‹ Lettres de directionChapitre 30 sur 43 · QUATORZIEME SERIE · texte numérisé non relu

QUATORZIEME SERIE

Madame,

Volontiers, j'accepte la charge que vous me proposez, parce que je la sais légère et consolante. Ce que l'expérience m'a appris, je le mettrai à votre service; mais je sens qu'au dedans Dieu vous en enseigne déjà davantage.

Mon rôle sera de vous rassurer, dans les épreuves auxquelles échappent rarement les âmes qui se donnent au Dieu crucifié.

Aujourd'hui, j'acquiers un droit particulier à vos prières, et je contracte le devoir d'ajouter à mes sentiments de profond respect ceux d'une affection sainte en Notre-Seigneur.

Madame,

Je me réjouis de la bonne nouvelle que vous m'annoncez. Un pèlerinage à Lourdes est toujours une grâce,

mais quand il coïncide avec le pèlerinage national, c'est une grâce de faveur. Vous verrez. tant de foi, une telle intensité de prières et aussi l'étalage de tant de douleurs, que vous serez profondément émue. Avec votre esprit bienveillant et large, vous négligerez les quelques défectuosités et exagérations inévitables dans cette effervescence populaire; vous y porterez la grande tolérance de Dieu.

Madame,

Je ne vous ai pas oubliée au jour de votre consécration, et je vous suis reconnaissant de m'avoir envoyé un souvenir de cette date importante. Vous vous êtes donné par là des droits à une protection plus spéciale de saint François et vous avez en même temps contracté le devoir de vivre de son esprit, qui est bien celui de Jésus. Il faut penser au Ciel plus qu'à la terre, vivre dans un paisible abandon aux volontés divines, remplir suavement tous ses devoirs et s'efforcer de procurer le règne de Dieu, surtout aux ignorants et aux faibles.

Que Jésus soit l'inspirateur constant de votre nouvelle vie !

Madame,

Il vous a été donné d'être le bon ange de votre mère. Vous l'avez dirigée vers le Ciel, en y tournant d'abord sa pensée; puis vous l'y avez introduite par les Sacrements de l'Église.

Comme vous êtes une âme de l'éternité, vous vous sentez à peine séparée de celle qui est avec votre Dieu. Quand vous recevez Jésus par la communion, vous vous touchez presque, par cet intermédiaire.

A mesure que la terre se dépouille de nos affections les

plus chères, nous nous en détachons davantage, et nous commençons à vivre près de ceux qui nous attendent làhaut. J'unis mes prières aux vôtres, demandant à Dieu de lui être indulgent et de la recevoir bientôt avec lui, s'il ne l'a déjà fait.

Les prières et les sacrifices vont vous devenir chers, car ils perdent leur nom austère pour prendre celui de rançon. Les élans d'amour divin ont plus de puissance encore; ils font violence au purgatoire en faisant violence au cœur du Dieu juste qui ne demande pas mieux que d'être le Dieu bon.

Madame,

J'ai commencé par vous offrir à Jésus naissant; je viens maintenant à vous pour vous exprimer une foule de remerciements et de vœux. — Mes sujets de remerciements ! je renonce à les compter, mais je garde le sentiment profond de chacun. Mes vœux, je ne les énumérerai pas non plus. Ils se résument dans un très grand désir de vous voir grandir en sainteté, de vous savoir aimée de plus en vplus par Jésus et bénie dans vos œuvres. Je demande aussi pour les vôtres ce que vous souhaitez pour eux des satisfactions de ce monde. Je jette surtout dans les bras de Dieu l'âme que vous brûlez de lui donner. Il vous exaucera, mais à son heure; soyons confiants, les délais sont en Dieu le désir de nous voir mieux prier, et toujours lui faire confiance. Pour vous, contentez-vous de veiller sur la pure intention de faire en tout sa volonté sainte, et sur la paix au milieu des sujets d'inquiétude, et dans l'action.

Soyez prudente dans les occasions de fatigue : votre sauté ne vous est que prêtée; elle ne vous appartient pas en propre. Usez-en comme d'un bien à Dieu, et ne l'exposez pas.

