QUINZIEME SERIE
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
J'unis mes prières aux vôtres et je sens quelque chose de votre douleur maternelle. Je ne suis point fâché de vous voir un peu émue comme le fut le Cœur du divin Maître devant la douleur des êtres qui lui étaient particulièrement chers. Comme je vous l'ai dit plusieurs fois, les sentiments qui sont conformes à la volonté de Dieu sur nous ne peuvent mettre obstacle à l'élévation de notre âme. Il serait barbare et injuste de tenter de les détruire. Une piété qui professerait cette doctrine serait fausse et dangereuse. Elle éloignerait de Dieu les âmes droites.
En Dieu, on peut vivre largement comme on vit dans l'air et dans la lumière. Le tout est de Le perdre de vue le moins possible et de faire prédominer son amour sans détruire les autres qui sont bons quoique inférieurs.
Courage Y je vous bénis, vous et votre cher petit malade.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Entrez dans toutes les volontés de Dieu, faites-les vôtres; aimez-les telles qu'elles sont.
Aimer veut dire ceci : les accueillir sans hésitation et comme si on les choisissait soi-même. Qu'elles soient
agréables ou pénibles, nous ne le regardons, s'il se peut, qu'après; mais surtout nous n'en tenons point compte.
Ne vous contentez pas de cette voie, pourtant très haute, allez jusqu'à Dieu Lui-même, à sa Personne divine, à son amour surnaturel qui est une communication du sien propre par la grâce. — « Pense en moi, comme disait le Sacré-Cœur à la Bienheureuse Marguerite-Marie, je penserai pour toi. » Vivez de Dieu; et, comme Dieu, tout en vivant de Lui-même, s'occupe de toutes choses, occupez-vous, non de toutes choses, mais de toutes les choses qu'il vous confie.
C'est ainsi que vos devoirs de famille seront saintement et humainement accomplis.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Oui, vous faites bien de me dire chaque mouvement important de votre vie intérieure : c'est le soumettre au contrôle établi par Dieu même. Le Directeur est institué non point pour tracer une voie, mais pour conduire l'âme dans celle que lui assignent les indications d'en-haut : elle pourrait se tromper et suivre sa vue propre, croyant suivre celle de F Esprit -Saint; elle pourrait aussi, le long du chemin, s'écarter des endroits sûrs ou s'excéder de fatigue. Le Directeur est là pour ramener et pour modérer au besoin.
Plus je pense à vous, plus je prévois de peines... n'y regardez pas trop d'avance. Voyez Dieu plus qu'elles. — Abandonnez-vous, non pas mollement et tristement, mais avec générosité et entrain. Dieu le mérite...
... Vous me demandez comment on peut concilier l'abandon à Dieu et la prière qui demande.
L'abandon est la disposition foncière quî ne change jamais. Elle attend tout de Dieu; elle est prête à bien accueillir tout ce qu'il enverra. La demande ne l'entrave en rien, ne le diminue pas, surtout quand elle a les autres pour objet. Il en est d'elle comme des moyens naturels. Si l'un des nôtres est malade ou affligé, notre devoir de charité et même de justice est de tenter tous les moyens de le guérir ou de le consoler. Ce n'est pas aller contre l'action de la Providence, ni lui témoigner de la défiance. La prière est un moyen surnaturel mis entre nos mains et que l'Évangile et l'Église nous conseillent d'employer.
Je le répète, l'abandon est avant tout une disposition permanente. Nous le gardons alors même que nous implorons. S'il s'agissait parfois de nous seul, et qu'aucune raison particulière ne nous fît un devoir de sortir de l'indifférence, je ne blâmerais pas une âme qui, au lieu de demander, se contenterait d'exprimer à Dieu sa confiance, évitant même de désirer ceci ou cela.
Je conseillerais aussi, quand on prie pour les autres, d'employer la forme des sœurs de Lazare : « Celui que vous aimez est malade » — point de demande exprimée, quoiqu'elle soit bien nette au fond du cœur.
Quant à l'amour des croix lui-même, c'est une disposition plus parfaite mais qui, elle non plus, ne s'oppose pas à la demande, quand il s'agit du bien des autres ou d'un plus grand bien pour nous. Cet amour reste le même en nous, mais ne s'exerce pas en cette occasion, parce qu'un devoir de charité ou de prudence s'y oppose.
J'approuve entièrement que vous abandonniez une prière verbale quelconque lorsque l'attrait vous appelle à la simple vue de Dieu.
... Oui, la grande prière est toujours celle-ci : « Que votre
volonté se fasse. » Elle se l'ait même quand II cède à nos prières : ces prières son! voulues de Lui.
Que le séraphique saint François vous communique quelques-uns de ses sentiments pour le divin Maître!
Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,
Votre vie doit être une vie de confiance abandonnée. Elle vous est indiquée et facilitée singulièrement par la paternité que Dieu, vous fait sentir. Laissez-Le donc disposer les événements selon sa gloire, sans vous laisser agiter par de trop vifs sentiments de crainte, et ne perdez pas votre temps à vous demander ce qu'il pourra vous imposer. Confiez-Lui les vôtres pareillement. Vos craintes d'ailleurs ne sont que pour eux. Vous verrez un jour au ciel comme tout cela est juste et bon.
Tout me dit que vous aurez en votre fils un chrétien sérieux; tâchez peu à peu d'en faire un chrétien qui comprenne nos rapports avec Jésus. Les hommes entrent peu facilement dans ces idées, qui sont pourtant le fond du christianisme.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Ne vous reprochez pas de sentir la douleur. La sentir est en quelque sorte la mesure du mérite dans la résignation qui l'accepte. Ce n'est pas refuser quoi que ce soit à notre divin Sauveur, ni Lui laisser croire que nous l'aimons moins; car, s'il veut être aimé par-dessus tout, Il n'entend pas absorber nos autres affections. Ce serait une doctrine exagérée et fâcheuse que celle qui dépouillerait notre vie en ce monde des affections créées par Dieu même et nécessaires à l'ordre social. N'y a-t-il pas
d'ailleurs en notre cœur divers côtés qui ont e'hacun leur attribution spéciale? Aimer une mère n'empêche pas d'aimer un fils, parce que ce sont deux amours différents qui ne sauraient se nuire dans une âme bien ordonnée. A plus forte raison, l'amour pour Dieu, qui est tout surnaturel, ne s'oppose pas à l'exercice de nos sentiments humains. Croyez même que le divin Cœur de Jésus connaît votre souffrance et y prend toute la part que n'y pourraient jamais prendre nos amis les plus intimes.
