‹ Lettres de directionChapitre 3 sur 43 · PREMIERE SERIE · texte numérisé non relu

PREMIERE SERIE

I\Ia chère cnfanl,

Ce petit mot vous portera du moins mon souvenir ! Je m'appartiens si peu ici que je suis en retard avec tout le monde. Il me reste par exemple le temps de penser à chacune des âmes qui me sont chères; la vôtre m'est donc très présente et je vous assure que l'isolement où je ta sens m'est douloureux. Ah ! quand cet isolement sera plein de Dieu ! quand il vous tardera de vous trouver seule pour être toute à Lui, vous ne direz plus : que je m'ennuie ! Vous ne sentirez pas cette aigreur qui monte à votre cœur, si bon pourtant. C'est que les meilleures choses ont besoin d'avoir leur satisfaction : la plante ne pousse bien qu'au soleil, l'âme ne s'épanouit que dans l'amour.

Pour les affections humaines, il y a, comme pour les fleurs des champs, si fragiles, un moment où elles s'épanouissent; ce moment est court; le lendemain, plante et Heurs coupées se sont desséchées. Pour le cœur, tel qui; Dieu l'a fait, il faut la durée, il faut par conséquent Luimême.

Toutefois, ma chère enfant, ne vous attendez pas à (1rs jouissances complètes, même de ce côté-là. Nous

sommes dans l'exil, nous sommes dans l'épreuve, nos joies ont ce je ne sais quoi de triste et d'incomplet. Il le faut : ici-bas nous sommes les disciples du Christ, et c'est sur le chemin du Calvaire que nous avons à marcher comme Lui. Notre vraie joie doit être de marcher avec Lui. Ah ! si vous aviez le bonheur d'être du nombre des saintes femmes appelées à le servir durant la prédication de l'Evangile et plus tard à le consoler au Calvaire, je vous vois d'ici les yeux pleins de larmes, le cœur plein d'enthousiasme, tout attachée aux pas de Jésus... Eh bien pourquoi ne pas le suivre dans le mystère de sa vie avec nous. Là, comme en Judée, Il nous voit, Il nous aime. Là aussi son cœur demeure sensible à notre affection. Là encore notre zèle est efficace, car Jésus a besoin de notre coopération. Cette coopération consiste surtout dans des prières pour les autres, car tout a été promis à la prière et Dieu l'aime tant qu'il en fait la principale condition de ses grâces. Donnez à Jésus le moyen d'appliquer les fruits de sa Passion et de pouvoir ouvrir ses bras à de nouveaux enfants prodigues.

Quand vous l'aimerez, vous comprendrez beaucoup de choses, et quand vous l'aimerez assez pour l'aimer dans le prochain quel qu'il soit, vous reconnaîtrez que vous êtes dans la voie, la véritable voie; alors vous n'aurez plus de ces ennuis et de ces révoltes qui vous rendent malheureuse et sous la douce lumière de l'amour divin tout vous paraîtra digne d'être aimé, plaint et secouru.

Courage et espoir ! aspirez à Dieu telle que vous êtes. Il est le père de la miséricorde et si vous n'êtes pas bonne encore, n'importe, ses bras vous restent ouverts pour peu que vous lui promettiez d'être plus sage.

- Ma chère enfant,

J'ai vu parfois dans les jardins, de petits enfants se dérider à former un parterre. Ils prenaient des pîeds de

fleurs diverses et avec soin les mettaient en terre. Pendant quelques heures (et c'était beaucoup) ils les arrosaient et les regardaient. Pour les fleurs, ils attendaient au lendemain, mais alors n'y pouvant résister, ils cédaient à la tentation de découragement parce que les feuilles restaient pendantes et les tiges tristement courbées; alors dans leur désespoir, et leur curiosité, ils les arrachaient pour voir si du moins les racines avaient pris...

Qu'une grande et chère enfant ne se froisse pas de cet apologue, beaucoup de ses sœurs comme elle ont connu les hâtes excessives d'une bonne volonté qui n'attend pas l'heure de Dieu, et, par son découragement, détruit une oeuvre bien commencée.

Ma chère enfant, nous ne jugerons logiquement la vie qu'en la regardant à la place qu'elle doit occuper. C'est un tout petit vestibule du ciel et nous en voudrions faire une demeure. Elle est une longue campagne de conquêtes et nous espérons toujours qu'un assaut de ferveur suffira. Ce n'est qu'au terme de l'existence que nous pourrons juger le plan de Dieu. Nous sommes de pauvres êtres blessés et meurtris jusque dans leur profondeur, et nous nous étonnons de ne pas nous trouver guéris et forts dès que nous voulons être meilleurs.

Si nous comprenions bien le but du divin Sauveur en venant ici-bas et si nous savions bien apprécier ce que valent ses souffrances, nous oserions à peine lui demander les biens et les soulagements de ce monde. Oserions-nous lui dire : par vos mains ensanglantées, par vos atroces souffrances, faites que je ne souffre plus ! faites que j'obtienne tout bien-être ! Oh ! ces plaies sacrées ! mais elles veulent une œuvre plus haute, plus durable ! Elles méritent l'infini bonheur et c'est les rabaisser que de leur demander le repos passager ! Avec ses douleurs, voudriez-vous faire vos joies?

Ne sentez-vous pas, ma chère enfant, que Jésus a tracé une voie; qu'il s'est fait le compagnon de nos douleurs pour nous les faire porter, non pour nous les enlever, car elles sont notre richesse. Leur poids dit leur valeur, et nos souffrances, par leur vivacité, indiquent quel sera

notre bonheur un jour. Ne demandons pas de ne pas

souffrir.

Je me laisse aller à vous dire ces choses parce que vous êtes appelée à les comprendre et à y trouver votre grandeur et votre repos. Actuellement, elles vous font sourire et facilement provoquent quelques instinctives révoltes. Je ne m'en épouvante pas; je sais tout le riche fonds qu'il y a dans votre généreuse nature. Il a été décidé dans le cœur de Jésus, au jour du Calvaire, que vous deviendriez une alliée du divin Crucifié. Vous êtes attendue, vous résisterez, mais non pas toujours! Oh! faites que ce soit court !

