VII
Madame,
Vraiment la croix ne se lasse pas d'accompagner tous les moments de votre pèlerinage, ici-bas ! aussi, serezvous bien sûre d'arriver au ciel et d'y conduire aussi ceux pour qui vous offrez vos souffrances.
L'épreuve de santé que subit Madame votre fille n'est point pour nous surprendre. Une nature comme la sienne et une vie si rudement brisée devaient fléchir de quelque côté. Tout laisse espérer une guérison entière, ce qui est évidemment nerveux n'a qu'un temps : mais ce temps est dur. Ne pas pouvoir s'occuper, c'est être livrée à toutes ses pensées, et que ces pensées sont tristes! qu'elles se promènent sur les têtes si chères de ses nombreux enfants ou qu'elles aillent chercher celui que rien ne fait oublier.
Vous continuerez à marcher votre chemin d'exil, les yeux levés au ciel, et le cœur confiant, car votre cœur doit être avant tout filial, filial jusqu'à l'abandon le plus entier. '
Vous vous tiendrez douce et humble selon la belle direction qui vous est donnée. Vous avancerez dans l'abnégation et par elle dans l'union divine.
Je suis avec admiration l'œuvre de Dieu en votre âme. Autant les malheurs qui ont fondu sur vous ont été nombreux et extérieurs, autant les grâces qui les ont accompagnés ont été nombreuses et étonnantes. Vous ne serez plus la même âme, ou plutôt votre âme en quelque sorte ne sera plus, ce sera Jésus qui vivra en elle et agira par elle...
J'espère que votre indisposition va passer tout à fait et vous laissera la liberté d'aller vers le Tabernacle. Vous le comprenez et le sentez si bien que vous devez manquer à Celui qui l'habite et qui entend passer, le long des murs de l'église, tant de pas indifférents !
Comptez toujours, Madame, sur mon respectueux attachement/
Madame,
C'est un infirme qui répond à une autre infirme ! j'ai été repris par une atteinte de phlébite, je n'en ai pas tenu grand compte tout d'abord, mais il a fallu ensuite se rendre à l'évidence et s'arrêter. Ce que Dieu nous envoie est toujours un bien. Souffrir pour Lui est une grâce, nous ne pourrons plus le faire au ciel, mais nous serons bien satisfaits de n'avoir pas été épargnés et de nous être toujours montrés contents.
L'inaction peut devenir pour nous une occasion de très grande activité; aller et venir, c'est moins agir que de penser et d'aimer tranquillement. On fait des actes qui ont une portée éternelle. Il y a tant de belles âmes qui souffrent d'être trop prises par les occupations et qui soupirent après les rares instants où elles pourront trouver Jésus seul et s'entretenir avec Lui 1 J'ai connu une personne qui attendait comme une fête le retour d'une maladie. Elle s'enfonçait dans la contemplation de l'infinie beauté. Elle en vivait, et la souffrance voisine était presque oubliée. Le plus parfait est de ne rien désirer et d'aimer chaque chose à mesure que Dieu l'envoie. On n'a pas le souci du choix et du lendemain, on ne perd pas son temps en vains regrets. On transforme tout en amour.
Madame,
Ne vous voyant pas, je craignais bien en effet que vous ne fussiez retenue par votre état de santé : Dieu vous fait porter cette croix pour obtenir une plus grande somme d'expiations en vue de la terrible persécution qui se poursuit sans relâche. Parmi toutes celles qui lui montent de la terre, il distingue la vôtre, comme si
elle était la seule, et il sent tout l'amour que vous y mettez. Laissez donc mugir la tempête autour de vous. Votre rôle est d'être à genoux, les mains vers le ciel. Ne vous lassez pas plus à recommencer que Dieu ne se lasse à vous regarder. Ne laissez pas agiter votre cœur par la colère contre ses ennemis. Chez certaines âmes, ce serait une vertu utile, excitant à l'action. Pour vous, qui n'avez qu'à prier, cultivez les sentiments qui tiennent plus près de Dieu, dans une charité miséricordieuse : priez souvent pour les persécuteurs.
Que rien ne nous trouble, ni ne nous étonne. Dieu n'a pas notre empressement, car il voit de très loin et prépare des résultats dans des causes qui évoluent lentement.
Devenons calmes comme Lui, par notre confiance en Lui.
, Songeons que nous sommes des êtres éternels et comptons pour peu ce bout de vie que nous vivons ici-bas.
Quoique je n'ose cette année faire des souhaits, je ne puis m'empêcher de désirer pour vous un peu plus de santé et de la consolation dans vos enfants et petitsenfants. Que si le contraire arrive d'un côté ou de l'autre, je vous souhaite calme et patience.