Puisque vous souffrez tant de la souffrance des vôtres,, offrez-les toutes pour le bien des âmes qui vous sont chères. J'ai quelque espoir qu'il en sortira des consolations élevées.
Courage ! certitude d'être plus à Dieu que jamais. Espoir en sa miséricorde. Dans "mille ans, vous n'aurez que des bénédictions à Lui répéter pour tout ce qui se passe actuellement dans une tristesse navrante.
... La vivacité de la douleur est la mesure du mérite dans l'âme qui accepte avec un complet abandon.
Dieu semble diriger Lui-même la petite barque au milieu de cette mer hérissée de rochers. Si le malheur amène une plus grande et plus tendre action de ce bon Père, n'est-il pas désirable?
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Vous vous êtes mise pleinement entre les mains de Dieu et vous jouissez de la paix promise à la confiance filiale. La paix joyeuse au fond de la souffrance est une force — ne vous en défiez donc pas.
Elle vous est donnée pour votre perfection plus que pour votre consolation. Par elle, vous serez, à la fois, et plus glorieuse et plus aimante. Votre joie intérieure, comme votre croix extérieure, est pour la gloire de Dieu.
Rien n'est plus pénible à supporter que l'attente. — Un mal bien défini et limité donne moins d'angoisses.
C'est donc dans votre peine une peine de plus, donc une occasion de plus de témoigner à Dieu votre parfait abandon pour l'avenir. — Allez sans crainte : Dieu vous conduit comme par la main, et avec quelle tendresse !
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Ce sacrifice — combien il est douloureux, il est vrai ! — c'est Dieu qui le demande, c'est pour Lui donner une complète satisfaction qu'on le fait. La nature mène son deuil, mais plus il est noir, plus il jette de clartés vers le Ciel !
Marchez, ma chère fille, dans la voie du Calvaire. Le Calvaire s'est rapproché de vous, quelle gloire! Jésus le monte de nouveau par vous et avec vous, quelle douceur profonde ! Le partage des souffrances avec un être si parfait, si aimant, si généreux, est vraiment un merveilleux bonheur !
Faites de votre fils un chrétien d'esprit et de cœur. Il y en a si peu, hélas ! Il faut que le sentiment de Dieu domine tout et même remplisse tout : faites-Lui connaître et aimer intimement Jésus. Il en est digne.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
En vous voyant partir pour ce nouveau dépouillement, je crois vous voir gravir la pente du Calvaire, vous préparant à vous dessaisir de ce qu'on voudra vous prendre. Que laissa-t-on au divin Sauveur sur sa Croix? Et, en le dépouillant, que de moqueries n'ajouta-t-on pas à sa peine ! Réjouissez-vous saintement de pouvoir souffrir avec Lui, près de son cœur, sa peine et la vôtre. Dieu ne dépouille des biens de ce monde, fortune, considération,
aisance, que pour rester l'Être admirablement bon auquel on s'attache, en qui on se confie, et à qui l'on peut dire : « Voilà que j'ai quitté toute chose, qu'en sera-t-il de moi? » Il en sera ceci : que des biens d'ordre divin vous seront donnés en échange, que Dieu Lui-même se donnera plus à vous, par des lumières et un amour que vous n'auriez pas ressentis...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je vois avec grande consolation l'union de votre âme avec Dieu. Dieu, par toutes ses avances, vous traite comme l'on traite des amis qui souffrent. Je ne sais si vous avez remarqué dans les Psaumes ce verset qui montre jusqu'où sa paternelle bonté pousse la tendresse de ses soins : « Quand il était malade, vous avez vousmême pris la peine de refaire son lit. » Ce lit, c'est le repos qui vous est donné dans les consolations célestes...
Ayez confiance, Dieu est près de vous. Allez de l'avant. Vous êtes dans la bonne voie.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Quand, sous le poids de vos imperfections, vous vous sentez craintive devant la sainte Communion, rappelezvous les paroles que nous apporte l'Évangile : «Allez par les chemins, ramenez les pauvres, les infirmes, et forcezles à entrer au festin. » Laissez-vous donc forcer, ou plutôt suivez sans crainte l'attrait du besoin comme celui de l'amour. ■— Le mieux d'ailleurs, en s'approchant de Jésus, c'est de Le regarder tellement qu'on ne songe pas à se regarder soi-même.
Votre désir du bien peut trouver son accomplissement soit dans l'édification qui se dégage d'une vertu achevée,
soit aussi dans la grâce qu'attirent à la fois le bon vouloir et l'amour de sa propre abjection. Si le divin Maître vous laisse des imperfections, et permet qu'on les remarque, remerciez- Le et réjouissez- vous : le bien sera dû à Dieu plus qu'à vous ! Courage ! Paix ! amour de l'abjection, mais amour pacifiant...
Oui, soyez bien en paix ! C'est la parole que Jésus ressuscité semble avoir recueillie de toutes ses souffrances et de toute sa gloire. C'est aussi la leçon la plus importante qu'il veut nous inculquer fortement; ne cherchons pas en nous la raison de notre paix, mais dans les liens qui nous unissent à Lui et qui commencent à être éternels, car rien ne nous séparera de son amour.
Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,
Oh! oui, que je sois simplement le traducteur des impressions de l' Esprit-Saint ! Je voudrais bien ne rien mettre de moi dans mes ouvrages et dans la direction que je donne !
Vous expérimentez ce qui a été dit par saint Paul : Tout contribue au bien des élus de Dieu. Vos occupations ne vous arrachent pas à la vie intime et rendent plus douces les heures de repos.
