‹ Lettres de directionChapitre 27 sur 43 · DOUZIEME SERIE · texte numérisé non relu

DOUZIEME SERIE

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

C'est une grande consolation pour mon cœur, au milieu de mon exil, d'entendre la voix des âmes qui me sont chères ! La vôtre remplit doublement cet office de charité : elle m'apporte à la fois l'expression de sentiments qui me sont précieux et l'écho de ce que lui dit le divin Maître. Oui, le divin Maître vous parle. C'est tantôt le sentiment du bien-être et du repos que vous ressentez dans la petite chapelle de la rue C... et tantôt l'appel à de nouvelles résignations.

J'admire le genre d'épreuve qui est le vôtre : c'est l'incertitude et ses tourments. Dieu veut vous former par là à une vraie et forte confiance. Tant qu'il vous reste, cela suffit. Notre abandon doit égaler nos craintes.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Je sais bien que vous prendrez toujours les plus sages déterminations, car la confiance en Dieu laisse tous ses droits et toutes ses exigences à la vertu de prudence. Ce que nous pouvons faire, Dieu veut que nous le fassions.

Ne songe/, pas à ce que vous poiirtfez faire un jour. Les circonstances l'indiqueront et la voix de Dieu se fera

entendre quand elle pourra être obéie. Actuellement, vous appartenez tout entière à vos enfants. Un jour prochain peut-être vous laissera un temps dont nous rechercherons le meilleur emploi.

Je n'ai pas repris la célébration de la sainte messe; ma vie est bien terne ! Jamais pourtant je ne me sentis plus paisible pour le présent et pour l'avenir !

Confiez tout à Dieu. Il vous a donné assez de preuves de sa paternelle sollicitude ! Prenez la Très Sainte Vierge comme intermédiaire, votre main dans la sienne, votre front sous son manteau maternel! avec cela on irait au bout du monde, et l'on peut -ainsi laisser passer, sans trop trembler, les plus rudes tempêtes.

La confiance n'est confiance que lorsqu'elle est repos et que ce repos s'appuie non sur les probabilités des choses, mais sur les promesses de la bonté de Dieu.

La confiance qui n'a plus aucun espoir humain est la plus belle confiance. Celle qui le conserve, m?is qui ne s'y appuie point, devient au moins son égale. Que Dieu seul soit notre assurance et que notre volonté ne lui fasse jamais l'injure de ne s'en point contenter.

Pas trop de tristesse non plus; je me garde bien de dire : pas du tout de tristesse; une mère en particulier n'a pas ce droit, ni ce pouvoir, et la perfection ne le saurait même accepter : il faut rester mère et sensible. Notre- Seigneur a voulu pleurer. Mais qu'il y a loin des larmes résignées à ce manque de confiance qui se désole et s'agite ! Là, comme partout, la paix est le caractère de l'esprit de Dieu.

J'unis mes prières à vos prières et à vos efforts. Les paroles de raison et de bonté qui ne portent pas de fruits immédiats ne sont pas perdues, pourvu qu'elles ne soient pas trop fréquentes et trop pressantes ; l'esprit

repousserait ce qui l'humilierait trop. — Nul ne connaît mieux que vous la mesure et les nuances. Je vous bénis au nom du divin Maître.

Ma chère fille,

Vous êtes dans une de ces situations où le devoir se dessine nettement. Hélas ! il est aussi affreux que certain. Voilà pourquoi j'ai insisté pour que vous ne preniez pas seule une redoutable responsabilité.

Pour votre soutien, rappelez-vous que la volonté de Dieu se manifeste par les circonstances et qu'en y obéissant vous suivez le plan de Dieu, plus mystérieux pour notre ignorance de ce qui aura lieu demain, mais plus sage, et bon. Faisons de grands actes de foi, d'espérance et d'abandon, et en agissant courageusement, ne craignons pas de mal agir. Si même il en résultait des conséquences malheureuses, elles ne retomberaient pas sur vous, mais sur ceux qui vous auraient forcée à ces tristes nécessités.

Ne vous reprochez pas le désarroi de votre vie spirituelle : en ce moment, elle doit se concentrer sur la pratique de la résignation et du courage. Quand Jésus fut sur sa Croix, Il voulut ne point trouver de paroles et son Père lui refusa toute consolation. C'est par là qu'il nous a sauvés; c'est par une conduite semblable qu'il vous sanctifie aujourd'hui.

