élevée. Cette période passera, mais à une date qui reste inconnue, et qui ne paraît pas prochaine... Aimons le choix que Dieu fait pour nous.
Cet état n'est pas sans grands avantages : il donne de la solidité aux vertus alors même que les défaites sont fréquentes. Privant des jouissances célestes, il rend plus pur l'amour de volonté. Il y a là aussi un bel idéal.
Est-il nécessaire d'ajouter que cet état expose au relâchement et que l'on doit prendre tous les moyens qui sont possibles pour l'éviter ? Un de ceux que je vous indique aujourd'hui (bien petit en apparence), c'est de marquer fidèlement la feuille chiffrée. Deux, trois minutes suffisent, car il faut aller simplement; or, deux ou trois minutes se trouvent toujours, pour peu qu'on le veuille, et je ne crois pas qu'il y ait un seul jour où ce prélèvement sur les occupations leur soit préjudiciable.
Même dans les moments de grands soucis, une âme généreuse doit s'acquitter de ce soin, dût-elle le faire à contre-cœur et même avec répugnance, trouvant cela insignifiant et odieux à côté des inquiétudes qui tourmentent. C'est un devoir de règle; or, pour se dispenser d'un devoir quelconque, il faut comparer l'importance du devoir avec l'importance de la cause qui justifierait son abandon. Trois minutes données aux occupations ne compensent pas trois minutes données à un devoir de règle, devoir qui est par lui-même un vrai secours et un acte de générosité.
Je remercie Dieu de l'ascendant qu'il vous donne sur les âmes. Ce doit être pour vous une joie et une sorte d'humiliation : une joie, puisque vous aimez Dieu par les âmes à qui vous le faites mieux comprendre ; une humiliation, puisque souvent ces âmes vous dépassent.
La plume et le crayon n'ont pas chômé. Je vois la fin de mes réponses aux lettres reçues. Certainement leur ensemble formerait un gros volume. Cela m'a fatigué parfois, mais en me consolant; c'était une occasion de rapports d'âme, et l'on peut donner quelque encouragement et quelque consolation.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
J'ai été très frappé de la page que j'ai détachée de votre lettre pour vous l'envoyer. La lumière que vous avez
reçue vient de Dieu. Elle vous est donnée dans une période de votre vie où les occupations et les soucis tendent à vous absorber et ne vous laissent pas le temps de prolonger vos exercices de piété. La vue du divin Maître vous deviendra familière, et sa parole retentira en toute occasion : « Et moi »... Ce rappel vous laissera très rarement indifférente. Il pourra n'avoir rien de sensible, il restera un principe d'énergie, comme de confiant abandon. Il vous relèvera souvent. Ainsi votre âme sera reliée avec le Ciel par un rayon de lumière qui en descend. Votre vie intérieure en sera simplifiée, car au fond dans ce mot : « Et moi » il y a tout. C'est une voie, c'est, un continuel exercice d'union, ce peut être le principe d'un grand progrès.
Depuis que j'ai lu ce passage de votre lettre, je n'ai cessé de bénir Dieu, j'en éprouve une vraie joie.
Ces grâces d'illumination subites sont rares. Votre bonne volonté gémissante l'a attirée, car Dieu ne délaisse pas la pauvre âme qui se désole de ne pas l'aimer et le servir comme elle le voudrait.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
J'avais en effet appris vos divers sujets de préoccupations. Votre lettre me donne la joie de savoir que tout est bien fini. Quand on a autour de soi tant d'êtres profondément chers, on n'est pas longtemps sans sujets d'inquiétude. Or je connais quelqu'un qui facilement se les exagère et s'en fait un véritable tourment. J'estime cette nature généreuse. J'admire son esquise délicatesse et l'entier oubli d'elle-même qu'elle montre dans ces circonstances... mais — il y a toujours quelque mais — ... mais je la voudrais plus maîtresse de ses impressions. Est-il possible de réformer ainsi sa nature? Oui, et le grand moyen, c'est un abandon à Dieu de plus en plus compris, voulu et exercé. L'abandon à Dieu n'enlève
que l'excès; il respecte la juste souffrance et la préoccupation sérieuse; il permet qu'on néglige les pratiques pieuses autant que le demandent les soins à donner, mais il l'ait que la pensée de Dieu, sa part dans notre vie, n'est point trop diminuée.
L'excès de préoccupations tend à dessécher le cœur à l'égard des choses de la piété. Elles paraissent presque mesquines. On est tout entier ailleurs. Eh bien ! je voudrais que Dieu ne perdît jamais sa place et que ce mot : « Et moi » fût continuellement entendu. — S'il ne réveille aucun écho, c'est que la préoccupation est excessive.
Il y a certaines choses que l'on ne peut pas exiger de soi en ces moments-là. C'est, par exemple, de faire une méditation régulière. Il y en a d'autres qui dépendent absolument de nous. Les actions matérielles sont de ce genre. C'est ainsi que l'on peut toujours marquer son bulletin. On en a pris l'engagement. Dieu a daigné l'avoir pour agréable. On lui doit et on se doit à soi-même de le tenir. On marque avec répugnance... l'acte n'en sera que plus beau. Si des larmes viennent mouiller la page, ce sera un magnifique mélange de la douleur et du devoir.
Oui, ma très chère fille, cultivez l'abandon à Dieu. Faites-le dans le temps où tout est tranquille. Pénétrezvous de ce sentiment. Vous pouvez mieux prévoir les cas possibles et régler dès lors l'attitude que vous maintiendrez. Si je m'étends longuement sur ce point, c'est que votre perfection me paraît en dépendre.
Mon bien cher ami,
Je reçois seulement aujourd'hui votre lettre du 6. Que s'est-il passé depuis et surtout que va-t-il se passer en ce moment où des forces énormes se trouvent en présence?
Quelle boucherie ! Je fais mon possible pour en tenir ma
pensée éloignée, et c'est on Dieu que je tâche de vivre. Nos chers soldats et la France : voilà 1<l continuel sujet de nos préoccupations <d de nos prières.
L'élan qui (importe nos hommes nous saisit nousmêmes et rend moins vive notre douleur personnelle. Quand je vois autour de moi à Poteaux, parmi cette population exclusivement ouvrière, les jeunes hommes (presque tous mariés jeunes) partir sans une marque de défaillance, laissant dans la gêne leurs femmes et leurs enfants, je ne voudrais pas que X. fût à l'abri du danger et je souffre de n'être pas là-bas, moi aussi.
Les circonstances nous ont été bien favorables. L'Angleterre et la Belgique avec nous, l'Italie neutre, les plans de l'Allemagne bouleversés ou du moins retardés. Vraiment on peut croire au succès final; mais la guerre peut, être très longue.
L'Allemagne ne sera peut-être réduite que par la famine, à la longue. Ses forteresses sont formidables, et son armée luttera de toutes ses forces. Quant aux batailles prochaines, je n'ose pas trop espérer qu'elles soient à notre avantage, et je regarde comme très possible un second siège de Paris... Et S... ! Il pourrait être bientôt occupé. Le sera-t-il paisiblement?
Si un siège de Paris était imminent, je me retirerais, si le voyage était possible, à P... Espérons que nos armées tiendront bon : le temps travaille pour nous en permettant à la Russie d'avancer sa longue mobilisation.
Ne pouvant vivre auprès de vous, ce qui me serait si consolant, je trouve un vrai réconfort à me sentir aimé de vous, et à sentir combien je vous aime, vous et tous les vôtres.