Madame,
Je ne veux pas vous laisser dans la tristesse de croire que vous avez manqué à la charité, en me parlant de Mme X... Vous en aviez le droit auprès de certaines personnes comme le R. P. X... et moi, et il faut le faire très librement. Vous n'y avez mis d'ailleurs aucune passion et aucune exagération. Ce que vous m'avez dit ne m'a nullement influencé en mal.
En dehors de ces légitimes confidences, la charité vous engage à ne pas arrêter, longuement votre pensée sur ce qui peut vous déplaire et à ne pas en faire part autour de
vous. Ainsi garderez-vous la paix au dedans et au dehors. La paix est l'atmosphère où l'âme s'épanouit et donne ses parfums. Sans elle, cette belle fleur s'étiole. Chez vous, en ce moment, ce qui troublerait le plus souvent la paix, ce serait la crainte même du mal et les anxiétés qu'elle soulève. Rappelez-vous bien vite que vous êtes toute à Dieu et qu'il est impossible que vous vouliez lui faire de la peine, je m'en porte garant, en pleine confiance.
Puisse votre vie s'écouler calme et confiante dans le progrès de l'amour divin !
Madame,
Vous voir est une de mes meilleures consolations; n'ayez donc aucun remords à la pensée que vous prenez de mon temps. Il m'est très doux d'admirer l'œuvre de la grâce en votre âme. Si vous ne la voyez pas vous-même, c'est que vous en êtes trop près. Quel chemin vers Dieu, par le détachement d'abord, puis par la volonté de l'humiliation et du sacrifice ! Quels désirs d'avancer dans l'union divine, de vous y perdre et d'en vivre complètement ! Vous me demandez quel est actuellement l'obstacle qui s'opposerait à votre progrès, je n'en vois qu'un, c'est un manque de confiance et d'abandon, en ce qui regarde l'amour que Dieu vous porte et celui que vous avez pour Lui. En un mot, une certaine crainte dans l'amitié du père et de l'enfant. Il faut donc vous affranchir et employer toutes vos forces à aimer avec sécurité.
Est-ce à dire que nous sommes parfaits? Mais faut-il donc attendre d'être parfaits pour aimer? N'est-ce pas au contraire en aimant qu'on le devient? Gardons très vif le sentiment de notre peu de valeur et de nos imperfections, mais qu'il soit plutôt un secours pour notre amour, en nous faisant mieux apprécier et admirer la grande paternité de Dieu, qui ne tiendra pas compte, dans son affection, de tout ce qui, dans l'ordre humain,
cause quelques froissements ou quelques froideurs. C'est donc vers la dilatation que je voudrais vous voir décidément orientée. C'est par elle seule que vous donnerez tout ce que vous avez de bon, que vous le développerez et que vous concevrez de plus hautes ambitions.
Je vous vois près de votre cher malade. Dieu ne lui a laissé que le lien qui rattache au surnaturel. Par ce lien, son âme est dans un continuel état de mérite. Votre cœur de mère trouve là, malgré ses souffrances, le sujet de bénir son Dieu.
Madame,
Vous devancez l'aurore de Noël pour m'apporter les vœux d'un cœur que je connais si bien; vous voulez me montrer par cet empressement combien votre pensée aime à se diriger vers moi. Croyez qu'elle rencontre la mienne en chemin. Je voulais, en effet, vous envoyer un mot de respectueuse affection. Je vois qu'il doit s'étendre et devenir un mot de remerciement d'abord et puis, hélas ! un mot de condoléance ! En effet, vous voilà souffrante, assez souffrante pour sentir beaucoup de gêne, pas assez pour être accablée. Vous êtes donc la victime pleinement consciente de l'œuvre de Dieu, œuvre de calme à maintenir, œuvre d'abandon filial, œuvre de repentir pour les offenses des hommes. Certainement tout est voulu, tout, jusqu'à chacune des petites privations de chaque jour. Tout cela est une monnaie avec laquelle vous achetez une plus grande part de vie divine, cette eau révélée à la Samaritaine. Cette monnaie surnaturelle sert de rachat. Que d'âmes captives! que d'âmes exposées! que de ruines!
Gardons au milieu de ce chaos la haute tranquillité de Dieu. Dieu compte sur sa toute-puissance qui, de ce chaos, tirera de l'ordre; et nous, comme de bons petits enfants, nous nous reposerons sur cette toute-puissance de notre Père.
Ne gâtez pas cette paix par des préoccupations de conscience! Elles n'ont aucun fondement et elles peuvent épuiser une partie de ce cœur qui n'a jamais assez de ressources et de temps pour aimer. son Dieu comme il mérite de l'être. Quand une crainte ou une sorte de remords tente de vous saisir, remplacez-Us aussitôt par un simple acte d'amour de Dieu. S'il y a faute, cet acte répare, car l'élément actif de la contrition, c'est l'amour.