Nous aurions bien tort de nous étonner des merveilles intérieures qui se déroulent dans l'intimité avec Dieu. Comment n'en mettrait-il pas dans son œuvre par excellence, Lui qui en a tant mis dans la nature et jusque dans b' petit être qu'est un insecte !
Oui, aimez votre extrême sensibilité ; elle est une source d'actes profonds de conformité à la volonté de Dieu et de sentiments d'humilité sincère.
Par-dessus tout, faites dominer l'abandon qui esL l'acte iilial par excellence.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je sais que votre pensée va me chercher en Celui qui étend partout son Être immense et qui daigne assigner une petite place, dans cet infini, aux pauvres êtres que nous sommes. Que dis-je? mais il nous y fait la place réservée aux enfants, place toute chaude de sa divine affection. Oh ! qu'il sera doux de s'y sentir un jour et de l'y voir ! Ici-bas notre rôle/consiste à Le chercher à tâtons. Quelques âmes favorisées semblent sentir son contact et, sans rien pouvoir définir, sont certaines de sa présence particulière. Aussi est-ce. avec une confiance sereine qu'elles lui abandonnent leur vie, leurs joies humaines et jusqu'à ces consolations intérieures qui donnent de Lui comme un pressentiment. On se sent alors vivre de Lui, et l'on se livre à son action. On aime les souffrances qu'il demande en expiation; on les unit à la Croix de Jésus qui leur communique une royale beauté ! Ses souffrances et les nôtres ne font qu'un. C'est bien grand et rien n'est plus vrai. C'est à Jésus que nous devons d'avoir quelque puissance sur le cœur de Dieu.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
... Nous répétons toujours les mêmes choses, mais ces choses sont infinies, et, plus on les considère, plus on les voit élargir leur horizon. Elles sont en même temps si bien faites pour nous qu'elles prennent notre mesure et entrent en nous pour nous porter des reflets de vérité, des émotions d'amour, tous les actes que Jésus suscite dans nos âmes.
Livrons-nous à Lui, aimons tout, puisque tout est voulu de Lui : les petites choses, les douloureuses choses,
les choses matérielles aussi, du moment qu'elles portent l'empreinte de la main divine qui nous les confie. N'éteignez pas les sentiments humains, mais faites la part de Dieu la plus grande et aimez en Lui tout ce que vous aimez.
Recevez, ma chère fdle, la bénédiction de ce pauvre prêtre à qui Dieu a donné grâce pour orienter votre âme et la Lui offrir.
Madame et chère fille en Xotre-Seigneur,
... En vous lisant, une pensée m'a vivement saisi. Avez-vous jamais essayé de vous expliquer la juxtaposition du Verbe et de l'âme qu'il possède par sa sainte personnalité? Quelle distance! quel contraste même! L'Infini et le néant se communiquant par des intelligences et un amour indissolubles !
Concevez l'extase de l'âme de Jésus sous les communications du Verbe et sous ses divines étreintes... Vous êtes cela- en petit. Jésus vit en vous par l'action réunie de son âme et du Verbe. Son âme appelle les grâces qui divinisent, mais elle ne les opère pas en nous. Les opérer est le rôle éminemment réservé au Verbe, car il y faut la toute-puissance divine...
... Que nous sommes grands ! et que Dieu est bon !
Ne vous étonnez pas d'avoir deux vies à vivre comme Jésus. Ne fut-Il pas d'une affection délicieuse pour sa mère? Ne pleura-t-Il pas sur Lazare? Et, dans les mêmes instants, Il s'abreuvait des splendeurs du Verbe ! ! Ne négligez rien des devoirs que Dieu même a imposés à votre vie d'épouse et de mère. Remplissez-les avec Y intérêt et Y affection qu'ils réclament. Jésus n'a rien négligé du côté de ces devoirs humains, -ni quant au fond, ni quant à la manière. Vos communications avec Dieu sont des faveurs ; vos rapports avec ceux qui vous entourent sont des devoirs. Le devoir est la plus certaine et la
plus obligatoire manifestation de la volonté de Dieu. Or, nous ne saurions concevoir rien de mieux et de plus excellent pour nous que l'objet de cette volonté. Cette vue d'ailleurs transforme tout, sinon à nos yeux, du moins dans la réalité des choses...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Suivez sans crainte les appels de Dieu; montez avec Lui dans la sphère où II commence à se montrer. La vie de la grâce n'est-elle pas le commencement de la vie du ciel ! Saint Thomas enseigne que la vie divine, qui est en germe en toute âme qui a la grâce, même chez les enfants, constitue les éléments de notre être divinisé. Le germe possède bien ce qui s'épanouira un jour. Puis il ajoute : si la grâce en tous est un germe, elle est chez quelques âmes comme un bourgeon qui se gonfle de sève et semble prêt à éclater. C'est le propre des âmes qui se prêtent de toute leur docilité et de toute leur ardeur à Faction de Dieu.
Dieu Lui-même s'y fait sentir. Sa puissance s'impose, on ne peut en douter. On croirait même l'entrevoir. Je crois que rien n'est plus fait pour nous tenir dans une humilité totale. On sent si bien qu'il est tout, qu'il fait tout, et que nous restons le pauvre néant qui Lui sert de matière !
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
... Que serait votre confiance si elle voyait le remède? C'est la confiance d'un enfant que Dieu attend de vous. Ne l'auriez- vous pas eue pour votre vénérable père? Vous reconnaîtrez la valeur de votre confiance au degré de repos supérieur que vous aurez. L'âme de Jésus, dans son agonie, même dans ses cris de protestation et dans
ses larmes de sang, continuait la contemplation de son Père et lui chantait son cantique d'admiration et d'amour. Ayez cet idéal. Pour l'atteindre, il faudrait une grâce toute spéciale. Peut-être le gémissement nuira-t-il chez vous à l'expression de tels sentiments; mais Dieu les voit en vous, tout muets qu'ils paraissent être par moments. Ils reprennent d'ailleurs bien vite le dessus, et vos cantiques se composent de notes élevées et des notes sensibles.