Donnez à Dieu la gloire de voir sa fille adoptive, avec un cœur très grand, entrer dans une très dure, mais très haute situation.

Tenez, vous aussi, votre volonté dans la sienne, ne soyez que son instrument.

Combien je vous plains, ma chère fille, et de quel cœur je vous bénis!

Ma chère fille,

Dieu permet qu'en ce moment vous vous trouviez non seulement dans de grandes peines, mais aussi dans une sorte d'impuissance à calmer vos impressions. Tout cela c'est de la souffrance, c'est-à-dire le partage de la croix de Jésus. Vous lui êtes aussi agréable à lui offrir vos impressions qu'à lui offrir vos peines.

Votre résignation est entière et la grâce vous soutient merveilleusement. Votre état me rappelle ce que disait saint François de Sales du prophète que l'ange du Seigneur transportait très loin en le portant... par un de ses cheveux. C'était bien peu solide assurément, mais cela suffit à Dieu et donne occasion à votre filial abandon de s'exercer.

Essayez de vous reprendre et, si vous ne réussissez pas

pour longtemps, recommencez toujours. Dieu ne compte

pas les résultats, mais les efforts. Eh ! qu'avons-nous à

.faire ici-bas si ce n'est l'aimer, nous sanctifier et mériter

pour les autres?

Dieu vous a fait passer par tant d'épreuves; il vous tient dans une anxiété si douloureuse que j'ose lui demander de vous épargner... je lui dis qu'avec un peu plus de calme vous le serviriez mieux... Peut-être préfère-t-il la souffrance à tout le reste, car il a besoin de tant d'âmes victimes !

Tenez-vous toujours bien abandonnée à la paternité divine qui fait notre bien et celui des nôtres par des voies qui peuvent nous déconcerter, mais que nous sommes sûrs de trouver, un jour, admirables!

Ma chère fille,

Puisqu'il plaît au divin Maître de vous rapprocher de

:;,i pauvreté, acceptez, d'une volonté bien décidée, la

diminution de vos ressources. Du moment que vous n'avez rien à vous reprocher dans votre gestion de ce qui vous a été confié, trouvez bon que les circonstances opèrent ce que Dieu a préféré pour vous.

C'est le détachement qu'ont eu tous les saints à la suite de Jésus et de Marie. Quand votre souffrance à cet égard vous saisit plus vivement, sortez de vous-même et allez porter votre plainte dans la demeure de Nazareth. En voyant tout ce qui y manque de confortable pour le présent, et de ressources en vue de l'avenir, vous vous rassérénerez et vous ne vous contenterez plus d'un consentement attristé. En aimant davantage ce qui est en haut, l'âme se dégage facilement de ce qui la pressure ici-bas.

Courage !

Ma chère fille,

Je remercie Dieu de la paix supérieure où il vous a établie. Cette paix, reposant sur Lui et non sur le bon état des choses, est la paix surnaturelle, seule soustraite aux changements. Elle est le grand exercice de notre âme à l'égard de Dieu et la mesure de notre rapprochement de Lui au Ciel.

Cette disposition n'entraîne pas le moins du monde l'indifférence et l'inaction. Vous ferez tout ce que ferait à votre place une personne très soigneuse de ses intérêts et vous le ferez mieux parce que la préoccupation excessive ne vous troublera pas.

Si quelque impression de ce genre tentait de vous reprendre, dites- vous qu'au moment où l'Église subit une si grave crise, c'est peu filial de n'en pas être impressionné, mais de ne l'être que de ses intérêts propres.

Quand viendra le moment où votre santé, reprenant le dessus, vous permettra la communion journalière? C'est bien le vœu le plus cher que je puisse vous offrir en bénissant cette nouvelle année !