J'ai été voir un prêtre dans la vigueur de l'âge et d'un tempérament ardent, qui est cloué au lit ou sur une chaise

longue depuis quatre ans et qui en outre est aveugle. Il ne peut guérir, il le sait, il en souffre, mais il accepte, avec un grand esprit de foi, cette vie, si contraire à sa nature. Pendant quinze ans, il s'était dépensé sans compter pour tout remonter dans une très grande pension. Il venait de fonder la dernière œuvre de sou programme : la pension marchait admirablement, une maladie foudroyante est venue l'en arracher pour toujours. Je lui dis souvent qu'il est un des prêtres qui servent l'Église le plus efficacement. Rien de plus vrai, car le bien ne vient que de l'action de Dieu méritée par les âmes saintes.

Madame,

Permettez-moi d'insister sur les recommandations que je vous ai faites touchant les ménagements momentanés que vous devez avoir pour votre santé. Il s'agit de la remettre d'aplomb, ce qui est encore possible. Un surmenage en ce moment, ou simplement la continuation de votre régime et de vos occupations serait une faute. La confiance" que vous m'avez donnée me donne une responsabilité sérieuse et vous demande une obéissance fidèle. Que l'archange saint Raphaël vous rende la santé tout d'un coup, et je ne vous persécuterai plus.

Peut-être préférera-t-il vous laisser le mérite de souffrir, de condescendre à vous soigner et d'abandonner ces choses chères.

Madame,

Puisque Dieu permet l'épreuve, ne la redoute/, pas, elle est plus qu'un objet de mérite, elle est souvent une préparation à des grâces plus grandes. L'épreuve vous vient de l'accomplissement d'un devoir qui vous arrache

un peu à la solitude intérieure. Quelques heures semblent soustraites à Dieu; mais ce n'est qu'en apparence, ce sont plutôt des heures d'immolation; et si vous n'en sentez pas la douleur au moment même, vous la ressentez tout le reste du temps. Votre cri vers Dieu devient plus intense, par le besoin plus senti de le retrouver tout seul ! Aimons toute volonté de Dieu, sans distinction ; c'est aussi juste que filial.

Ce que vous appelez des hauts et des bas, je les appelle consolation ou sécheresse. Vous êtes à la même hauteur dans les deux cas et peut-être plus aimée de Dieu dans le dernier. Faites-vous indifférente à ces deux manières d'aller à Lui; aimez celle qu'il choisit et préférez-la puisqu'il la préfère. C'est ainsi qu'on se tient unie à Lui et qu'on le laisse agir librement et pleinement.

Quelle gloire d'être gouverné par ce grand Dieu qui se fait ainsi l'âme de notre âme !

Madame,

Je vous ai suivie en esprit à votre réunion d'artistes. Peut-être n'y avez-vous pas admiré la nature humaine? Mais vous n'en étiez que plus portée à lever vos regards vers l'idéal de toute beauté, vers Celui en qui la beauté éclate, avec des' charmes vraiment infinis dont un jour nous verrons de vrais reflets directs. Aujourd'hui ils nous viennent des créatures, xce n'est qu'une ombre.

Le soleil continue à mettre Menton en fête. En vérité, on ne se dirait pas sur la terre, maudite lors du péché d'Adam; ce coin sans doute a été providentiellement préservé à cause des infirmes.

Madame,

Le sentiment dont vous avez été saisie n'avait rien de volontaire. Il était bien en vous, mais pas de vous, Dieu l'a permis pour vous montrer ce qui peut sortir, malgré nous, de notre propre fonds, et vous faire sentir le besoin de tout attendre de Lui, de le substituer à vous, et de vous tenir toute petite et toute humiliée à ses pieds. Ne conservez de cela aucune timidité, dans vos rapports avec Lui. Rappelez-vous toujours qu'il nous prend et nous aime tels que nous sommes, avec toutes nos misères. Cette conviction, quand elle est profonde, laisse l'âme toujours en paix, et disposée à la générosité envers Dieu, comme à l'indulgence envers le prochain.

Madame,

Cherchez et choisissez l'endroit le plus favorable à voire santé, car il s'agit là de votre avenir dans les œuvres. Si votre santé ne se remettait pas entièrement, vous seriez sans doute amenée à y renoncer, car on ne peut pas s'y donner à demi et avec intermittence.

Faites donc tout ce que vous verrez utile à cet effet — c'est un devoir certain. Votre surmenage de ces dernières années vous a amenée tout au bord de quelque grave maladie nerveuse ou d'un épuisement difficile à guérir.

