‹ Lettres de directionChapitre 33 sur 43 · SEIZIEME SERIE · texte numérisé non relu

SEIZIEME SERIE

Ma vénérée Mère et chère Sœur,

On ne fait pas toujours ce qu'on préfère. Vous en jugerez par le retard de ce petit mot! J'ai été très pris et j'en ai subi des jours de grande fatigue, sans que cela aille à la maladie. La saison actuelle m'est toujours dure et la situation de l'Église pèse lourdement sur le cœur. Je vois en noir tout l'avenir que peut atteindre notre prévoyance, très courte, il est vrai. Le monde s'éloigne de la religion et s'en éloignera, je le crois, toujours davantage à mesure que les distractions deviendront plus nombreuses et plus faciles, grâce à tous les progrès matériels. Autrefois, l'Église et ses cérémonies remplissaient le dimanche. Le dimanche aujourd'hui a d'autres attractions au dehors, même dans les campagnes. Le mouvement est devenu si intense qu'il empêche de s'arrêter aux idées sérieuses. Par les journaux, que tout le monde lit, chacun vit dans tout l'univers... et dans les rêveries des feuilletons.

Que sera-ce quand les jeunes fdles recevront forcément l'instruction donnée aux jeunes gens, sinon dans son étendue, du moins dans son esprit? La suppression des communautés enseignantes, surtout de celles qui se rapprochent de la vie cloîtrée, fera baisser le niveau de l'élévation surnaturelle. Il faudrait qu'à leur place surgît une pléiade de personnes très généreuses, bien formées, se dévouant à cette œuvre.

Ma chère et vénérée Mère,

Rien ne peut m'être plus précieux que votre bon sou: venir, vos vœux et vos prières. Merci de me conserver tout cela. Je me sens bien atteint et c'est de près que je considère maintenant le passage de cette vie bien pauvre, bien obscure, à une vie où l'on voit Dieu et où on le possède ! Je n'ose pourtant rien désirer, encore moins rien demander. Quelques personnes paraissent avoir besoin de moi, et moi-même, je me sens attaché à plusieurs par des liens bien forts. Je me crois cependant tout à fait en paix, à la disposition du bon Maître.

Oui, j'achève ce livre que j'aurais beaucoup tenu à vous soumettre, vous m'auriez certainement fait d'utiles observations. Les circonstances ne l'ont pas permis, j'espère que vous pourrez le juger bientôt. Puisse-t-il réaliser 1<; bien que je ne puis faire par le ministère !

Que Dieu soutienne vos forces! N'abusez pas de celles qu'il vous donne; ne vous laissez pas surmener par l'exercice du bien, afin de pouvoir le continuer longtemps encore : la moisson est grande, mais les ouvriers, capables de la recueillir, sont en bien petit nombre.

Ma chère et vénérée Mère,

Je vous'envoie des épreuves par ce même courrier. Elles forment le tiers de la troisième partie. En les revoyant, je les trouve un peu compliquées, et je me demande s'il ne vaudrait pas mieux supprimer tel et tel passage. Mon livre sera assez considérable, même avec ces retranchements. Vous me ferez un grand plaisir en me disant votre pensée à cet égard, et surtout en me désignant ce qui vous paraît devoir être peu compris ou peu goûté.

Heureusement, ce qui viendra à la suite est beaucoup moins didactique. Je vous prie d'agir librement; l'idée ne me viendrait pas de mettre le moindre amour-propre d'auteur dans une œuvre écrite pour faire du bien.

Ma chère et vénérée Mère,

Il me serait trop pénible d'obéir au désir que vous m'exprimez de ne pas recevoir de réponse. Cette réponse me prendra bien peu de temps et n'usera aucune force parce qu'elle vient toute seule. Il m'est très doux de savoir que vous priez pour%moi avec affection, et de sentir que nos âmes sont unies par des liens profonds. Le ciel nous donnera la joie dé les voir consacrés.

Je continue à faire la seule chose que j'aie su faire : souffrir. Actuellement, c'est par l'éloignement de mon ministère et par quelques douleurs physiques ; habituellement c'est par le sentiment de l'exil.

J'ai reçu parfois des lettres d'âmes inconnues me disant que je leur avais fait du bien dans mes petits livres. Vous ne sauriez croire combien cela console d'une vie sans grande utilité...