Venez me trouver plus souvent. Saisissez l'occasion de ce mois de mai pour aller à Jésus. Vous êtes l'enfant aimée et attendue. Ne vous croyez pas si coupable dans vos murmures, ce sont de vrais gémissements entourés de quelque amertume, ne gardez que les gémissements et unissez-les à tous les sanglots de la divine agoni''.

Je vous bénis, ma chère fille, et vous prie de croire à mes sentiments de paternelle affection.

Ma chère enfant,

Ne vous excusez jamais de votre franchise auprès de moi; c'est une qualité que j'aime par-dessus tout et vous vous exposez à recevoir des compliments ! Au reste tout n'est pas profit dans cette manière d'agir, car elle donne le droit de répondre par de dures vérités... s'il y en a à dire. Ce n'est pas le cas, je ne fais que vous comprendre et vous plaindre. Vos murmures ne sont que des cris de souffrance et les obscurités qui vous troublent viennent de ce que vos pauvres yeux sont trop pleins de larmes. Un peu de bonheur répondrait à bien des objections et. pourtant, rien ne serait changé dans l'ordre général des choses! Mais, chère enfant, laissons là cette philosophie fort belle qui ne fait que des résignés et approchons-nous

de Notre-Seigneur. Voyez le doux Maître plein de bonté. Il tient les jeux fixés sur sa chère enfant et, de sa voix qui garde un écho d'amour, il lui dit : « Si quelqu'un veut venir après moi qu'il se renonce, porte sa croix et me suive. »

Méditez cette scène et ces paroles, vous y trouverez le secret de la vie chrétienne qui va jusqu'à la passion pour les souffrances. Plus on se renonce, mieux on porte sa croix et plus on est avec lui, plus on est près de Lui, comme les fidèles qui se disputent à qui marchera sur les traces de ses pas.

Ne savez-vous pas que Jésus est venu pour nous apprendre à mépriser ce qui est de la terre. Il nous a dit que nous sommes trop grands pour y mettre notre bonheur, notre idéal. Ne sait-il pas aussi que notre nature déchue ne peut se relever que par l'effort et réparer que par la peine. Ne nous a-t-il pas ordonné d'aimer le prochain comme lui-même l'a aimé, comme nous l'aimerions lui-même; et pour que le prochain (telle personne aimée, telle âme ignorée) parvienne à connaître Dieu, il faut que sa rançon soit payée par quelqu'un. Si ce quelqu'un était vous ! La vie qui vous est faite en ce moment vous en donne le moyen.

Ah ! tout simplement, abandonnez-vous à Jésus, laissez-le faire ce qu'il voudra de votre vie et de vos joies. Ne craignez rien; acceptez tout, comme on accepte ce qui vient d'une personne dont on est aimé passionnément. Si vous obtenez enfin d'aimer et d'être aimée ainsi, rien ne vous manquera et aucune peine ne vous paraîtra dure.

Vous sentez ces choses, vous vous soulevez dans cette belle perspective, vous voulez ce que je dis et voilà qu'une heure plus tard, toute votre émotion est tombée et l'accablement vous ressaisit, et vous vous troublez, et vous croyez que tout est perdu; ma chère enfant, c'est une expérience à prendre, et pour vous y aider je vais vous expliquer un très simple phénomène.

Vos aspirations sont très réelles; votre choix de Dieu et de sa volonté à ce moment est chose certaine ; mais comme l'entraînement d'une pensée élevée ou d'un sentiment

noble a été pour beaucoup dans votre contentement, vous vous trouvez ensuite sans cet entraînement et livrée à votre seule résolution... et l'habitude du chagrin vous ressaisit parce qu'elle est au fond de votre nature, et, sous son influence, vous vous persuadez que votre disposition précédente était exaltation pure et que par conséquent elle est disparue. Non, elle n'est pas perdue lemoins du monde, elle est seulement réduite au vouloir qui persévère. En un mot, vous confondez détermination et impression. Puissiez-vous ne mettre qu'un an pour bien apprendre cette leçon, je ne vous ménage pas le temps! Peut-être devancerez-vous l'époque, car vous êtes une bonne élève. Il suffit que vous y mettiez la belle ardeur de- votre nature; et pour simplifier encore davantage, il suffit que vous soyez une enfant docile à ce que je cous dis. La confiance que vous me donnerez sera votre plus grande force. Si elle est assez résolue pour vous faire couper court à toutes les impressions contraires et vous fixer dans les espérances que je vous ouvre, votre point d'appui solide sera trouvé.

Si vous êtes ainsi, au lieu de vous arrêter aux pensées amères et découragées que le démon vous soufflera, vous vous redirez les paroles que Dieu a mises, pour vous, sur mes lèvres ou dans ces lignes, et quelles que soient vos envies de vous attrister ou de fronder, vous vous maintiendrez dans la voie indiquée par l'obéissance. La paix est là ainsi que le progrès et finalement l'amour de Jésus qui, un jour, vous remplira le cœur.

Ma chère enfant,

Quel remords ne va pas être le vôtre, quand vous allez savoir toute la vérité ! M. M. m'a rappelé au moins deux fois le petit livre promis sur l'humilité; elle l'a fait avec instance, me disant que vous auriez de la peine d'un long retard.

... C'est donc pour me mettre à couvert de votre courroux qu'elle s'est armée du bouclier du silence qu'elle a tendu entièrement de mon côté; or comme cela n'est pas juste, j'exige que vos traits arrivent jusqu'au coupable. — Puisque le coupable avoue, vous lui permettrez bien de plaider sa cause. Je n'ai plus un seul exemplaire du dit ouvrage et, pour m'en procurer, j'attendais d'aller à la librairie. Ce voyage ne peut tarder; donc rassurezvous sur le fait, comme vous l'êtes maintenant sur les intentions. Peut-être la Providence a-t-elle permis ce retard pour ménager meilleur accueil à un petit livre qui se recommande moins de lui-même.

Morale : avec les braves gens, il faut toujours juger en bien, c'est le moyen de ne pas se tromper.