... C'est malheureux de s'occuper de ces choses tandis qu'on voudrait déployer ses ailes vers les hauteurs, ou les étendre tout maternellement sur les infirmités humaines !

Tenez-vous unie à Dieu doucement, sans effort. Occupez-vous, distrayez- vous sous ses yeux; en ce moment

Il aime à vous voir no rien faire. Vous le savez bien, ce qui plaît à. Dieu, c'est que nous fassions sa volonté, qu'elle consiste à nous demander de tresser des corbeilles pour les brûler, comme chez les Pères du désert, soit de se dévouer aux pauvres, soit de composer des ouvrages. Il sait tirer sa gloire de tout, Il ne demande que notre obéissance qui concourt à son plan général.

Madame,

Je me réjouis de vous savoir enfin libre et emportant le doux souvenir des grâces faites aux âmes par votre action. Il ne faut pas tenter Dieu, reposez-vous donc consciencieusement.

La petite retraite sur l'abandon vous donnera sur cette disposition de très belles vues; mais elle h'aura pas à vous soutenir, car Dieu a coutume de vous consoler bien vite après vos épreuves. Qui sait pourtant s'il ne vous fera pas quelque jour l'honneur de se faire servir sans aucune assistance sensible, au milieu même d'une indifférente désolation!... vous y serez préparée.

Ne cherchez pas d'avance par quels chemins le divin Maître vous fera passer. Il est bien mieux de s'enfermer dans un abandon complet à toutes ses préférences... et de n'en point sortir.

Madame,

Je ne suis pas rassuré sur le résultat final de vos vacances. Vous ne vous êtes vraiment pas reposée; or cette année-ci, vous étiez beaucoup plus fatiguée que l'an dernier. La preuve en est que vous ne pouvez pas vous faire à cet air marin que vous supportiez l'année dernière. Le séjour à L. vous sera peut-être plus favorable. En ce cas,

je vous conseillerais de le prolonger. Que ferez- vous a votre refour si vous manquez de forces?

Évitez dans cette communauté tout ce qui vous tendrait les nerfs. Pour le moment, vous ne devez avoir qu'un seul but à atteindre, c'est de réparer la santé que Dieu vous a confiée. Vous aurez à en répondre.. Ces soins pris pour Dieu lui sont aussi agréables que les longues méditations, et les pénitences, en d'autres temps. Faire chaque volonté de Dieu, quelle qu'elle soit, est la perfection.

Réjouissons-nous toujours de ce que Dieu est Dieu, de ce qu'il est heureux et de ce qu'il nous aime. Désirons le partage de son bonheur qui n'est autre que de l'aimer de tout notre être. Subissons en paix toutes les réserves que sa volonté met à notre désir de lui gagner des âmes. Ces privations ne seront pas sans efficacité pour cette œuvre même.

Que la grande paix surnaturelle tienne votre âme indifférente à tous les objets de la volonté de Dieu quels qu'ils soient. <

Madame,

Je désirais aller vous voir tous ces jours-ci, notamment ce soir. Me voyant retenu par une assez grande fatigue (toute passagère), je viens à vous par des paroles écrites qui ne peuvent pas faire sentir tout ce qu'on aimerait à dire à une âme très chère qui souffre. Oh oui ! je sens combien vous souffrez, toute votre vie peu à peu avait passé dans vos œuvres. Dieu bénissait visiblement votre zèle, et voilà que lui-même semble vous écarter ! Ne pensez pas un instant qu'il n'était pas content de vous; voyez plus haut. N'a-t-il pas arrêté son propre fils dans son ministère fécond de Galilée? et pourquoi? pour le jeter au milieu de ses ennemis, en Judée, où on l'a fait mourir. Mourir valait mieux que prêcher et même que

faire des miracles. Cette grande leçon doit nous faire entrevoir le côté merveilleux: de la souffrance.

C'est par elle que tout s'achète dans le monde du péché. Jésus, ne pouvant plus souffrir pour le salut des hommes, demande aux âmes qu'il sait tout à Lui, de continuer son rôle. Il vous a choisie, n'ayez que de la reconnaissance.

