TREIZIEME SERIE
Madame,
Soyez entièrement rassurée, votre communication de l'autre jour n'a modifié en rien ma pensée sur vous et sur votre voie. Vous êtes tout entière tournée vers Dieu, et je ne vois rien dans votre volonté qui s'en éloigne en quoi que ce soit. Votre nature si impressionnable se rangera, elle aussi, sous les ordres de la volonté, mais il faudra un certain temps pour qu'elle se trouve complètement à l'unisson. La volonté peut se rectifier en un jour, la nature ne se refait que par l'habitude. L'amour divin change notre volonté, l'amour divin change aussi notre nature, mais il le fait dans une patience tout humble et généreuse.
Ne songez pas à détruire votre sensibilité, c'est une qualité trop précieuse. Rangez-la seulement au service de vos affections. Qu'elles soiect le charme de la famille et le cantique de votre cœur auprès de Dieu.
Ne vous étonnez pas de subir l'influence des milieux. Quand vous vous retrouvez dans le tumulte de Paris, vous vous sentez moins unie à Dieu. Vous ne lui êtes pas moins unie, vous l'êtes autrement. Tout votre cœur est à Lui, partout et toujours. Dans le calme, il s'exprime mieux. Dans l'agitation, il souffre, et c'est sa manière de se traduire alors. Ne faites pas trop d'efforts pour garder, au milieu des relations de Paris, le même genre d'union à Dieu : celui qui vous est familier à la campagne, vous le reprendrez avec un nouveau plaisir au retour.
Pas d'empressement, pas de contention d'esprit. Laissez le jour se lever lentement sur votre vie parfaite. Il ne rencontrera en vous aucun nuage pour arrêter sa belle lumière. Nos imperfections ne sont pas des obstacles, quand elles sont désavouées et combattues. Dieu fait ses œuvres sans empressement et sans effort, Unissons notre vouloir à son bon vouloir; entrons dans une action aussi paisible que la sienne.
Dieu vous a dépouillée de tout ce qui fait la joie en ce monde pour que vous cherchiez en Lui seul tout votre bien èl cette joie si haute que Je monde ne comprend pas.
Madame,
Je sens bien vivement l'anxiété de vos jours et de vos nuits; elle est une préparation au coup fatal, mais elle est plus que cela : elle est une source de grâces pour celui qui ne peut guère les appeler lui-même : vous continuez ainsi à être encore mère; vous alimentez cette seconde enfance tout aussi importante que la première. Que ce vous soit une consolation. J'aime assez à voir dans une âme une certaine émotion d'effroi à la vue des cimes de la perfection; c'est signe qu'elle les voit bien et même qu'elle se sent appelée à les gravir, sans quoi elle n'éprouverait qu'une tranquille admiration.
Si donc elles se montrent à vous et vous appellent, ayez confiance ! Dieu fera ce qui vous est impossible et, fallût-il marcher sur des eaux mouvantes, il saurait vous soutenir. Ce qu'il faut seulement retenir de ces craintes, c'est la conviction de notre impuissance et l'admiration de l'action de Dieu qui veut y suppléer. Plus nous sommes incapables, plus elle s'exerce, et plus son intervention est forte, plus nos actes sont divins, étant plus de Dieu. Le sentiment de cette action est le motif le plus profond de notre confiance; or, cette action est provoquée par le cœur suppliant de Jésus. Tout ce qu'elle
fait on nous est dû à sa prière comme à ses mérites. Rien ne peut rendre la tendresse dont nous sommes l'objet. Un de n«s plus grands torts est de n'y pas croire assez et de ne vouloir y compter un peu qu'à la condition de nous voir très bons! Mais c'est lui qui est très bon et lui seul; or, parce qu'il est bon, il n'a pas besoin pour, nous aimer que nous soyons des merveilles! Les parents en ont-ils besoin envers leurs enfants? Or, jamais un cœur de mère n'égalera l'amour de Jésus pour nous?... Voilà le fondement de la dilatation; l'enfant près de sa mère : voilà le modèle ; il ne se préoccupe point et ne doute de rien.
Une âme qui sait faire ainsi devient l'objet de toute la sollicitude de Jésus.
Madame,
Votre vie brisée n'a plus de joies humaines, il lui reste cependant des consolations, elles vous viennent de tant d'affections profondes et fidèles, vous en trouvez, même dans votre dévouement sans espoir, auprès de votre chère malade et dans l'émulation d'une abnégation sublime qui fait d'un cœur, un moment égaré, une merveille de délicatesse. Ah ! comme vous avez bien fait de vous montrer indulgente et bonne; sans cela vous n'auriez pas même été juste. Cette longue année de souffrances a été un continuel progrès dans l'amour divin.
Vous avez vu tomber la plupart de vos craintes, et se lever l'aurore éternelle de l'union à Dieu, Dieu éclaire toutes vos voies et transforme toutes vos peines. Le sentiment que vous en avez envahit tout, mais laisse subsister tout ce qui est bon. Les vôtres ne s'en ressentent que pour trouver en vous une amabilité plus constante et plus sereine. Je continuerai à prier pour vous; c'est un besoin de mon affection. Votre âme m'est très chère, et je crois la connaître à fond. Je sens que vous êtes appelée à connaître Dieu plus intimement encore, et
je me réjouis des grâces dont vous serez favorisée. Pour vous, la fidélité consiste surtout à ne pas vous laisser troubler et à marcher vers la perfection d'un cœur dilate Priez pour moi; j'é traîne péniblement nion reste de vie : heureux de pouvoir travailler encore un peu au service du Maître par l'exercice de mon petit ministère et par quelques écrits que je vais publier bientôt.