Pour ceux que vous aimez, sachez ne demander que le bien final. Regardez leurs souffrances comme des préparations lointaines à cet effet. Joignez-y les vôtres. Plus vous souffrez tous, plus- vous devez, au fond, vous réjouir, car la rédemption est plus certaine. Dieu n'afflige pas dans ce monde et dans l'autre. Ses enfants infidèles sont toujours ses enfanls; s'il devait les punir éternellement, Il leur enverrait des joies passagères en récompense du bien qu'ils font par leurs qualités naturelles, ne serait-ce que par leur amour filial.
Votre cher fils, élevé au milieu des épreuves, sera plus sérieux, plus résigné... Si Dieu laisse venir à lui la déception,... qui sait le bien qui en pourrait naître?...
Je n'ai pas besoin de vous dire : courage ! Il suffit que je vous dise : aimez ! Tout courage est dans l'amour de Celui qui nous a tant aimés et qui se donne à nous chaque jour.
Je vous bénis.
Courage, ma chère fille, la vie se déroule au milieu des incertitudes et des angoisses, excellentes conditions pour la confiance filiale. Ne voyons qu'une chose: c'est un père parfait qui agit. La confiance et la résignation n'empêchent pas la douleur et ne condamnent pas les larmes. Nous avons à vivre deux vies différentes. Celle de ta nature a ses droits et, en les exerçant, elle les perfectionne. Une mère qui ne serait pas anxieuse devant une menace pour son fils serait une laideur morale. Et si elle en arrivait là par l'effet d'un abandon qu'elle croirait
Surnaturel, croyez-le bien, elle sortirait de l'ordre établi par Dieu. Dieu seul aurait le droit de l'en faire sortir, car Il est le maître de tout; mais une telle voie demanderait à être sérieusement contrôlée. Faites comme la Très Sainte Vierge qui pleura près de la Croix de son Fils. Elle fit assurément ce qui est le plus parfait, n'est-ce pas?
Je remercie le divin Maître d3s faveurs qu'il vous accorde. Un mot de Lui ranime pour longtemps. Jamais son aide ne vous manquera. Envisagez donc l'avenir sans crainte. « Tout concourt au bien de ceux qui aiment », dit saint Paul. Laissons Dieu choisir notre voie, nos peines, et nos consolations. Soyons contents de tout !
Je vous bénis.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Ne regrettez pas trop les jours de solitude qui viennent de vous échapper. Dieu est si près de vous partout ! Votre fidélité au devoir entre dans les plans de Dieu. Que ce bon plaisir vous demande un long recueillement ou bien une vie de vacances avec les vôtres, il est, au fond, le même objet d'amour. Prêtez-vous donc aux autres et donnez-leur la consolation que ce bon plaisir veut leur communiquer par vous.
La douleur accompagne toujours vos pas ; mais, comme chez le divin Maître, elle trouve l'accueil suprême de l'acceptation totale dans une nature restée profondément sensible. N'éteignez pas les affections humaines. Ne refusez pas la dette d'expiation qu'exige la vue de la douleur des vôtres.
Toutes les souffrances sont un objet aimé et toutes les craintes vous laissent confiante. Quand on s'est donné à Dieu, on le laisse disposer de tout selon son bon plaisir ; être l'enfant d'un tel Père ! cela dit tout... v
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Oui, rendons grâces à Dieu en toutes choses, car toutes choses sont disposées pour Lui apporter, finalement, sa plus grande gloire. Sans doute, notre bien personnel s'y trouve aussi, mais cette vue ne doit être que secondaire : le bien de Dieu avant tout !
Dans l'ordre de la nature déchue, il s'opère par la Croix. La fête qui l'exalte aujourd'hui sera une fête éternelle. Le Ciel vivra du sang que la Croix aura fait verser à Jésus d'abord, et puis à toutes les âmes fidèles.
La science de la Croix^cTôTt être l'objet de notre plus vive reconnaissance, car elle explique tout et elle donne la force pour tout. Qu'elles sont à plaindre les âmes qui ne l'ont pas !
Jésus n'est plus cloué à la Croix... Il nous laisse la place... A nous de continuer sa Rédemption...
— Souffrir et aimer, c'est l'idéal!...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je vous ai laissée dans la solitude avec le divin Maître et, selon son désir, je viens aujourd'hui vous porter de sa part un alléluia, comme en portèrent aux saintes femmes de l'Évangile les envoyés de Dieu.
Oui, réjouissez-vous, car vous avez reçu de grandes grâces, celle en particulier d'un grand amour pour Jésus.
Plus vous irez, plus vous vous unirez à Lui, prenant tous ses goûts, vous dirigeant selon ses plus intimes volontés, Le cherchant et Le trouvant partout, vous consolant de tout en Lui, vivant déjà de son bonheur à Lui, qui est plus le vôtre que celui qui vous est propre.
Madame et chère tille en Notre-Seigneur,
... Oui, on peut être toute à Dieu et toute à son enfant. Vous le sentez à cette heure plus que jamais. Vous abandonnez à Dieu, que vous aimez par-dessus tout, cet enfant que vous aimez le plus au monde après Lui.
Dieu lui sera paternel. Gardez une paix profonde témoignant votre confiance absolue.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Ne vous reprochez pas vos angoisses de mère. Elles sont trop légitimes pour que Dieu les voie avec peine. N'a-t-Il pas fait Lui-même votre cœur et ne lui ordonnet-Il pas d'aimer? Or, aimer comporte les plus vifs sentiments de crainte et de douleur. Vous savez que je ne suis pas de ceux qui veulent les éteindre. Je crois que l'on peut regarder Dieu avec des yeux pleins de larmes.
Par-dessus nos tristesses, se déploie l'immensité du bonheur éternel qui n'est autre chose que Dieu Luimême. Que ce soit là notre atmosphère. C'est là seulement qu'on respire à l'aise...