Vous paraîtrez moins faire pour lui; vous faites au contraire l'acte le plus difficile : renoncer à des œuvres prospères qui tomberont peut-être. Vous le trouviez lui-même comme visiblement, dans les pauvres maisons qui vous rappelaient Nazareth, dans les travailleurs aux mains durcies, dans tous ces pauvres et ces souffrants qu'il a particulièrement adoptés, vous le donniez aux âmes qui ne le connaissaient pas... Jésus ne s'éloignera pas de vous dans le chemin qu'il vous oblige à suivie désormais, vous le retrouverez surtout par la peine vive de ne plus le sentir autant.

Grande paix, courage confiant.

Madame,

Le grand mouvement surnaturel de Dieu conduit vers la destinée véritablement heureuse tous les hommes, et sans que la plupart le sentent ou le veuillent.

Ces quelques mots vous indiquent déjà la réponse que vous me demandez, sur la prière. Il y a la vraie prière : c'est celle qui ne considère que Dieu pour le louer. La première partie du Pater est de ce genre; il y a aussi la prière de demande, comme la fin du Pater qui nous concerne.

Puisque le divin Maître nous apprend cette prière, nous pouvons la réciter sans crainte, et conclure de là que les objets temporels ne sont pas exclus. Ils y tiennent -néanmoins une place secondaire, et toute dépendante de la volonté de Dieu. Sous ce mot « notre pain de chaque jour » on comprend, vous le savez, tous les biens

personnels et ceux du prochain. Ce mot « noire pain » indique bien particulièrement qu'il ne faut pas demander beaucoup. Que nous soyons pardonnes et gardés du mal ! Oh ! c'est un cri trop juste et trop fdial pour qu'on lui fasse le reproche d'être trop personnel. Il faut bien le constater, la plupart des chrétiens ordinaires ne connaissent guère que la prière du mendiant, et ce qu'ils mendient, ce ne sont pas généralement les biens de l'âme. C'est imparfait, mais surnaturel quand même, à cause de l'esprit de foi qui inspire cette confiance, et il est fort heureux que ces pauvres gens aient des besoins temporels, sans quoi ils resteraient muets.

Pour vous, ma chère fdle, vous avez pris votre essor vers la prière de louange, et quand les biens et les maux de la terre se présentent à. votre préoccupation, vous adoptez la forme délicate, enseignée par les sœurs de Lazare. Tenez-vous en là. Puisque le plus parfait est de n'avoir pas même de désirs relativement à ces choses, pourquoi les demander?

Je connais des âmes cependant qui trouvent beaucoup de ferveur à repasser dans l'oraison toutes les grâces qu'elles ont à cœur d'obtenir pour elles, pour les personnes amies et pour l'Église. Que chacun suive son attrait. Le vôtre est de vous en tenir le plus possible à l'entretien direct avec Dieu; laissez dans l'antichambre tous les placets, ils seront lus et exaucés, selon le plus grand bien.

Je ne vous engagerai pas non plus à accepter trop facilement des neuvaines chargées de pratiques, ni de recommandations particulières à faire à perpétuité. Beaucoup de prêtres et de très bons prêtres croient qu'une intention globale satisfait à toutes ces promesses. J'ai des scrupules à cet égard pour les cas où l'on a formellement promis des prières particulières. Voilà pourquoi je vous invite à ne pas les promettre trop facilement et trop nettement. Quand vous promettez des prières, sans rien ajouter, l'intention globale suffit certainement. En résumé, préférons le plus parfait, qui est la louange de Dieu et l'abandon à sa volonté. Vous bénissez presque

votre grippe qui vous laisse plus longtemps dans le rôle de Marie ! Quand vous vous serez remplie de l'esprit du Sauveur, vous irez le communiquer aux pauvres âmes; ce ne sera pas vous qui parlerez !

Je me réjouis du don de Mme X., qui vous a permis de faire un bien que Dieu vous demandait. Que d'argent se dépense ici égoïstement ! Combien de misères ne pourrait-il pas soulager !

La lecture est toujours pour mes yeux une fatigue, je les ménage, cependant je travaille. Il le faut bien, si la nuit doit venir bientôt.

Madame,

Par votre avant-dernière lettre, j'avais cru comprendre que votre retraite ne commencerait que la semaine prochaine, je vous arrive donc bien tard pour vous dire un mot à ce sujet! Je tenais à une recommandation particulière qui est de ne rien chercher dans les livres, sauf dans le cas d'une sécheresse persistante, mais de vous tenir simplement aux pieds du divin Maître, épiant son regard ou en jouissant, ou recueillant une de ses paroles intérieures et la laissant se répandre dans toute votre âme, vous tenant dans une disposition d'absolue dépendance pour tout et pour tout l'avenir; laissant votre cœur exprimer ce qu'il sent, comme le ferait une âme de Sainte, en vertu de cette vérité que, si nous ne sommes pas dignes d'aimer ainsi, Lui est digne d'être aimé de la sorte et sans mesure.