Nous nous occuperons de vos beaux projets pour la visite des pauvres, je les approuve de tout cœur en principe. Pour le petit malade, M. m'a fait connaître votre désir, je serai franc comme toujours. Sa mère est si malheureuse qu'elle s'irrite contre tout, même contre Dieu, et ses arguments parlants crient si fort pour les infinies misères de ces pauvres petits que je me demande si vous saurez vous tirer de la difficulté et tenir ferme le drapeau de la soumission à la Providence. Dans quelque temps, quand vous aurez bien compris pour vous-même ce mystère de la souffrance, et que vous commencerez à aimer la croix, vous serez merveilleusement propre à cet office, et personne ne saura mieux convertir les autres qu'une convertie. Encore pour cela, que votre colère retombe sur moi ! M. n'a agi que sur mes conseils. Pourquoi en effet, vous trouvant près de moi, n'être pas venue me demander Notre-Seigneur? Habituellement, il faut une préparation de quelques jours pour le recevoir, quand on ne le reçoit pas très fréquemment : toutefois quand on se sent l'envie de lui parler de plus près, de lui confier ses peines tout bas, on peut sans crainte se passer de toute autre préparation, celle-là est la meilleure, les autres n'ont pour but que de la provoquer, car elles ne sau-' raient être une formalité.

Je bénis Dieu des immenses progrès que fait votre

âme dans le désir de son amour. Que ce qui est tout vous suffise ! c'est un bien juste vœu, n'est-ce pas ! il suffit de le comprendre à fond et tout est gagné : générosité, confiance, résignation...

Ma chère enfant,

Vous accordez au bon Dieu un crédit par trop limité et un peu trop impératif. « J'ai fait ce que j'ai pu, ditesvous, et je n'ai reçu aucune consolation. » A mon tour, je vous demande : depuis combien de temps avez-vous fait toutes ces merveilles? Depuis un an? admettons. Ne faudrait-il pas défalquer de ce compte les semaines moins bonnes, et ne serait-il pas juste de mettre, dans un des plateaux de la balance, les semaines un peu... découragées? Je m'imagine que, si Dieu établissait nettement les comptes, vous éprouveriez quelque étonnement. Mais ne parlons pas de comptes avec un Père, parlons d'affection. Eh bien, sur ce terrain, lequel a le plus aimé? Celui qui, silencieusement, est mort pour vous, plus silencieusement encore reste près de vous au Tabernacle. Ah ! ma chère enfant, nous demandons des signes dans le Ciel, comme les Juifs, et nous ne regardons pas les signes plus manifestes de ce grand amour! Nous exigeons des consolations! et de qui les attendons-nous? au nom de qui les demandons-nous? Jésus nous dit : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce et porte sa croix, et nous voudrions être soulagés et consolés, et nous dirions : je vous demande la consolation en vertu de vos douleurs, de voire sang répandu, de votre mort cruelle ! Est-ce pour créer des égoïstes que Jésus a tant aimé et qu'il a communiqué à nos âmes sa vie surnaturelle? Un jour viendra où votre âme, si généreuse en son fond, ne comprendra pas qu'elle se soit exprimée ainsi et qu'elle ait fait à Dieu le reproche de la laisser souffrir. S'il y avait quelque chose de meilleur que la souffrance, ne l'eût-il pas donnée à son Fils,, à la Sainte Yierge, aux saints?

Laisserez-vous des âmes nombreuses (et j'en connais) supplier ce même Dieu de leur faire large leur part de souffrance pour être plus semblables à Jésus, pour expier avec Lui. Elles aiment la hauteur du Calvaire et elles savent que c'est là qu'on acquiert ses titres de noblesse. Redevenez donc tout à fait, ma chère enfant, la créature bonne, généreuse, élevée que vous êtes et que vous avez été pleinement à certaines heures, redevenez-la pour tout à fait. Ne dites plus jamais de ces tristes pourquoi, ne refusez plus jamais un crédit illimité à Celui qui n'ayant aucun besoin de nous, désire vivement notre amour. Ne songez qu'à aimer pour être aimée. S'il y faut des années, donnez des années, et ce sera peu en comparaison du résultat. Apprenez, ma chère enfant, la route du Calvaire si vous voulez aller a Jésus. Je ne sais point d'autre chemin, je serai là pour vous soutenir.

Il est très heureux que vous ne soyez pas un homme, car vous n'en auriez pas la bravoure ! Vous voilà à compulser encore vos impressions pour en tirer des conclusions, comme si les impressions n'étaient pas des phénomènes continuellement sujets à caution. Souvent, il suffit de craindre qu'une impression arrive pour qu'on la fasse naître. Vous avez donc été privée de consolation, ma pauvre et chère enfant, et vous en avez conclu que votre communion était suspecte. Pourquoi? je vous prie. Ah ! si vous aviez vu de près comme moi des âmes admirables, et pourtant privées de toute consolation durant d«s années ! Et elles se rendaient chaque jour aux pieds de Dieu pour l'oraison, chaque jour encore à la sainte table, sur l'avis de leur directeur, et elles ne négligeaient aucun de leurs devoirs, quoiqu'ils fussent pour elles sans goiit. Et je parle de personnes du monde et du grand monde, où parfois l'on est très généreux !

Dieu no vous demandera pas ce que vous avez senti, mais ce que vous avez fait. Voilà ce que je ne me lasserai pas de vous répéter, jusqu'à ce que l'épreuve ne vous trouble plus.

Si vous m'en croyez, voilà à ce sujet la prière que vous ferez : « O mon Dieu, si la consolation près de vous m'est « utile, donnez-la moi pour que je vous aime mieux, et « certainement vous le ferez, quoique je ne vous la de- « mande pas pour en jouir; de sorte que si vous ne me « la donnez pas, je penserai que votre intention est de « me soutenir de tout autre manière et je me ferai con- « tente, malgré tout. »

S'il vous vient aussi parfois le souvenir d'une vie où Dieu n'a pas eu encore beaucoup à récompenser, faitesvous bien humble, n'exigez rien; soyez contente du peu qu'il vous donne et concevez le désir de bien obéir et d'être bien fidèle pour vous faire aimer et peut-être un jour consoler. Ne portez pas envie aux consolations des bonnes âmes, mais à leur humilité, à leur générosité, à leur fidélité dans la prière et leurs résolutions saintes.

Ne multipliez pas les prières proprement dites, mais soyez très souvent près de Dieu par la pensée; laissez alors parler votre cœur par un mot filial, fût-il le plus original du monde. Dieu comprend le fond de tous les langages.