Quelles que soient les fluctuations de tout ce qui vous entoure, je vois que votre âme demeure calme et suit sa route. Vous savez à qui vous vous êtes donnée, vous accomplissez avec joie les manifestations de sa volonté et vous ne voulez pas regarder avec anxiété quel sera le
lendemain, car le lendemain est dans les desseins d'un Père tout- puissant. S
Vous sentez que votre donation se fait de plus en plus complète. Elle l'était depuis longtemps. Elle croît cependant à mesure que vous connaissez Dieu plus profondément et surtout à mesure que, comme les petits enfants au cou de leur mère, vous le pressez plus fortement. On se donne selon son degré d'amour, et il y a l'infini.
Telle était la donation de la Sainte Vierge !
J'ai le bonheur d'être dans une famille éminemment pieuse. On a installé une chapelle dans la chambre voisine de la mienne. Toute la maison assiste à ma messe, les jeunes gens eux-mêmes y "communient plusieurs fois par semaine. De l'autel, je vous envoie la bénédiction du prêtre et du père. Je vous la renouvelle en ce moment.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
... Si parfois votre nature vous a trahie, c'a été l'occasion d'un anéantissement plus profond et d'un courage plus décidé.
L'humiliation doit nous tremper et non nous affaiblir. On peut toujours se relever par une confiance toute filiale. Nous offrons à Jésus par notre nature un instrument plus ou moins apte à suivre le mouvement de sa main, mais un grand artiste sait tirer grand parti même d'un instrument imparfait. L'important est de le lui laisser toujours entre les mains.
Je vous bénis...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
C'est bien de Dieu que viennent les lumières qui surgissent des moindres paroles de l'Écriture. Elles vous sont
révélées pour votre progrès et votre^ consolation. Dieu est tellement père ! Continuez à vous sentir bien petite devant ses dons et d'autant plus reconnaissante. — Aimez Jésus, en qui Dieu s'est incarné pour atteindre plus sûrement notre cœur. Sa physionomie, les paroles sorties vraiment de ses lèvres, ses plaies et son Eucharistie... tout cela nous vient par le Dieu-Homme et nous apporte une intimité dont notre esprit n'aurait jamais eu l'idée, ni notre cœur l'ambition.
... La vie après tout est courte. Si nous pouvions au Ciel avoir des regrets, ces regrets seraient de n'avoir ni assez aimé ni assez souffert. — Apprenez aux vôtres à vivre sous la lumière de l'éternité. Un jour peut-être cette lumière leur apparaîtra-t-elle plus clairement comme étant Dieu Lui-même.
Je vous bénis.
Madame et chère fille en Notr.e-Seigneur,
... Ces trois semaines passées au grand air m'ont rendu quelque force et m'ont habitué aux variations de température. Si le retour se fait sans accident de froid ou de pluie, je pourrai, je l'espère, me remettre un peu au travail : voilà plus de deux mois d'inutilité; mais comme Dieu fait de rien quelque chose, peut-être daignera-t-Il se contenter de ce que j'aurais voulu faire.
Tenez-vous bien en paix sous l'action de Dieu, que cette action soit directe et intérieure, ou qu'elle se manifeste par les événements. Portez intérêt aux personnes et aux choses selon la volonté de Dieu, c'est-à-dire selon votre position. Le surnaturel doit perfectionner le bien naturel, mais (sauf une indication particulière des desseins de Dieu) il ne doit pas l'exclure ni le mépriser.
Madame et. chère fille en Notre^Seigneur,
Vous sachant informée de mon départ, j'ai préféré attendre, pour vous écrire, de pouvoir vous donner quelques nouvelles de mon état depuis mon arrivée. Je crois que ce changement d'air me sera favorable, mais je ne me sens pas encore plus fort : je suis bien usé ! Comme je ne parle que très péniblement, je reste seul soit dans le parc, soit dans la petite chapelle voisine de ma chambre où, hélas ! je ne peux dire la messe que le dimanche. Vous savez mon refrain : « la volonté de Dieu ». Tout est là pour moi, et, en elle, j'aime autant la privation que la jouissance même spirituelle.
... Gardez-vous de vous plaindre jamais : vous êtes une privilégiée de Dieu, et les souffrances elles-mêmes, elles surtout, sont de grandes faveurs : vous devenez par elles plus semblable à l'image de Jésus crucifié, vous devenez son aide, sa consolation, vous acquérez des droits à vous plonger plus avant dans l'Infini.
... Quand viendra ce jour tant désiré où Dieu se montrera enfin à nos regards qui le cherchent en vain sur la terre !
« Satiabor, je serai rassasié », dit l'Écriture : Ayez donc bien faim, bien soif : nous jouirons de Lui dans toute la plénitude de notre être qui peut ici-bas s'agrandir sans mesure. Courage et joie !
Je vous bénis de tout cœur.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Voilà donc cette âme en présence de Dieu, d'un Dieu encore voilé pour elle sans doute, mais qui se fait connaître dans cette intimité qui ne lui fut pas ouverte ici-bas.
En ce moment, vos sentiments se rencontrent, et. pour toujours! Votre union à cette âme se fera dans l'invisible, mais n'en sera pas moins une union très réelle dont elle a connaissance. Vous pouvez donc l'aimer, non plus seulement humainement, mais comme une âme Partageant tous vos sentiments élevés.
Les grandes souffrances de ses dernières années auront grandement diminué ses dettes envers la justice divine; vos prières hâteront aussi son entrée au Ciel. Soyez assurée également des miennes.
L'attitude de votre fils a été pour vous une grande consolation et pour lui comme un engagement public de chrétien fervent. Je suis heureux de cette grâce.
Ne cherchez pas à étouffer la légitime douleur que vous cause cette séparation. L'amour de Dieu ne détruit pas l'amour humain, et l'amour humain n'enlève rien à l'amour de Dieu, car ils ont un objet différent. Quand cette âme sera unie à Dieu dans la contemplation de sa beauté, vous les aimerez dans une sorte de sentiment unique.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Dieu est avec vous; rien ne peut vous manquer. Les peines sont des bienfaits pour vous et des sources très précieuses pour les autres. Beaucoup d'âmes vous seront données, et en particulier celles qui vous sont plus chères que la vie. Souffrez, mais avec une infinie confiance. Dieu semble rejeter vos demandes les plus pressantes, mais II fera pour vous ce qu'il fit pour la Ghananéenne. S'il vous laisse dans la souffrance à cet égard, c'est pour laisser un stimulant sanglant à votre cœur. Oh ! que vous devez souffrir !