Je crois vous avoir déjà exprimé cette pensée et donné ce conseil, je ne le répéterai jamais trop, car la tendance humaine est de ne jamais dire assez.

En terminant, je vous adresse l'indication que donne Jésus à Pierre quand il péchait : « Duc in altum — Pousse au large, va, cherche au loin. » Perdez-vous dans ces horizons lointains où l'on entre plus en Dieu.

Madame,

Je comprends votre bonheur d'avoir assisté à une retraite qui parlait à votre âme; chaque jour, se déroulait devant vous une nouvelle perspective de l'amour divin et vous vous êtes trouvée finalement tout entourée de lumière, tout embrasée d'amour.

Laissez Dieu vous gâter. Il accumule les preuves de sa particulière attention, afin que, si, un jour, il vous demande l'acceptation de peines intérieures, des occupations contraires à vos goûts, une vie d'exilée en un mot, vous puissiez vous dire : J'ai en moi les promesses de l'Éternité, je les garde comme des fleurs qui ont essayé de fleurir au printemps, mais que l'hiver a surprises. Elles n'ont rien perdu de leur vie et, dans leur sommeil, elles préparent un prochain essor.

Livrez- vous aux œuvres, mais, sous cette double réserve, que vous n'y compromettiez pas votre santé et que vous ne sacrifiiez pas cette portion d'aide qu'attend de vous votre mari.

Madame,

J'avais cru remarquer beaucoup de soleil sur votre visage, je ne suis donc pas étonné de vous entendre dire que l'auteur du soleil s'était manifesté dans votre âme, et je l'en bénis. Dans ces moments, il faut prendre une conscience profonde de l'amour que Dieu nous porte, afin que, lorsqu'il se retire en apparence, nous gardions la même conviction, la même confiance, sinon la même joie. C'est Dieu, et non sa joie, que nous voulons.

Sous les ombrages de G... le divin Maître vous tiendrat-il compagnie comme II le fit sous le noisetier de Paray-

le Monial? d'une façon visible? non sans doute, mais d'une façon réelle, intime ? certainement.

Reposez-vous auprès de Lui, écoulez ses silences qui parlent encore; sentez-vous toute à Lui : ne formulez pas de sentiments, ils ne traduiraient jamais ce que sent votre cœur où son regard sait lire. Un grand amour n'a point de paroles, mais tout parle en lui, soyez tout amour.

Madame,

J'admire votre vaillance, non seulement dans les œuvres que vous poursuivez, mais surtout dans votre abnégation de toute consolation, si Dieu le préfère. Vous voyez d'ailleurs que votre union à Lui est profonde puisque vous ne pouvez pas discerner au fond si c'est votre volonté ou la sienne. Ne cherchez pas à le savoir, laissez vos biens indivis, comme dans les familles qui s'aiment.

Laissez surtout votre âme tout entière dépendante de ses moindres mouvements intérieurs.

Madame,

Combien je suis heureux de votre bonheur! vous pouvez répéter avec le psaume : « Non fecit taliter omni nationi », il n'a pas agi ainsi avec d'autres ! Vous êtes comblée de faveurs et vous vous réjouissez, non de les sentir et d'en jouir, mais d'y voir l'amour que Dieu vous porte. Cet amour que vous avez constaté si souvent et dont II vous renouvelle toujours l'expression au moment voulu, voilà ce qui reste votre grand point d'appui, votre stimulant et votre espérance.

Les sécheresses peuvent venir, les insuccès peuvent

accabler vos œuvres, vous souffrirez, mais vous ne penserez jamais que vous êtes moins aimée, moins écoutée de Dieu. Il vous semblera parfois qu'il est loin de vous, mais vous vous direz : Je sais qu'il ne fut jamais plus près de moi. « Je suis avec elle dans la tribulation », dit le psaume, et il ajoute : « Je l'en arracherai et je lui rendrai la joie. » Allez donc dans le chemin de tous vos devoirs; c'est là que Dieu veut vous trouver. C'est de là que l'accent de votre amour sera entendu, vous parût-il bien faible et bien froid.