... Je n'ose vous souhaiter ici-bas un bonheur quelconque. Vous êtes trop engagée dans les œuvres pour n'en pas sentir les mille tourments, et votre nature est trop sensible pour n'avoir pas à gémir souvent des insuffisances de ce monde !

Soyez donc une sainte pour être heureuse plus tard !

Ma chère et vénérée Mère,

Si j'ai retardé ma réponse à votre bonne lettre, c'est que je tenais à la faire dans un'moment moins agité par

les visiios et la correspondance du jour de l'an. Ai-je besoin de vous dire que le temps que vous avez bien voulu me consacrer m'a paru hop court! J'aime tant aborder certains sujets religieux qui n'intéressent que de rares

esprits ! Sans doute, à remuer certaines questions, il y a le danger de préoccupations intellectuelles, mais, plus nous allons, plus ces questions sont jetées dans le public, et il est bon que certaines personnes soient en état de calmer les troubles qui s'élèvent nécessairement dans les âmes surprises sans préparation. Ne vous étonnez donc pas d'éprouver vous-même quelque atteinte de l'épidémie de notre temps. Dieu le permet pour développer votre aptitude à rassurer les autres. Il se fait un grand travail d'élimination et de consolidation dans certaines parties de notre enseignement, comme il se fait une reconstitution de la forme nouvelle imposée par la Séparation. Si l'Église ne fait pas la conquête des masses, du moins dans un avenir rapproché, elle conserve, et elle seule, lés principes qui sont nécessaires à la vie privée et à la vie sociale. L'avenir est à elle, à quel moment? rien ne le fait prévoir. Réjouissons-nous d'être dans cette Église qui porte les destinées du 'monde et nous fait une petite place dans son sein.

Gardez-vous bien surtout de vous croire coupable de ces bourdonnements d'oreilles que vous donnent toutes ces foules d'idées en mouvement.

Acceptez aussi avec une grande paix les sécheresses qui sont l'épreuve fréquente des âmes en ce monde. Ce n'est pas le temps de jouir de Dieu même de cette façon. La vie est surtout un exil, une épreuve. « Notre mouvement vers Dieu se fait par le gémissement et par le désir », selon la parole de saint Augustin. Les sentiments sont toujours à notre portée. Entreten,ons-les sans tristesse.

Ma vénérée Mère,

Je suis bien affligé de vous savoir toujours souffrante; vous ne pouvez vous dévouer autant que vous le voudriez. Vous le faites, il est vrai, trop sans doute, mais à vos dépens ! Durant une maladie chronique, on perd le goût de bien des choses, et quelquefois celui de Dieu même devient moins sensible. Des ennuis, des répulsions s'élèvent, que l'on désavoue, mais dont on reste imprégné malgré soi... Eh bien ! ma chère Soeur, c'est la Croix avec sa rudesse, celle de Jésus fut ainsi. Prenons l'habitude de ne pas juger notre amour pour Dieu par ce que nous sentons ou exprimons. Il est dans la plénitude de l'acceptation, et dans la volonté de faire toujours et en tout ce que nous savons Lui être le plus agréable.

Ma vénérée Mère,

Votre souvenir m'est toujours une consolation et vos prières me sont une espérance. L'huile s'épuise dans la lampe; cette année elle a failli manquer tout à fait, et elle ne me permet d'émettre qu'une bien petite lumière : plus de ministère extérieur, et des heures de travail très rares. Reste la vie de souffrance; mais sous ce rapport, Dieu m'épargne; ce que j'ai à Lui offrir par là est sans grande valeur; ma vie est encore trop douce, quoique parfois elle paraisse triste. Tout mon mérite, et il n'est pas grand, consiste en ce que je m'enferme dans la volonté de Dieu, quelle qu'elle soit, et que je ne désire pas autre chose. La raison suffirait à dicter cette conduite; je tâche d'y mettre un peu d'amour. Demandez que j'y en mette beaucoup, et du meilleur.

... Je demande particulièrement à Dieu qu'il Vous

donne une paix profonde et douce, un vrai repos sur son Cœur, comme II lit pour sainl Jean... Dieu est le Père des pauvres qui se reconnaissent tels. " II faut se croire aimé de Lui, tel qu'on est. Cela Lui l'ait honneur et nous donne du courage.