Ma chère fille,

Vous terminez votre lettre en disant : « Je n'ai pas l'esprit tranquille. » Il est difficile à tous de l'avoir ainsi sur cette terre : une barque sur la mer est toujours en mouvement. Mais dans votre situation actuelle cet état d'âme ne peut être que surnaturel. Tout peut être préoccupation pour vous; mais rien ne le sera d'une façon troublante, parce que vous vous direz : c'est Dieu qui gouverne toutes choses. Manquerai-je de confiance en Lui? Mon inquiétude ne serait-elle pas une continuelle méfiance? méfiance involontaire, si vous voulez, mais qui résulte au moins d'un oubli momentané de ce qu'est Dieu pour nous. Il ne faut pas que cet oubli s'étende. Il faut faire prédominer dans le cours de vos pensées cette vue d'un Père qui a tout prévu et n'a rien permis que pour un bien final. C'est à ce bien final qu'il faut reporter vos espérances, si le présent ne vous donne que des sujets d'inquiétude. Après tout, il n'y a rien de considérable que ce qui est éternel.

Courage! « Les âmes préférées de Dieu sont faites à l'image de Jésus crucifié. » Cette parole se vérifie en vous. Mais « celle qui aura souffert avec Lui sera couronnée avec Lui ». Nourrissons-nous de l'avenir.

Ma chère fille,

Combien je comprends vos continuelles angoisses! Une mère ne se rassure pas facilement !

Vos autres souffrances se seront calmées en face de celle-ci. Dieu semble ne vouloir pas vous détacher de la croix, il ne fait que changer les clous qui vous y attachent. La vie est si courte et si vaine que seules ont de la valeur

les occasions qui nous font mériter les biens éternels. Et vous, dans ces biens éternels vous voyez, non la jouissance, mais Dieu infiniment aimé.

Ma chère fille,

Je me réjouis du repos que vous a donné près de Lui le divin Maître. Vous y ayez repris des forces en vous retrempant dans un amour plus intime, et vous emporterez Jésus lui-même, grâce à une plus étroite union. Il sera votre consolation permanente, car vous revenez à la vie militante où l'on reçoit des blessures, à la vie de mère souvent impuissante, où le cœur semble défaillir. Acceptez d'avance toute la volonté de Dieu et comptez sur son assistance à mesure que les difficultés se produiront.

Comme tous les ans, je dirai la messe de l'Assomption pour vous et pour deux autres Marie que j'unis dans mes prières.

Que Jésus vous bénisse par les mains de Marie !

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Ne vous reprochez point de rester accablée au pied de la Croix. Marie resta debout, mais ce fut par une grâce particulière. Combien de personnes tout à Dieu comme vous n'ont pu lui offrir qu'une résignation vraie qui laissait la douleur entière ! La vivacité même de la douleur est la beauté de la résignation ! mais parce que cette disposition n'a rien de sensible, on la juge imparfaite. Oh ! non, elle ne l'est pas chez vous. Le « fiât » est faible comme un soupir, mais il reste la note dominante dans le concert de vos gémissements.

Ne faites pas de trop grands efforts pour vous dominer.

Ce n'est pas un devoir, ce ne serait pas même sage; mais faites de petits efforts, comme un malade qui essaie de se soulever, de s'habituer à rester debout, et peu à peu à marcher.

Que la vue constante du bonheur de votre cher fils envoie à votre cœur sa consolation la plus vraie ! Entendez les remerciements qu'il vous adresse pour les sentiments religieux dans lesquels vous l'avez nourri, et les bons exemples que vous lui avez donnés. Certainement il vous doit le Ciel, il vous y attend, et quelques années seulement vous séparent.

Que la grâce de force soit avec vous! La grâce de suavité viendra ensuite.

Madame et chère fille en Notre-Seigneur,

Vous portez l'image de Jésus crucifié. Elle s'est depuis longtemps imprimée dans -votre âme par une série ininterrompue de douleurs. Elle prend en ce moment une ressemblance plus accentuée en vous clouant sur la croix par des mains qui devaient soutenir votre vieillesse. Comme Jésus, vous sentez toute l'amertume de cette situation, et comme Lui, vous demandez au Ciel, par les mérites de vos souffrances mêmes, la béatitude de celui qui vous est cher. Cette grâce vous sera accordée, car elle aura été méritée par votre acceptation généreuse et vos ardentes prières. Quand sonnera l'heure de votre mort, emportez cette consolante espérance.

À notre âge, nous sommes si près de l'éternité que notre vie semble s'étendre sous nos yeux comme un horizon devant une fenêtre ouverte sur la mer. Quel repos dans cette immensité ! Et comme nos cœurs sont remplis d'admiration et d'amour en face de l'infinie beauté et de l'infinie bonté!

Encore quelques jours d'attente! Courage! Je vous bénis.

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