Madame,
Chacune de vos lettres me confirme dans la conviction où je suis que vous êtes pleinement sous la conduite de Dieu et que vous êtes appelée à de nouveaux progrès, union toujours plus intime à la pensée de Dieu, à son mouvement en vous, amour toujours plus désintéressé, plus élevé, plus ardent, paix toujours plus profonde et plus sereine.
Allez à toutes ces belles choses sans vain empressement, n'allant pas plus vite que la grâce et ne vous dépitant jamais de vos manquements, ni de vos froideurs; les manquements involontaires vous sont bons encore quelque temps : rien ne fait mieux mourir l'amour-propre.
Continuez à être douce envers la croix. Celle que vous portez auprès de votre cher malade vous prépare, hélas ! à la croix plus douloureuse encore de son départ. Ne voyons que le ciel.
Madame,
Au nom de Notre-Seigneur, je vous affirme de nouveau que votre âme est toute à Dieu, sans aucune réserve. Vos froideurs, vos imperfections, vos faiblesses passagères ne lui enlèvent rien, et s'il vous les laisse, n'est-ce pas pour donner lieu à des vertus nouvelles et à des
désirs plus intenses, sinon plus sensibles? Oh ! oui, votre cœur désire aimer toujours davantage, et, sous l'impression de ses froideurs et de ses imperfections, il s'exprime par ses regrets qui sont bien des actes d'amour.
Oui, il faut enfin sortir de ces craintes qui ont accompagné votre vie. Dieu les a permises comme préparation et sauvegarde; le temps de l'évolution est arrivé. J'en vois l'indication dans les épreuves si tristement complètes qui ont fondu sur vous. Le stimulant qui se trouvait dans vos craintes va se trouver dans la douleur, et, de cette douleur courageusement acceptée, se formera votre perfection nouvelle, toute de. confiance, d'élan et d'amour. Laissez de côté sans retour et sans regret les craintes qui n'étaient qu'une préparation; vous donnerez à Dieu davantage et vous trouverez enfin dans cette liberté des enfants de Dieu le plein épanouissement de vousmême.
Venez me voir quand vous le désirerez, je suis toujours heureux de vous recevoir comme je le suis de me dire une fois de plus votre bien respectueusement affectionné en Notre-Seigneur.
Madame,
Ce que vous m'exposez ne modifie en aucune manière ma pensée sur votre âme, rien de ce que vous me dites n'est une faute, c'est tout simplement de la bonne misère humaine, et vous ne voudrez pas être privée des avantages qu'elle assure : un plus vif sentiment de la bonté de Dieu, une prière plus ardente et plus humble, une plus forte raison d'être indulgente aux autres, etc..
Savez-vous bien que les meilleures âmes sont toutes logées à la même enseigne? Saint François de Sales se plaignait de ses distractions, et les cœurs les plus généreux ont toujours déploré leur insensibilité fréquente à la communion. N'avez-vous pas, dans vos longs souvenirs, l'exemple d'une affection aussi vraie et aussi pro-
fonde que possible, qui pourtant, restait habituellement muette, et à aucun moment, vous ne cessiez d'avoir pour votre mari la même affection, et lui,, de son côté, tout en ne disant rien, gardait son cœur plein de vous. C'est là un effet de la condition humaine qui sent peu ce qui est habituel. Les peines sont envoyées souvent pour servir de stimulant : on a besoin de Dieu, de sa vue, de son amour, de toutes ses espérances! Lui seul reste toujours là pour nous voir pleurer. Lui seul parfois est capable de nous venir en aide ou du moins de nous soutenir! En nous privant des joies de ce monde, il nous envoie quelque chose de celles d'en-haut. Je vous crois appelée à faire de grands progrès dans l'amour de Notre-Seigneur. Je crois que c'est là que vous trouverez l'orientation de votre vie. Les secours vous seront donnés. Demandez-les avec ardeur et confiance.
Madame,
Je sais que vous voulez bien me recommander au bon Dieu dans vos prières; de mon côté, par reconnaissance et par affection, je vous offre à Lui avec l'hostie de l'autel. Je le fais avec le plaisir qu'on éprouve à présenter à quelqu'un une personne dont on fait grand cas. Ne vous récriez pas! c'est mon affaire, et si je pense ainsi auprès de Dieu, c'est bien que je n'ai pas de doute. Oh ! non., je n'en ai pas et je souhaiterais qu'il y eût, dans l'Église de Dieu, beaucoup d'âmes aussi dévouées à sa cause et aussi appliquées à le faire honorer dans leur personne. Que vous ayez encore certaines vivacités importunes, c'est un vrai bien, car ce n'est pas une faute, et c'est une humiliation. Vous n'en êtes que plus tendre auprès de Dieu et plus foncièrement douce envers les autres. Tout sert au bien de ceux qui aiment Dieu.