Madame,

Je me réjouis de vous savoir en plein repos d'âme et de corps. Je vous vois dans cette maison où Dieu habite; je vous suis près du Saint-Sacrement qui le contient caché et que trahit une petite étoile de lumière. Je vous vois encore au milieu des champs et des bois, admirant Dieu à la manière de saint François d'Assise. Que soient bénies ces heureuses conditions qui ont charge de vous rendre une santé que tant d'œuvres réclament. Entrez dans ce dessein de Dieu; soignez-vous sans scrupule et sachez sacrifier vos goûts spirituels à des distractions qui doivent avoir en ce moment le pas sur les autres. Pas de contention d'esprit pour penser en creusant les choses ou pour tirer de votre cœur des sentiments qui ne couleraient pas d'eux-mêmes. Vous êtes toute à Dieu sans réserve, je vous l'affirme, et Dieu aime tout en vous et tout ce que vous faites. Les pères ont coutume de faire ainsi, et Dieu a plus que la tendresse paternelle. Ne nous étonnons pas d'un tel amour, croyons-y; rien ne tient plus humble et plus aimant. Chaque matin, je vous offre à Jésus et avec Lui au Père du Ciel, qui vous regarde Lui et vous comme la même victime.

Ne vous inquiétez pas de ce que vous donnez à la Très Sainte Vierge une part moins grande que d'autres personnes. Votre attrait est vers Jésus; sa mère, comme

les mères, se réjouit de ce qui va à son fils et le prend pour elle.

Madame,

Qu'il soit béni ce Dieu qui daigne ainsi vous consoler ! oui, Il vous traite en pauvre enfant malade qu'il faut ranimer. Voyez combien sont bonnes les souffrances qui attirent une telle manifestation paternelle. Vous étiez tout affligée de corps et d'âme, il vous semblait que la lumière de la joie ne se lèverait plus sur vous, et voilà que cette lumière est tombée vers vous descendant de la face de Dieu, selon la parole des psaumes. Que sera donc la vue face à face de cet être admirable 1 Cette heure vous est donnée pour que plus tard votre confiance y trouve son appui aux heures de ténèbres, si votre route vient à rencontrer de nouveau les incertitudes de l'exil.

Vous constatez ce que Dieu est pour vous : or Dieu reste toujours le même quand notre fond ne change pas, Il voit au-delà de la surface. Les sœurs qui vous servent sont dçs Marthe, de grandes amies de Jésus. Elles l'aiment d'une façon autre que celle que Dieu attend de vous. A chacun son attrait, sa grâce, j'ajoute, avec le divin Maître, que vous avez choisi la meilleure part; disons plutôt que cette meilleure part vous a été donnée. Il est plus doux de la tenir de Jésus que de soi, de son amour plutôt que de nos propres mérites. S'il s'y joint de sa part un peu de miséricorde, réjouissons-nous, car s'il nous aime tant malgré nos dettes et notre misère, que sera-ce lorsque nous serons, par sa grâce, plus généreux et plus constants !

Madame,

Dieu ne manque jamais aux âmes qui s'abandonnent à Lui sans choix pour la consolation ou pour l'épreuve.

Il se plaît à former en elles l'image de son fils crucifié; mais, à certaines heures, Il leur fait partager les joies du Thabor. Ne vous demandez pas si ces impressions consolantes vont durer; n'ayez aucun désir à ce sujet, aimez Dieu pour lui seul et n'ayez d'autres désirs que les siens. Puisqu'on peut l'aimer autant sans rien sentir, qu'importe de le sentir ou non !

Je ne puis cependant m'empêcher d'être heureux de vous voir si puissamment relevée et si tendrement choyée. Admirons cet aspect de la bonté divine, puisque c'est celui qu'elle vous montre, mais ayons la volonté d'admirer également l'aspect crucifiant, s'il daigne vous appeler à cette gloire et vous demander cette preuve d'amour toute désintéressée. Je vous bénis au nom du Sacré-Cœur.