Je vous disais au commencement de ma lettre : Dieu est. avec vous, j'ajoute en terminant : votre âme est toute à Lui. Ne craignez rien, allez à Lui, le cœur entièrement dilaté.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
C'est en Dieu que nous vivons, que nous aimons, que nous souffrons. C'est en Lui qu'au Ciel nous jouirons. Tout notre être, toute notre paix, tout notre amour sont' en Lui. C'est Lui qui soutient, c'est Lui qui inspire un abandon total. C'est en se faisant connaître à nous dans son infini qu'il nous fait dominer les sentiments les plus puissants de la nature.
Plus vos peines sont vives et profondes, plus vous êtes dans votre voie. Peu de peines vous auront été épargnées... ce'que m'en signale votre lettre est bien amer!...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je suis loin de blâmer votre confiance dans ses motifs, mais pour atténuer d'avance la désillusion qui est possible, j'ai tenu à vous dire que si -vos prières vous assurent d'être exaucée quant à l'objet, elles peuvent n'être pas exaucées quant à l'heure... et, malgré moi, je reste inquiet et il me semble entendre au dedans de moi que d'autres souffrances vous attendent... dussé-je me reprocher de laisser ainsi dans votre âme « le glaive de douleur »... Vos prières n'en seront que plus ardentes : on ne peut évaluer ce qu'il en faut pour la rançon des âmes...
Non, je ne crains pas que la déception, même la plus cruelle, « vous sépare de la charité de Jésus », et je crois votre cœur capable de s'approprier toutes les protestations de saint Paul : « Rien ne me séparera, etc.. »
Cherchez la paix dans un abandon absolu sans rien envisager de trop particulier, un abandon fondé sur la seule vue de la bonté divine et sur les promesses de Jésus.
Insistez, pressez, demandez même pour telle heure, mais en vous souvenant toujours que l'heure est à Dieu.,, Je vous bénis...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Je vous suis pas à pas sur la route de votre Calvaire. J'ai l'espérance qu'elle aboutira à un retour à la vie qui sera une complète résurrection... Vous redirez à Dieu ce que vous lui dites dès maintenant dans votre entière confiance : Mon Dieu, vous avez bien fait toutes choses !
Il se montre d'ailleurs si consolant pour vous ! En cela, je vois l'accomplissement de cette parole des Psaumes : « Je suis avec l'âme dans sa tribulation. »
Dieu a des présences diverses, Lui qui est présent à tout, de même que la lumière du même soleil est si différente selon les pays, les heures et les objets qui la reflètent. En ce moment, elle resplendit en vous. Plus la souffrance se prolonge, plus elle devient éclatante. Cette lumière vous découvre la valeur du précieux Sang et son infinie puissance. Après cela, Il vous le montre versé pour vous, mis à votre disposition, et comme vous appartenant. Ce sang vient d'une créature, sa mère. Il a été versé sur le sol de la terre qui l'a bu. Il nous reste dans le sacrifice de l'autel. Vivez donc en Dieu et de Dieu, ma chère fille. L'isolement du cloître n'est pas nécessaire à la vie intérieure : votre clôture est votre amour.
— Je commence à sortir. Le mauvais temps m'avait rendu malade et retenu au lit. Dieu ne veut pas encore* de moi, ce semble.
En union à notre divin Maître.
... Vos dispositions, ma chère fille, n'ont pas changé en dépit des impressions qui vous ont fait violence.
Courage ! Il y a tant, à expier de toute part en ce monde ! La miséricorde de Dieu est telle qu'une seule âme peut expier pour beaucoup d'autres, pour celles dont elle a une charge spéciale et peut-être beaucoup au delà. Soyez ambitieuse, et on peut l'être quand on comprend 1<- prix du précieux Sang et surtout quand on en dispose. A la Communion, il passe tout entier dans votre âme. Il est donc votre bien. Vous pouvez l'offrir et Dieu ne peut pas repousser vos prières, car elles sont en Lui.
« Euntes ibant et flebant... Venientes autem cum exulr tatione. »... Telle est notre vie, lel est notre espoir...
Je vous bénis.
Madame et chère fdle en Notre-Seigneur,
J'ai été en effet assez malade depuis votre départ : le cœur avait beaucoup faibli et reste faible. Toute occupation m'était interdite et n'est encore que tolérée. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Ma pensée se porte souvent vers ce midi de la France où vous retrouvez à l'église le même trésor. Quelle tendresse de se donner ainsi partout ! Il y a bien peu de changements réels pour l'âme qui cherche Jésus avant tout. En Jésus, on a ce Dieu infini qui n'est pas seulement dans toutes les églises, mais qui est en chaque point de l'espace. Quel éblouissement s'il s'y montrait! Il fait plus qu'être présent en toutes choses, Il s'unit à quelques créatures par des liens d'intelligence, d'affection, d'action. Vous sentez cette sorte d'union. Elle fait votre vie. Vous ne voulez avoir aucune vie propre, aucun désir personnel, vous ne voulez voir que par les yeux de Dieu, et vous adhérez d'avance à tous ses désirs. — Ne craignez pas d'être dans l'illusion, mais veillez à ce que ces sentiments ne nuisent pas à l'exercice des sentiments humains à l'égard de tous ceux qui y ont droit. Intéressez- vous à ce qui les intéresse, et cela de bon cœur puisque Dieu vous le demande.
Vous avez appris sans doute l'entrée au séminaire d'Issy du dernier président de la Jeunesse catholique et celle de M. X...