Je bénis ma chère enfant.

Ma chère enfant,

•Heureusement votre cas n'est pas grave et Dieu pourra encore se justifier! sans quoi la grève serait générale, je crois !

Ne voyez-vous pas, que vous vous laissez rouler par le démon. Il a vu votre très grande bonne volonté; il connaît votre droiture; il sait qu'une fois bien à Dieu, vous ferez merveille en son amour. Son but est de vous

détourner et de vous décourager. Je dois reconnaître qu'avec vous il ne se met pas en frais. Le même épouvantail agité lui suffit. C'est toujours du côté de la confiance en Dieu qu'il cherche à vous effrayer, car pour une âme comme la vôtre, tout est là. Il fait surgir de petits défauts de mémoire, de petits contre-temps et il raisonne ainsi dans votre propre esprit : Puisque le bon Dieu permet ces choses, c'est qu'il m'abandonne.

Savez-vous ce que je réponds : Dieu permet ces choses pour éprouver votre confiance; vos chemins de croix étaient excellents comme prière et excellents aussi comme union aux souffrances du divin Maître par la souffrance de l'imperfection involontaire dont vous vous lamentez.

La confiance, ma chère enfant, est chose trop sérieuse pour la faire dépendre de telle ou telle manifestation de son choix. Encore heureux que vous ne fussiez pas un sou pour faire pile ou face et savoir par ce savant moyen si vous êtes aimée de Dieu ou non !

Le premier devoir de la confiance envers un être parfait qui nous aime et nous le fait dire, c'est de fermer les yeux et de s'abandonner. — Avec les conditions que vous renouvelleriez d'une fois à l'autre, vous ne sortiriez pas du trouble et vous n'en finiriez pas des suppositions. Laissez-moi donc vous répéter une parole bien douce; elle est du divin Maître et, lorsqu'il la prononçait, il pensait à cous : « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. » Ce royaume de Dieu, c'est ici-bas la paix et l'amour divin. Faites-vous confiante à la manière des tout petits enfants, et vous arriverez à la paix d'abord, puis à un amour qui en croissant, éclairera votre vie, remplira votre cœur et vous fera enfin comprendre qu'avoir confiance, c'est ne jamais soupçonner.

Pour venir en aide à la Providence, je vous envoie un chemin de croix. Je l'ai bénit.

Ma chère enfant,

Votre lettre est bien de vous, grande enfant, intelligente et naïve, expansive et craintive, pleine d'enthousiasme et facilement arrêtée par une impression... si bonne au fond et si bien faite pour Dieu.

Est-il besoin de vous le dire : Dieu est parfait parce qu'il est infini et que, s'il n'était pas infini, il ne serait pas. Or ne trouvez-vous pas qu'une des plus tristes imperfections de la pauvre nature humaine, c'est d'avoir des antipathies et des sympathies en dehors du jugement qui les fixe. Souvent nos antipathies sont justes et viennent d'une habitude d'observation, comme aussi d'un Certain sens inné qui, sans raisonnement, nous disent : cette personne n'est pas franche, pas délicate, etc.. Ce sont, vous en conviendrez, des moyens d'investigation Un peu suspects, mais ils laissent subsister le principe : nous nous éloignons d'une personne parce que nous la sentons ou peu franche ou peu aimable.

Supposez que Dieu sait tout, tient compte de tout, avec une délicatesse exquise d'appréciation; ajoutez à cela qu'il est Père, c'est-à-dire porté à juger favorablement ses enfants, et qu'enfin étant bon et puissant, il crée ce qu'il demande de nous quand nous le laissons faire', alors vous comprendrez qu'il ne faut pas chercher en Lui d'antipathies. Quant à ses sympathies, nous pouvons, à notre gré, les faire naître et les rendre infiniment douces, en nous prêtant au désir sincère qu'il a de nous rendre meilleurs.

Votre seconde difficulté moins clairement exprimée me laisse incertain. Entendez-vous que vous supposez en Dieu une première impression qui vous aurait été défavorable, ou bien parlez-vous de celles que vous auriez éprouvée à son égard? La première supposition se trouvant réfutée plus haut, je n'ai à m'occuper que de la seconde et il m'est doux de le faire.

— îâ —

J'ai remarqué souvent que précisément les personnes qui devaient plus tard aimer beaucoup le divin Maître étaient celles qui avaient conçu d'abord à son égard des sentiments de révolte et parfois d'éloignement. Comme cela était si injuste, du moment qu'elles le reconnaissaient, elles n'en devenaient que plus ardentes à aimer par esprit de justice et par un sentiment d'affectueuse réaction. La cause de cet obstacle, ainsi posée aux débuts, se devine pourtant : le démon, voyant une âme toute faite pour Dieu et apte à de grands sentiments, n'avait d'autre ressource que de la tromper pour l'empêcher de voir, de croire et d'aimer. Ne vous laissez donc pas arrêter par cette supercherie.

Dieu est bon, vous êtes bonne, donc vous devez facilement lui être sympathique. Plus tard le danger sera pour vous l'épreuve du manque passager de consolation. Je vous l'indique d'avance pour que vous ayez confiance dans ce que je vous dirai alors. Comptez sur ma particulière estime et profonde affection.

Ma chère enfant,

Vous ne seriez pas en peine si vous aviez suivi la ligne de conduite que je vous avais indiquée : ne pas faire dépendre votre jugement de choses accidentelles comme le goût ou le dégoût, la facilité des occasions ou leur difficulté. Savez-vous que c'est une sorte de superstition? Pourquoi n'en reviendriez-vous pas aux pratiques des Romains qui regardaient si, à leur sortie, les oiseaux volaient à droite ou bien à gauche, ce qui était un signe certain de succès ou d'insuccès !

Voyez-vous, dans la vie telle qu'elle est faite, l'épreuve est la voie commune et le démon y ajoute sa, tentation. Chez vous, il trouve comme complice votre facilité* à croire aux signes, et véritablement il en abuse. Je souffre pour votre amour-propre, absolument connue si vous

donniez votre argent à des sorciers qui se moqueraient de vous (non de votre argent).