Madame,

Qu'importe ce que nous sentons ou souffrons; qu'importe même notre insensibilité pour les choses que nous aimons par-dessus tout ! Dieu a ses desseins qui sont tout pleins de prévoyante bonté. Donnons-lui une telle cenfiance et une si profonde préférence que nous ne pensions presque pas à nous. « Pense en moi, je penserai pour toi. »

Ne pensant pas à nous; acceptant la tristesse quand elle vient, faisons à chaque instant ce que Dieu veut.

Étant voulues de Dieu, les occupations les plus communes prennent une couleur divine, et nous serons fort étonnés quand nous verrons au ciel qu'elles plaisaient à son cœur, comme autant d'actes d'amour. Soyons toujours contents, pleins de sérénité, sans désir d'être autrement que nous ne sommes, comme santé, comme travail, comme consolation spirituelle, que tous nos désirs se concentrent en un seul qui est d'aimer toujours plus puissamment, plus parfaitement, plus finalement. Le reste n'est qu'accessoire.

Madame,

Je n'ose pas trop vous plaindre, puisque vous savez reconnaître dans la souffrance une messagère de Dieu. Avec votre aide, je m'efforcerai moi aussi à la bien accueillir. Le médecin, venu ce matin, assure que la cicatrisation se fait normalement et que je ne dois pas m'étonner d'éprouver encore durant quelques jours de l'oppression. Nous partageons la même privation : vous pour entendre la messe, moi pour la célébrer. La messe a beau être la plus grande merveille de Dieu, au-dessus de ses merveilles il y a sa volonté. Dès qu'elle s'impose, jugeons fermement que tout est pour le mieux. La prudence est la manière la seule sage de l'accomplir. Par l'imprudence, c'est la nôtre, au fond, que nous ferions. Donnez donc en ce moment le pas à la prudence sur l'ardeur d'aller à la Table Sainte.

Madame,

Laissez-moi bénir Dieu de vous avoir conduite à moi. Vous m'avez apporté une âme tout imprégnée de son amour; ce fut une consolation pour la mienne. Si l'épreuve a fait tomber les fleurs, les fruits mûrissent. Mon rôle a été de vous rassurer, rôle facile et doux. Comme le divin Maître après sa résurrection, à chaque entrevue, je n'ai qu'à vous redire sa parole : « Que la Paix soit en vous », gardez-la toujours jusque dans la torpeur la plus profonde. Il y a de tels anéantissements qui sont aux yeux de Dieu des triomphes, ce sont ceux qui nous tiennent plongés dans le sentiment de noir.' néant et dans l'admiration muette de l'amour qu'il nous porte et que nous sentons si peu mérite''.

Je vous bénis de tout cœur.

Madame,

Je ne saurais vous dire combien je souffre de vos préoccupations sur la foi. Ce qui me rassure, c'est que j'y vois une simple tentation du démon. Votre manière d'envisager les choses en a tous les caractères.

A d'autres personnes, je dirais : examinez, approfondissez afin de vous débarrasser des impressions qui restent après que l'on a rejeté l'objection par simple volonté; mais, dans votre état, qui est un état de tentation, toute recherche de vérité tournerait contre elle, et vos impressions, au lieu de se dissiper, deviendraient angoissantes.

Le démon vous attaque au moment où vos forces physiques vous laissent dans un malaise propice aux tentations. Il profite également de votre état de vie spirituelle privée de consolations, car, sous l'action immédiate de Dieu, toutes les préoccupations resteraient sans action. Faites donc ce que fit saint Philippe avec Nathaïiaël (dans l'Évangile) à son objection sur le rôle messianique de Jésus, il répondit simplement :.« Viens et vois. »

Il y a en Jésus la lumière, la paix, une lumière et une paix que le monde n'a jamais données, il y a en lui une bonté si haute qu'elle apparaît divine. Son enseignement est parfait, nul n'y a jamais trouvé une erreur, tous ceux qui l'ont fidèlement suivi ont été parfaits...

Dans vos moments de peine, redites la parole des apôtres chancelants : « A qui irions-nous? Vous seul avez les paroles de la vie éternelle. »

J'ai senti plus vivement ce soir le besoin de vous écrire ces lignes. Depuis hier j'avais beaucoup pensé à vous et j'en avais le cœur endolori. Puisse le divin Maître vous épargner la torture de cette tentation, la plus douloureuse et la plus dangereuse de toutes !

Saint jour de Noël.

Madame,

Je suis bien affligé de vous savoir souffrante, surtout durant ces belles fêtes. Le cœur ne sait guère parler à Dieu quand le corps souffre.