... Ce doit être pour vous une joie : vous êtes heureuse de voir Dieu ainsi honoré et de nobles dévouements encouragés par cet exemple.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Que la conduite de Dieu est admirable à l'égard des âmes qui se donnent à Lui totalement ! Il les éprouve et les console. Il les perfectionne par toutes sortes de moyens, Il s'établit en elles et y fait sa demeure. Or, vous le savez, Dieu, qui est partout, est en chaque chose selon sa condition. La condition d'une âme divinisée fait qu'il est en elle un peu à la façon dont II est en Lui-même : Il y resplendit, Il y prend ses délices... Vous le savez mieux que je ne saurais l'exprimer. Continuez donc à vous prêter totalement à son action; faites tout ce que vous savez Lui plaire. Ne reculez pas devant la privation de sa profonde intimité sentie, quand II vous demande de vous occuper des autres et quand vous vous voyez dans un milieu, même chrétien, qui vous paraît étrangèT parce qu'il est si loin de son idéal, soyez indulgente et ne tirez de là d'autre conclusion que de dédommager Celui que l'on traite en indifférent.
Médaille et chère fille en Notre-Seigneur,
J'ai accueilli avec un sourire de satisfaction l'aveu de votre tristesse.
' Apres les grandes grâces qu'il vous a faites, Dieu vous
envoie la grâce de l'humiliation sensible. Il faut l'en bénir. Plus nous nous sentirons néant et impuissance, plus nous serons touchés des bontés de Dieu à notre égard. Sa miséricorde se montre à nous dans un éclat plus touchant. Nous l'admirons et nous l'aimons davantage. S'il arrive que l'on attriste, même involontairement, une personne aimée, on éprouve dans son cœur quelque chose de plus vif, de plus tendre à son égard, et l'on regarde de tous côtés pour trouver quelque chose qui puisse lui être agréable. Ne vous tourmentez donc pas, on ne se tourmente pas d'une grâce. Vous n'avez rien refusé à Dieu, vous avez simplement senti -l'effet d'une cause toute naturelle. Dites-vous qu'il n'en eût peut-être pas été ainsi chez une personne très parfaite, et désirez paisiblement qu'il en soit un jour ainsi pour vous, afin que votre Dieu bien-aimé soit content, à la bonne heure! mais gardez toute votre liberté filiale auprès de Dieu. Que la tentation dure ou non, peu importe. Votre volonté est tout entière et irrévocablement fixée en Dieu et en son bon plaisir.
Je vous bénis.
... Marie au pied de la Croix a connu le mélange des sentiments humains et des sentiments surnaturels. Les premiers ne faisaient que rendre plus vifs les seconds, et ces derniers répandaient sur les autres leur beauté divine.
11 en sera ainsi de vous en toutes choses, mais particulièrement dans la nouvelle épreuve du départ de votre fils.
Vous avez déposé ce cher enfant entre des mains éminemment paternelles. Dien a fait en lui des merveilles et il m'est arrivé de penser à ces grandes grâces pu récitant certain verset du Magnifient. Dieu a tant fait
pour vous que votre confiance n'a qu'un seul moyen d'être méritoire, c'est d'être pénétrée d'un grand amour. Je vous bénis.
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Puisque vous avez donné votre confiance au divin Maître, je comprendrais mieux le silence absolu de toute préférence. Il veut le plus grand bien de votre cher fils aussi bien pour les moindres détails que pour le fonds. Laissez aux âmes qui sont moins entrées en Lui les désirs et les indications qu'autorisent assurément les promesses divines et qui soutiennent leur piété. Pour vous, tenez-vous en le plus possible à ce que comporte l'intime unité de son âme et de la vôtre.
Les sentiments de votre fils sont simplement admirables ! il marche à grands pas dans la voie de la sainteté. Vous n'aurez pas trop de l'éternité pour remercier Dieu des grâces qu'il vous a accordées pour cette âme. C'est une œuvre de son infinie miséricorde dont la raison d'être est principalement dans vos prières et vos larmes. C'est aussi de sa part un acte de profonde et délicate amitié. Jamais vous ne l'aimerez assez !... Dieu vous a honorée de grandes épreuves et vous a dédommagée par d'inestimables faveurs. Il ne mettra pas plus de bornes à sa bonté que vous à votre confiance...
Madame et chère fille en Noire-Seigneur,
Excusez mon retard à vous répondre ; depuis quelques semaines, une congestion du cerveau m'a interdit absolument foui travail ej; ue me permet pas trop d'écrire des lettres. Je sais d'ailleurs que votre âme est en paix sous
la douce influence de Jésus; je pense que l'Esprit-Saint vous l'a fait ressentir plus vivement encore, car son rôle est de révéler au cœur les paroles dites à tous. Bien peu d'âmes y sont attentives. C'est une grande grâce d'entrer dans cette connaissance intime de ce qu'est Jésus Homme et Dieu, Jésus vivant en nous, Jésus gouvernant son Église et les événements de ce monde. Nous, pauvres petites créatures, nous sommes unis d'amitié avec un être si grand, si parfait. Il nous révèle le fond de son cœur et II nous permet de prendre ses propres sentiments, de nous en pénétrer, de les offrir à son Père.
Cette vie surnaturelle n'empêche pas l'exercice de la vie de ce monde. Cet amour transcendant n'éteint pas l'affection d'une mère : votre fils tient sa bonne place dans votre cœur et vous apporte, avec des consolations incomparables, de dures anxiétés. Vous êtes avec lui au milieu du danger. Je demande à Dieu de vous le garder et de le garder pour sa gloire en ce monde. Il peut devenir un de ces chrétiens qui rayonnent et attirent. Mais, laissons à Dieu toute sa liberté... L'éternelle réunion est tout.
Je ne fais rien pour Dieu et je n'ai à Lui offrir que l'acceptation filiale de l'inutilité dans laquelle II me tient. Je suis en paix. Sa volonté, est ma nourriture et son bon plaisir est mon seul plaisir. C'est du moins ce que je veux être...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Quelles que soient les épreuves qui vous attendent, je suis en paix sur l'état de votre âme . Le Dieu qui vous les envoie vient avec elles.
L'acceptation que vous donnez aux injustices les plus llagrantes et aux humiliations les plus révoltantes sera un honneur pour le divin Maître, une consolation pour son Cœur, une aide pour sa Rédemption.