Prenez donc la bonne résolution de vous conduire par principes et non par impression. J'ai réglé ceci, j'ai promis cela : faisons-le. — Cela me coûte, cela m'ennuie, qu'importe ! Serais-je lâche par hasard?

v Quant à me cacher quelque chose, renoncez-y; vous êtes heureusement incapable de maintenir longtemps ce rôle, qui n'est pas fait pour vous. En ce cas, il faut s'exécuter tout de suite, c'est plus honorable, n'est-ce pas, et cela ne laisse pas de remords.

Oui, ma chère enfant, je voudrais vous voir suivre une voie bien tracée; je sais que vous y trouverez des lassitudes, qu'il vous viendra des envies de laisser tout là; mais il ne faut pas faire attention à ces considérations et impressions qui ne viennent pas de Dieu, mais qu'il permet pour exercer notre vaillance.

J'espère, ma chère enfant, que vous avez repris de bons sentiments à l'égard du bon Dieu. De grâce, ne faites jamais dépendre votre appréciation et vos résolutions de ce qui n'est que chose accidentelle comme l'impression.

On peut aimer beaucoup, sans rien éprouver d'ardent, ni d'agréable. On peut communier avec grand profit, alors même que l'on ne sent rien en communiant. C'est même comme une règle ordinaire pour nos rapports d'exil avec Dieu de les voir pénibles. La douceur est réservée au ciel qui n'en laisse descendre actuellement sur nous que de fugitives impressions, assez pour nous faire comprendre ce qui nous attend, pas assez pour transformer cette terre en paradis.

Encore une fois, ma chère enfant, tenez à cette règle : faire la volonté de Dieu et ne pas tenir grand compte de l'impression.

11 faudra que cette année-ci, ma chère enfant, soit pour vous une année d'affermissement dans la piété. Vous

sentez le besoin de Dieu; tout vous porte vers Lui et si vous y allez avec votre nature spontanée, vous n'en serez pas moins paternellement accueillie. Dieu n'est pas formaliste; il voit au plus profond des âmes.

J'approuve votre règlement, vous le suivrez comme l'expression do la volonté de Dieu. Quand vous aurez fait des progrès, vous le rendrez non pas plus pénible, mais plus intime. Commençons par faire de bon cœur le peu que nous promettons; il ne s'agit pas de courir après le plus parfait, mais de permettre à Dieu de nous y faire arriver peu à peu et à son heure. Qu'il nous trouve occupés à faire sa volonté et il nous appellera à une volonté plus haute.

Méfiez-vous des changements d'impression. Hier tout nous semblait bien et facile; demain peut-être les mêmes choses nous paraîtront impossibles ou du moins fort gênantes. Faites ce que vous avez décidé après réflexion. Les impressions redeviendront meilleures.

Ma chère enfant,

L'enfant ne venant pas au père, c'est le père qui va à l'enfant. C'est une loi de la nature que le bon Dieu a bien voulu étendre à l'affection que je vous porte.

Vous souffrez, je le sens. Vous vous trouvez seule, malade et en proie à toutes vos vilaines idées qui ressuscitent dans ces tristes moments : Pourquoi Dieu me faitil tant souffrir? Pourquoi ne me donne-t-il pas ce qu'il donne à tant d'autres? Du moins si j'avais de la santé, j'agirais, je me ferais indépendante; si j'avais de la fortune, je me ferais entourer, envier, distraire ! Et je suis plus malheureuse, juste au moment où je veux me donner bien à Dieu!... Voilà une partie sténographiée de vos doléances.

D'abord, ma chère enfant, si vous êtes seule, vous n'êtes pas abandonnée. Les affections, dont la distance

empêche de jouir, n'en restent pas moins vivantes, et c'est un immense repos de savoir qu'il y a quelque part sur terre des points d'appui pour notre pauvre cœur.

Et puis, mon enfant, oubliez-vous Jésus? Jésus qui vous aime, Jésus qui a souffert? — Voulez-vous lui refuser de l'aimer aussi et de le suivre? Jésus sur terre n'a marché que dans la direction du Calvaire, et il n'a pas récolté des joies sur ce chemin.

En nous appelant à sa suite, il nous avertit qu'il faut commencer par faire abnégation de soi et porter sa croix. S'il ne l'avait pas portée lui-même, nous pourrions peut-être murmurer; mais il l'a portée plus dure que nous et rien de personnel ne l'engageait à le faire. . Il y a des âmes qui veulent aussi ne voir rien de personnel dans les acceptations des souffrances : elles disent à Jésus : « Ne me récompensez pas, si vous voulez, il me suffit de vous faire plaisir, de me trouver où vous êtes et de partager votre sort. » Ces âmes* sont de vraies amies de Jésus. Il y en a d'autres, moins généreuses, moins impersonnelles qui acceptent la souffrance parce que ne pas le faire serait se révolter et se faire exclure du Ciel. Dieu se contente de cette obéissance intéressée : moi, je ne m'en contenterais pas pour vous ! Que serait-ce si cette vertu diminuée n'était pas même la vôtre, si vous vous laissiez aller à la lâcheté !

Allons! courage ! Jésus passe, triste et couronné d'épines; il vous appelle à sa suite. Ne regardez que Lui, pas vous, et reprenez la prière, la. résignation paisible, la confiance filiale. Confessez-vous et communiez, ce sera le mieux.

Ma chère enfant,

J'espérais vous voir samedi; car, en parlant, on s'entend mieux. Je crains que vous n'ayez été trop fatiguée pour sortir et j'en ai beaucoup de peine; vous me direz sans

tarder ce qu'il en est pour que je souffre ou me réjouisse avec vous.

Oh ! ma chère enfant, qu'il faut bien s'abandonner à Dieu et croire en sa bonté 1 n'est-ce pas tout ce qu'il y a de plus juste, puisqu'il est un Père tout-puissant ! Mais notre vieille habitude d'esprit trop regardant, braque son microscope sur les petits détails de la vie et y découvre toutes sortes de sujets d'épouvante. Le champ de cet instrument est trop restreint pour nous donner l'idée de l'ensemble qui est l'idée vraie pour tout être vivant; or rien n'est plus vivant que l'âme et rien n'est plus vaste que sa destinée. Juger sur un détail passerait avec raison pour une grave imprudence. Prenez même un ensemble d'hommes, une nation, voyez quelle incertitude règne sur les événements prochains et combien les prévisions se trouvent souvent trompées. Heureuses les âmes qui ayant bien entendu la parole du divin Maître lui donnent leur confiance et leur amour. Aimez et vous ne serez plus inquiète, ni troublée; mais pour cela, il faut aimer assez! Certes nul cœur n'en est plus capable que le vôtre, et quand je vois le bon Dieu vous tenir dans la souffrance, je m'ancre dans la certitude que c'est pour vous prendre toute à Lui. Quelle grâce de n'avoir d'autre issue vers le bonheur que de son côté !