Ma chère et vénérée Mère,

Si je viens bien tard vous remercier de vos bons vœux et des sentiments si touchants que vous m'exprimiez par votre lettre déjà ancienne, c'est la faute du bon Dieu qui m'a retenu malade. Vous ne lui en ferez pas de reproches, car il a été bien bon de m'envoyer la seule chose que j'aie apprise assez bien et d'assez bon cœur.

Ne voyant en tout que sa volonté, je ne m'attriste pas trop, même de ne pouvoir dire la sainte messe, ni travailler utilement. C'est bien le moins que je m'applique à faire ce que je demande aux autres. La nature parfois voudrait s'attrister, je proteste et je laisse passer le nuage.

Je remercie Dieu de ce qu'il vous laisse assez de santé pour rendre d'éminents services à l'œuvre que vous aimez. S'il vous fait payer cher cette grâce, ne vous en plaignez pas : elle aide à faire vivre une société appelée à défendre et à maintenir, par la ferveur, l'esprit de foi qu'on tend de plus en plus à lui arracher. Si donc vos occupations et vos soucis vous enlèvent la joie de vivre une vie intérieure très intime, ne vous troublez pas : la condition de votre vie surmenée s'y oppose, et ce serait miracle si vous étiez unie de pensée à Dieu comme si vous étiez dans la solitude. Dieu vous demande actuellement de le servir « à tous vos dépens ». Acceptez donc le sacrifice d'être moins près de Lui, en travaillant plus pour Lui. Conservez toujours un cœur dilaté.

Continuez-moi le secours de vos prières et croyez toujours, ma chère-et vénérée Mère, à mon respectueux attachement en Jésus.

Ma chère et vénérée Mère,

Je ne voulais pas vous écrire une lettre courte et banale, qui ne répondrait pas du tout aux sentiments de respectueuse affection qui lie mon âme à la vôtre : je m'y vois contraint, sous peine de tomber complètement en faillite. Recevez donc, avec mes vœux de nouvel an, tous les regrets de la privation que je m'impose. Je tiens pourtant à vous dire que je demande pour vous à Dieu une grande paix intérieure, à travers laquelle vous verrez et sentirez Dieu, davantage. Que cette paix ne règne que dans les hauteurs, ou qu'elle s'étende aux impressions elles-mêmes, c'est, ce qu'il faut laisser au choix du Maître. Ne cherchons dans la paix que la liberté d'aimer davantage et de nous dévouer plus efficacement.

Souvent l'impression de crainte n'est plus qu'une habitude qui agit malgré nous et dont il ne faut tenir aucun compte.

Un des meilleurs moyens de vivre au-dessus d'elle, c'est de vivre beaucoup en Dieu et d'oser aimer comme si l'on avait une âme de saint. Dieu pourrait-il donc s'en plaindre? •

- Cultivez l'attrait qui vous fait voir dans l'action de la grâce l'action même de Jésus. Il n'y a pas une de vos bonnes pensées, il n'y a pas non plus une seule de vos prières qui n'ait commencé dans l'âme de Jésus, passé par son Cœur, et descendu sur vous par ses' prières. Une fois en vous, elles sont suivies par ses regards, et une fois bien accomplies, les voilà qui sont entrées dans son Corps mystique. Vivre de Jésus et Le faire vivre ogt une réalité fondamentale, elle est très mystérieuse comme tout ce qui touche à la vie, même chez les plantes. Demandez pour moi cette grâce que je sollicite depuis bien des années et qui me rendrait bien meilleur.

Ma vénérée Mère et chère fille en Noire-Seigneur,

Je viens de lire votre si bonne lettre, et, laissant de côté tout un gros paquet de réponses à faire, je me donne la joie de vous écrire. N'est-ce pas d'ailleurs un devoir? La sainte amitié dont vous m'honorez ne créet-elle pas des droits qui passent les premiers dans l'ordre même de la charité? Et puis, moi aussi, j'ai pensé si souvent à vos souffrances, aux .souffrances physiques, et à celle, plus douloureuse, que développe la fatigue jointe à l'inaction ! Nous savons cela l'un et l'autre, n'est-ce pas : eh bien ! cela même est bien, cela même est bon, tout en restant, chose très humble. On n'est pas fier de soi, de ce qu'on fait, de ce qu'on est ! Et comme on veut quand même aller à Dieu et bien avant, on se met à comprendre la bonté divine, inépuisable, paternelle, rassurante, ne se lassant jamais de l'âme qui veut être son enfant. Il n'y a aucun danger à s'épanouir dans la miséricorde; il n'y a ni présomption, ni orgueil, puisque c'est, l'hospice de la misère, mais chez un Père, ce qui relève la chose !