Enfoncez-vous dans la volonté de Dieu. C'est ellu qu'il
faut regarder plus que les choses pénibles ! Là, tout est sérénité.
Vous me ferez part de vos peines, puisque Dieu m'a fait votre père. Je les sens vivement parce que votre âme m'est très chère. De mon côté, je les offrirai avec vous.
Vous pouvez redire avec l'Apôtre : « Et nous, nous avons cru à l'amour du Christ ! » 11 s'agit dans cette exclamation, non d'une simple foi, mais d'une foi ardente qui jette l'âme tout entière en Jésus, qui la rend flère d'être aimée de Lui et qui, avec Lui, peut braver toute crainte.
Puisque votre cher fils est parti pour le danger, je l'y suis avec vous, le confiant, comme vous, à Celui qui sait mieux que nous son vrai bien. Son immense bonté à votre égard vous oblige à cet abandon absolu...
Je vous bénis...
Je venais d'écrire les quelques mots qui précèdent qttand m'arrive votre seconde lettre, et avec elle la nouvelle de la blessure de votre fils. Tout fait croire qu'il est bien vivant, les blessures aux bras n'étant point mortelles; peut-être est-il prisonnier? Vous le saurez bientôt, et il me tarde d'en être informé, car je partage votre anxiété,
Il n'y a nulle imperfection à demander cette guérison. Le recours à Dieu est dans l'ordre naturel, et rien dans l'ordre surnaturel ne s'y oppose. Dieu sait bien que votre prière est subordonnée à son bon plaisir.
Sous l'impression de tant d'incertitudes cruelles, votre confiance en Dieu devient plus belle et plus profonde que jamais. Elle honore sa paternité et console votre cœur désolé.
Ah ! comme nous sentons la dureté de l'exil ! niais comme l'éternité paraît, désirable! Quand aurons-nous sa paix profonde ! Quand nous trouverons-nous en face de
l'infinie beauté! dans les bras d'une tendresse paternelle, infinie ! Aimons tout ce qui nous y prépare... Je vous bénis...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Pas de nouvelles! Chaque jour j'attends et chaque jour augmente mon anxiété... Il ne faut pourtant pas désespérer...
Je connais vos sentiments si élevés, si pleins d'aban- *don à Dieu : je connais aussi votre cœur de mère : une immense douleur peut être une douleur acceptée avec amour. C'est bien votre cas. Vous avez été préparée à toutes les épreuves, et la grâce les a toujours surpassées... Que voulons-nous d'ailleurs par-dessus tout, si ce n'est Dieu et l'éternité pour nous et pour ceux que nous aimons !
Quelle mère peut envisager la mort de son fils avec des certitudes aussi consolantes que vous donne la merveilleuse ascension de l'âme de votre fils!...
Mon cœur et mes prières sont avec vous... Je vous bénis.
Madame et chère tille en Notre-Seigneur,
Nous sommes des. fils de l'éternité; prenons-en de plus en plus les sentiments. C'est là que nous retrouverons les nôtres dans les splendeurs de l'Être divin - — plus de craintes, plus d'imperfections — et cet amour surnaturel tant désiré... !
Que cet immense désir du Bien suprême tempère tous nos autres désirs... Que sont pour nous et pour les nôtres ces misérables années qui s'écoulent dans la tristesse du cœur et dans la médiocrité de l'amour! Que penseronsnous dans mille siècles de nos anxiétés d'aujourd'hui?
Ah ! que nous les trouverons belles et heureuses parce que leur filiale acceptation nous aura valu de voir plus avant dans l'Infini et d'être aimé d'un amour merveilleusement accru! jours féconds, jours bénis... où il est donné à de petites créatures d'honorer Dieu par une confiance abandonnée et par une préférence très haute...
Si votre fils vous est rendu dès ici-bas, c'est que Dieu a des desseins sur lui... s'il est appelé si jeune à sa demeure éternelle, c'est que son âme a déjà, en peu de temps, accompli une très belle destinée...
Que de merveilles en ces élans vers le parfait, en ces humbles repentirs! ■ — Des jours pleins valent mieux que de longues années aussi vides que celles de la plupart des personnes. Nul ne peut calculer la valeur des actes qui ont pour mesure leur intensité et leur élévation de sentiment.
Que la mère et le père ne se reprochent pas leur douleur, mais qu'ils la divinisent.
Je vous bénis...
Madame et chère fille en Notre-Seigneur,
Votre union à la volonté de Dieu est profondément
douloureuse, et c'est sa gloire : elle y adhère par des blessures. C'est d'une main ensanglantée que vous serrez la main que Dieu vous tend. Il vous aime assez pour vous offrir son auguste ressemblance : Il a livré son Fils unique !
Si la sensibilité n'était point là pour soulever tous les assauts de la douleur, votre résignation serait moins haute; elle ressemblerait moins à celle de notre cher Sauveur, elle lui serait moins associée, elle lui donnerait moins de consolation. Bénissez la douleur, bénissez Celui qui vous l'envoie.
... L'âme qui est toute à Jésus n'est pas la mère d'un seul lits, elle dévient celle de tous les enfants de Dieu-, C'est pour Dieu avant tout que l'on aime ceux qui nous
sont naturellement chers et jusqu'à ceux qui nous sont inconnus et que Dieu aime. Soyez autour de vous d'autant plus douce et attentive que vous seriez portée à vous replier sur votre douleur. Restez debout près de la Croix de votre Sauveur. La douleur ne doit pas gêner l'exercice des vertus, elle doit leur ajouter' sa beauté touchante.
Je vous bénis...
Combien votre cœur maternel a dû être blessé par les détails cruels de la mort de votre bien-aimé fils ! Et cependant vous trouvez plus de calme dans cette certitude. Vous ne cherchez plus, vous savez ! Son agonie a accru ses mérites et la mort lui a ouvert le Ciel. C'est là qu'il faut le contempler et, s'oubliant soi-même, se réjouir de son bonheur. Et ce bonheur, il vous le doit. Quelle doit être sa reconnaissance ! et que seront ses prières pour ses parents !
Je vous bénis.