Je ne cesserai donc de vous dire : laissez de côté cet esprit inquiet qui veut juger d'un ensemble d'après chaque détail; prenez l'esprit filial qui se confie à Jésus. Ne vous troublez de rien, pas même des insuccès dans vos bons désirs et des obstacles matériels qui vous empêchent de vous confesser et de communier. La vie présente est une vie d'épreuves et l'épreuve s'étend aux choses de l'âme.

Laissons Dieu bien libre; faisons-lui un long crédit; ne songeons qu'à l'aimer, nous ne perdrions ainsi ni temps, ni forces. Puisqu'on peut se sanctifier avec tout, même avec ses défauts, mais surtout avec ses peines, qu'importe la manière dont nous faisons notre éternité, pourvu qu'elle se fasse sérieusement et glorieusement.

Ma chère en fa ni ,

Ne voyez-vous pas que, par ces petites épreuves, Notre-Seigneur veut vous former à une grande dépendance? La dépendance d'esprit n'est pas votre fort, n'est-ce pas. Or Notre-Seigneur qui vous aime déjà veut vous arracher aux incertitudes et aux circonstances qui sont le résultat ordinaire de l'indépendance; mais ne vous effrayez pas. Il vous livrera à d'autres mains qu'aux siennes. Il sera lui-même votre guide par les circonstances de l'extérieur, comme par les mouvements de l'intérieur. Vous n'aurez qu'à vous conformer aux premières et à vous rendre attentive aux secondes.

Du moment que Notre-Seigneur veut être votre guide, fermez les yeux, demeurez persuadée que tout ce qui vous arrive ainsi est bon, même ce qui vous contrarie. Ne sortez pas de là : cette conduite est seule logique, comme elle est seule bonne. Elle est logique, car Notre-Seigneur sait et veut votre bien, mieux et plus que vous-même.

Par exemple, Il ne vous défend pas de sentir de la peine et même de l'irritation; de subir des révoltes instinctives, des objections déplorables... à la condition que vous laisserez tout cela mourir de sa belle mort, sans un mot de regret, car c'est l'ennemi.

Voyez-vous, quand on se propose un idéal trop parfait, on court grand risque de ne pas même réaliser celui qui est possible. Vous voudriez une perfection sans" imperfection, une piété sans froideur et sans sécheresse, un courage sans défaillance. — Dieu veut de vous une piété d'enfant gâté qui donne ce qu'il peut, mais qui au fond aime bien son père. Il veut que vous supportiez vos imperfections, vos froideurs, vos défaillances. Il veut que vous viviez de confiance et d'humilité, — non de la satisfaction de vous-même et d'une perfection qui la nourrirait. Il veut que vous soyez sa chose, toute à Lui, recevant, toul de lui. même et surtout sa miséricorde. Nous vou-

(Irions êlro quelque chose de ferme et de bon; il veut que nous n'ayons de fermeté et de bonté que par lui. Qu'importe que nous allions à Lui sur nos pieds ou sur nos genoux 1 L'essentiel est d'y aller. Il est même très naturel que l'on commence ainsi, comme font les jeunes enfants qui ne savent pas encore marcher. Ils grandissent et vous grandirez. Quand vous aurez grandi, Dieu exigera davantage, et vous pourrez aussi donner plus. Donnez-lui actuellement ce que vous pouvez, au lieu de rêver simplement de lui donner des merveilles.

Rappelez-vous surtout qu'un véritable amour filial supplée à tout; or je ne sais personne qui puisse donner à Dieu, mieux que vous, ce sentiment. Il est si fort chez vous qu'il est un besoin et un tourment, apaisez-le en Dieu et vous aurez la vie.

Ma chère enfant,

Que la paix soit en vous! c'est la parole qu'apportait le divin Maître à chacune de ses visites aux siens; c'est celle qu'il met dans mon cœur quand il s'adresse à vous. La paix, c'est-à-dire la confiance en la bonté et en la toute puissance, la vue sans trouble de notre misère.

Dans les circonstances que vous m'exposez, je vous retrouve toujours avec vos exigences exercées envers vous-même. Pourquoi demander à votre cœur de sentir les choses qu'il suffit d'aimer de volonté? Sans doute ce serait plus consolant, mais ce ne serait pas plus vrai et ce serait moins de la terre. La terre est l'exil où règne la tristesse. Je sais bien, ma chère enfant, que ce n'est pas la consolation elle-même que vous cherchez pour en jouir, mais le témoignage certain que vous êtes bien à Dieu; aussi je vous le répète : on est à Dieu, quand on fait sa volonté tout simplement; et sa volonté sur vous est très claire :' accepter votre position, votre état de santé et vos difficultés de conscience elles-mêmes, faire

quelque prière à votre façon, rendre de petits services, réparer vos boutades! Le programme n'est pas très ehargé, mais il est très sanctifiant tout de même. Au fond, Dieu ne vous demande que de l'aimer et il verra que vous l'aimez si vous faites ces choses, si vous vous repentez de les avoir négligées et si vous les reprenez toujours après les avoir abandonnées.

Ma chère enfanl ,

On ne saurait être responsable des pensées qui viennent, ni du trouble qu'elles produisent. Si elles disparaissent par un effort de la bonne volonté, c'est très bon; si elles persistent et laissent des doutes, on se dit : je ferai éclaircir cela, et là-dessus on se tient tranquille en attendant. /■

Les prêtres, surtout les plus capables, seraient vraiment bien sots, si, pouvant vivre comme tout le monde et arriver à de belles positions, ils s'amusaient à prêcher la bonté de Dieu, la Providence, les récompenses de l'autre vie, sans croire à tout cela. La position du prêtre n'est enviable que par ce côté-là. En dehors, ce serait pour sa conscience la honte de l'hypocrisie et," pour sa vie, mille privations, de nombreuses persécutions et souvent le mépris.