Il est même excellent de se sentir bien pauvre, bien peu agissant, et de ne trouver en ces sentiments euxmêmes rien de bien conscient : on n'apporte rien, et l'on ne sait rien dire ! Et quand on pense qu'on est aimé quand même, qu'on est compris ou plutôt deviné, car au fond on aime, la joie est grande toujours dans ce fond qui cache bien des grâces, et peut-être quelques dispositions généreuses.

Je ne cesserai jamais de vous prêcher la dilatation. Elle n'est pas votre voie, mais elle doit être votre objectif. Efforcez-vous de l'atteindre, et résignez-vous à n'en pas jouir, si Dieu le préfère, au moins pour un temps. Mais c'est Lui seul qui a le droit de vous en priver. De vousmême, vous devez y tendre.

Ma vénérée Mère,

Offrons nos souffrances et nos impuissances, elles peuvent devenir dans la main de Dieu des germes de grâce, elles sont sûrement une consolation pour le Sacré-Cœur qui aime à être plaint. Or c'est bien avec Lui et pour Lui que nous souffrons, dans la situation qui Lui est faite, les déceptions qui l'atteignent de tous les côtés. Gardezvous bien d'appauvrir cette puissance de consolation en laissant votre âme se resserrer sous l'impression d'une crainte de conscience. Fuyez tout ce qui est personnel, même jusqu'à la responsabilité, j'ose dire, afin que toute votre âme soit uniquement compatissante à Jésus. Parlez-lui comme ferait une sainte; si nous ne sommes pas saints, Lui n'en mérite pas moins d'être aimé au degré où l'aimaient les Saints : il faut de la hardiesse dans l'amour.

Ma vénérée Mère et chère fille en Notre-Seigneur,

Merci de votre souvenir et de vos vœux ! Votre âme est une de celles dont je peux recevoir le plus de joie et le plus de bien. Vous êtes à Notre-Seigneur par le. fond des choses. Vous allez à Lui directement, et vous ne voyez rien en dehors de Lui. Bien plus, vous vous appliquez à Le faire vivre en vous, en vous effaçant, et en Le consultant dans le silence. Vous avez trouvé la source de vie et vous en avez dirigé les douces eaux vers votre cœur bien préparé... Oui, bien préparé, car la douleur l'a profondément remué, et ne cesse sans doute de le secouer encore... Ayez confiance ! Soyez fidèle envers Celui qui est la Bonté dans un cœur de Père et d'Époux : le Père a l'indulgence, l'Epoux n'exig<' qui: d'être aimé; Il tolérerait au besoin des imperfections nombreuses. Vous

n'en gardez pas de volontaires. — Dilatez-vous donc, il en est temps, si vous voulez donner à Dieu tout ce que contient votre cœur. Vous êtes comme ces chanteurs qui ont une belle voix, mais qui, par timidité, la retiennent. C'est dommage pour les autres, et pénible pour eux. La confiance n'est pas seulement une habitude heureuse dont on jouit, elle est une vertu, et, comme telle, une aide à l'amour divin. Toutes les vertus ont ce rôle général de défendre ou d'exciter un noble et royal sentiment. La confiance écarte la crainte qui paralyse son essor, comme son expression. Il faut avoir confiance par obéissance, quand on n'y est pas. porté par conviction, mais il faut que cette obéissance commande à fond la confiance, de façon qu'elle s'ouvre aussitôt, et qu'elle s'élance aussi haut. Faites place à l'amour divin. Je n'ai pas d'autres vœux à former pour vous, car celui-là les renferme tous. J'y joins cependant celui d'une santé meilleure, et aussi de quelques consolations du côté de votre œuvre admirable...

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