Il est vrai, l'acceptation de la maladie et de ses conséquences offre à Dieu un bien de haute valeur, et, moins nous avons de consolations, plus notre offrande est désintéressée et par conséquent méritoire. Je vous ai, comme tous les jours, présentée nommément à Dieu aux trois messes de minuit, je lui ai demandé instamment de vous laisser une paix profonde, la paix proclamée par les anges aux âmes de bonne volonté.

L'amour voit plus clair que la raison; croyez à l'amour de ce Dieu qui s'adapte si bien à tous les besoins et à toutes les aspirations de notre âme.

Madame,

Je demande chaque jour à Dieu de se découvrir de plus en plus à votre âme durant la retraite. Toutes les belles vérités qu'on, vous prêche aboutissent à cela : pénétrer en Dieu par de nouvelles vues, par des sentiments plus intimes. Être plus à lui et l'avoir plus à soi. Vivre de ses pensées et le communiquer à quelques âmes.

Vivre des souffrances de Jésus et aimer les siennes propres. — Ne jamais céder à la tentation, ce serait trop pénible à celui qui se donne tout à nous dans la communion. Lui ! Lui ! n'est-ce point assez?

Dieu a besoin de votre santé, que ferait-il de vous pour les autres sans elle? Soyez donc très prudente et ne vous

imposez que des mortifications inoffensives. Celles-là, par exemple, faites-les fidèlement.

Madame,

Hélas! c'est toujours ainsi que vous oubliez la fragilité de votre santé ! Vous sortez par tous les temps, vous ne vous arrêtez pas quand la fatigue se fait sentir, en un mot, vous vous conduisez fort mal... comme malade. Il faudrait pourtant faire tout ce qu'il faut pour vous remettre une bonne fois et reprendre votre vie de bonnes œuvres. Dans le doute, je vous le redis, prenez toujours le parti de vous abstenir. Assurément, les pratiques pieuses du dehors, les absolutions générales, les instructions, la messe et la communion doivent vous être très chères, mais elles ne sont pourtant que des moyens d'aller à Dieu et de recevoir ses dons.

Il y a certainement, j'ose le dire, au-dessus de cela, ce qui est le but de toutes ces choses : l'union à Dieu; or cette union peut se passer de ces pratiques. L'âme s'unit immédiatement à Dieu par ses élans et son amour, au besoin sans élan, et par le seul amour de volonté qui se complaît dans la volonté de Dieu, s'abandonne à sa Providence et cherche en tout son bon plaisir.

Madame,

J'ai souvent remercié Dieu d'avoir inspiré à la bonne Mmc B... l'heureuse idée de vous conduire à moi. Je n'ai cessé d'être édifié de votre générosité au service du divin Maître, j'ai admiré l'élévation et la délicatesse de vos sentiments, et les seuls reproches que j'aie eu à vous adresser, hélas trop souvent, c'était de laisser votre

courage dépasser vos forces. C'est un excès : tout excès est blâmable, mais quelques-uns ne diminuent pas la valeur d'une âme. Sainte Paule, malgré ceux que lui reprochait saint Jérôme, a bien été canonisée : ne désespérez donc pas, vous serez canonisée... par le bon Dieu... sinon par le Pape.

Si votre âme ne se couvre pas de fleurs et de feuilles comme les arbres en ce printemps, sachez qu'elle n'a rien perdu de sa sève, mais qu'elle est transportée dans un climat plus froid. Il y a tant de pays où les pauvres arbres frissonnent encore sous la neige, ils vivent cependant et ils porteront leurs fruits en leur temps.

Madame,

Votre santé est donc bien délicate, vous subissez l'effet du surmenage beaucoup trop prolongé. Vous auriez, dû vous en affranchir, il y a quelques années. Votre bonté allait plus loin que vos forces. Soyez aussi parfaite malade que vous avez été parfaite apôtre et parfaite sœur de charité. Votre service envers Dieu et les âmes consiste à vivre sans effort dans l'acceptation joyeuse de l'inaction et des privations spirituelles. Je comprends que vous ne demandiez pas la douce visite de Jésus. Ce ne serait probablement pas compris. Si cet état se prolongeait, ce serait différent. Ces visites m'impressionnent toujours, et le sentiment qui me domine, c'est la confusion de cette démarche auprès d'un être si peu digne.

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