Puisque vous souffrez de ces pensées, ma chère enfant, c'est que vous aimez à la fois et les prêtres et les belles vérités qu'ils enseignent.

Ce que je remarque surtout, c'est l'habileté du démon à agiter sans cesse devant vous des épouvantails de papier. Il n'atteint que trop son but qui est de vous décourager et de vous tenir loin de Notre-Seigneur.

Soyez désormais sérieusement en garde contre ses manœuvres.

Ma chère enfant,

J'espérais pouvoir me rendre auprès de vous, mais je me trouve dans un retour de fatigue accentué

Croyez bien que je ne suis pas le moins du monde inquiet de ces deux monstres que vous prétendez porter dans votre conscience. Ce sont de ces monstres chinois en simple baudruche, dans lesquels votre imagination a fortement soufflé. J'espère qu'ils se sont dégonflés, sous une petite piqûre de votre bon sens. On n'offense pas ainsi un Dieu qu'on aime au fond. Vous pouvez sans doute parfois le contrarier un peu, le menacer aussi; mais lui faire sciemment de la peine, beaucoup de peine, oh ! non. Je serais donc allé faire simplement une visite de malade, la visite d'un père qui plaint son enfant... et voilà que je ne peux que vous envoyer mes désirs, mes regrets et l'expression de mon invariable affection. Je ne sortirai pas ces jours-ci... quand je suis souffrant, je suis d'instinct le régime des animaux qui se tiennent tranquilles, dans un coin.

Puisque nous avons en ce moment l'honneur de partager les souffrances de notre divin Maître et ami, donnonslui sans cesse la consolation de notre bonne tenue bien résignée, bien calme, et, si nous ne disposons pas de sentiments vifs et ardents, ne manquons pas de lui exprimer des sentiments sincères et bons. Répétons-lui souvent ces mots : oui, je suis toute vôtre. Ne nous inquiétons de rien, faisons simplement ce que nous croyons utile pour guérir, et ne désirons pas avec empressement guérir plus vite qu'il ne l'a décidé.

Ma chère enfant,

Ce que c'est que d'avoir trop bon cœur ! Vous craignez d'avoir offensé Dieu, quand vous n'avez fait que lui par-

1er finalement. Il y a en effet de ces reproches qui ne peuvent partir que d'un grand amour, et de ces partis pris de s'en aller qui ne demandent qu'à être combattus et •empêchés. Je n'aurai pas à crier bien fort pour être entendu, quand je vous dirai que Dieu vous aime et que vous l'aimez et qu'il ne faut pas perdre son temps à en douter.

Quand le bon Dieu a voulu vous attacher à Lui, il savait bien à qui il avait affaire; il prévoyait parfaitement toutes ces inconséquences et circonstances de surface qu'il rencontrerait dans vos rapports avec Lui ; mais comme il a l'esprit large, autant que le cœur, il donne aux choses leur exacte proportion et il prend ses mesures dans 1»; fond du cœur. Allez donc à Lui comme vous iriez à Notre- Seigneur, s'il était comme autrefois sur la terre. Voyez ce qu'il était pour ses apôtres toujours si imparfaits. Vous expliquez-vous qu'il n'avait pas, en trois ans d'une vie commune, transformé ces natures et rendu ces vertus solides? Il est heureux que vous n'ayez pas vécu de ce temps-là, les pauvres apôtres en auraient entendu de belles ! Le mieux est de nous supporter dans nos imperfections, comme de supporter les autres dans les leurs et d'attendre l'avenir pour juger la conduite de Dieu, permettant toutes ces humiliations contradictoires d'un cœur qui aime et qui parfois fait de la peine.

Habituez-vous aussi, ma chère enfant, à cette condition de l'exil qui fait que souvent nos impressions à l'égard de Dieu et de la communion sont muettes ou même ennuyées.

Allons quand même à la sainte Table, comme aux prières accoutumées, avec fidélité. La fidélité est la disposition qui dépend seule de nous, aussi les bons chrétiens sont-ils appelés les fidèles, et non pas les enthousiastes, ni même les parfaits.

Ma chère enfant,

Quand un malade crie très fort, c'est qu'il a beaucoup de vie; ma chère fille n'est donc point morte et je viens la mettre sur pied. Qu'y a-t-il donc? un trouble qui vous a saisie après une communion faite en état de grâce, mais sans consolation; aussitôt, tout s'est peint en noir, le passé et l'avenir : je m'étais mal préparée, je n'aurais pas dû communier, je ne communierai plus. Voilà des conclusions qui sont appuyées sur quoi? Sur un nuage, sur une impression. Votre cœur n'a pas changé. — Ce qui change, c'est votre physionomie, mais Dieu regarde plus avant. Oh ! oui, par exemple, elle est changeante cette physionomie de votre âme; il n'y a pas loin du sourire aux larmes ! Mais sommes-nous responsables de ces changements? Pas le moins du monde; votre tort ne part que du moment où vous y attachez de l'importance et où vous déposez vos conclusions. Il paraît que dans la mer, c'est la surface seule qui subit le soulèvement de la tempête : à quelques mètçes de profondeur, c'est le calme d'une immense nappe immobile dans sa majesté. Elle a la sagesse de ne pas s'émouvoir, c'est si peu de chose que cette mince couche agitée à l'extérieur : l'océan, c'est elle, c'est la masse énorme qui remplit les abîmes. Vous, ce n'est pas ce visage qui reflète la moindre émotion, c'est votre vraie conviction, votre vrai cœur, votre vraie détermination et tout cela est immobile en Dieu.

Prenez donc le chemin qui conduit à l'endroit où Notre- Seigneur, après sa résurrection, voulut faire à saint Pierre le reproche de sa tendresse, et entendez la même voix vous dire : m'aimes-tu? Adressez-lui alors la même réponse que le pauvre apôtre désolé : Vous savez toutes choses, vous savez que je vous aime ! Il n'en faut pas dire plus long, car après cela toute autre parole serait du barbouillage.

Conseil final : appliquez-vous à vous rendre indé-

pendante de vos impressions; — je ne dis pas à les empêcher de se produire, cela ne dépend que très peu de vous. Prenez quelque chose de cette fausse doctrine du dédoublement de la personnalité que l'on préconise de nos jours. Non, il n'y a pas en nous deux personnes, mais deux états très différents de la même personne : l'état où elle est elle-même et l'état où l'impression lui prête passagèrement son visage.

Puisque votre père, malgré vos imperfections, vous comprend, vous estime et vous aime, comment voulezvous que le Père du Ciel vous tienne rigueur, Lui si bon !

Ma chère enfant,

Je me réjouis de la joie que Dieu vous a donnée dans la sainte communion, mais je me réjouis plus encore de la résolution où je vous vois d'être à Dieu toujours davantage. Car la consoiation n'est pas le signe certain de l'amour que Dieu nous porte, elle n'est pas non plus le moyen le plus fort pour nous faire avancer. Il faut l'accueillir avec reconnaissance, mais il n'y faut pas attacher d'importance. Si l'on s'en fait un besoin, si l'on ne veut marcher qu'avec elle, si l'on se croit mauvais dès qu'on ne la ressent plus, on se rend toute persévérance impossible.

En effet l'exil de la terre n'est pas le lieu de la consolation; le perfectionnement de notre âme est une pénible lutte contre une nature rebelle; la vertu est dans l'effort et elle se fortifie dans l'épreuve.

Attachez peu d'importance à ce que vous éprouvez; voyez plutôt ce que vous faites.

Etes-vous fidèle à vos résolutions? vous repentez-vous vite de vos fautes? Reprenez-vous aussitôt courage pour dédommager le bon Dieu? Savez- vous vous priver ? Songez-vous aux autres beaucoup plus qu'à vous-même?... peu importe que vous soyez ou non consolée, vous êtes vertueuse, c'est beaucoup mieux, c'est tout.

Ma pauvre enfant, vous payez aujourd'hui, et vous aurez à payer encore demain, les fautes commises par la lecture de ce mauvais livre. Les pensées et impressions qui vous saisissent sont l'effet naturel des pensées et des impressions que vous n'avez pas évitées. Le poison a été rejeté, vous ne mourrez pas, mais vous souffrirez peut-être longtemps des maladies qui résultent d'un empoisonnement avorté. Vous guérirez d'autant plus vite que vous tiendrez ces souvenirs plus à l'écart.

Gardez-vous bien de vous croire coupable d'avoir ces pensées et même d'éprouver certaines émotions. Protestez que vous ne les voulez pas, et soyez en paix. Elles deviennent ainsi une expiation et un mérite.

Ma chère enfant,

Vous êtes triste, vous êtes blessée Je vous plains

et vous comprends. assez; mais que la douleur vous laisse calme et vous trouve généreuse !

Vous dirai-je une pensée qui s'impose à moi à votre sujet? Vous la comprendrez comme vous comprenez tout ce qui est généreux. Si Dieu a voulu vous imposer cette épreuve, pour l'expiation des fautes de ceux qui vous restent chers après la mort, si votre douleur est là pour leur épargner en l'autre vie des douleurs plus affreuses? si vous êtes l'ange expiateur, instrument du pardon définitif! s'il fallait pour la libération de ces âmes cette dernière immolation?... ne la refusez pas, ne la regardez pas comme une ennemie, elle sera en même temps pour vous le fondement d'une vertu plus solide et plus haute. N'oublions jamais que pas une de nos peines n'est l'effet d'un sentiment pénible de la part de Dieu. Celles-là même que nous nous sommes attirées, viennent vers nous comme des moyens de miséricorde.

Remarquez encore ceci. Quand on écoute ses violences

û'impression, au lieu de se faire douce, sous la peine, on devient moins bonne et moins juste. On accuse et on afflige des personnes que Tonne devrait qu'aimer. La perfection morale est avant tout dans l'amour de tout ce qui est bon, choses et personnes... N'altérez pas votre cœur, n'en chassez aucune affection légitime, ne vous laissez pas diminuer. Rien n'est plus facile que de se livrer à ces exaltations de mécontentement. Tout le monde est capable d'en faire autant. Il est noble de s'y opposer, pour garder tous les biens mis dans notre cœur et pour nous garder nousmêmes.

Ma chère enfant,

Quelle joie de vous voir venir m'apportant pour cadeau de nouvel an cette bonne parole : je sens que je commence à aimer un peu le bon Dieu. — Oh oui, vous allez laisser tomber les obstacles qui vous ont arrêtée jusqu'ici. Je constate d'abord que vos antipathies sont grandement adoucies et que vous voudriez voir heureuses les personnes même que vous n'aimeriez pas. Puis toutes ces objections sur la Providence s'en iront en fumée devant cette simple raison que nous ne sommes pas créés pour ce monde. Bientôt vous en comprendrez une plus profonde et plus douce, quand vous aurez médité le mystère de la Croix de Jésus; mystère de folie pour les païens, dit saint Paul, et scandale pour les Juifs qui se figuraient un messie glorieux dès ce monde. Cherchez des saints, un seul même qui n'ait pas aimé la croix !

Pour votre direction, ma chère enfant, je réclame que vous suiviez exactement les principes que je vous ai exposés. Appliquez-vous à les bien saisir, à les aimer, à les réaliser. Ne soyez pas de ces personnes sans, fond qui demandent toujours du nouveau. Saint Paul dit d'elles : « toujours en quête de savoir et ne parvenant jamais à la science de Dieu. » Il ne vous est pas défendu de demander à Dieu de trouver quelque bonne affection, et vous

seriez injuste, si vous disiez que vous en êtes dépourvue; le premier je commencerais à me fâcher et plusieurs autres, à ma suite, prendraient le bâton pour vous châtier; mais dans cette demande, parlez ainsi finalement : « Mon Dieu, je vous en prie, donnez-moi quelques bonnes affections qui me consolent, et me rendent meilleure; je sais que vous me les donnerez, si elles doivent m'être utiles; mais si vous ne m'en donnez pas autant que je le voudrais, je m'en rapporterai à vous et croirai que cela vaut mieux; alors vous me permettrez bien de vous aimer, vous, davantage. »

Qu'à la fin de l'année qui s'ouvre en ce jour, je puisse admirer la vraie piété de ma chère fille que je bénis de tout cœur.

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