‹ Lettres de directionChapitre 34 sur 43 · DIX-SEPTIEME SERIE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIEME SERIE

M;t bien chère enfant,

\ otre lettre sent l'exil; elle est pleine de cette tristesse vague que donnent les horizons trop vastes de l'inconnu, iiiiiniic au désert. Heureusement une voix s'est fait entsndre : « Venez à moi, vous qui portez le poids delà vie, el je vous referai un nouveau courage. » Peut-être Dieu a-t-IÏ eu pour dessein spécial de vous prendre à Lui tout

seul et pour espoir de vous voir vous suffire de Lui. Qu'il vous suffise par le contentement ou par le choix tout seul, c'est chose indifférente en soi, mais non indifférente à notre gré. Quand Dieu remplit l'âme d'un sentiment de consolation, tout vit, tout resplendit. Quand 11 nous laisse aux prises avec l'ennui accepté, avec la souffrance intérieure résignée, nous nous persuadons que tout est perdu, que, du moins, tout est changé. Il n'en est rien, c'est la surface seulement qui est atteinte; la lumière prête sa beauté à la nature, mais la nature sans lumière est bien la même, et le jour ne lui ajoute que la possibilité de nous charmer; au dedans d'elle-même, elle est aussi féconde, aussi active durant la nuit.

Cherchez donc votre Dieu, aimez sa volonté jusqu'à la privation de toute joie, même spirituelle, soyez fidèle à toute indication de ses désirs.

Puisqu'il faut être en pension, aimez à être en pension; puisqu'il faut faire de l'anglais, négligez votre cher français; au milieu de tout cela, cherchez à aimer Celui à qui vous vous êtes librement donnée.

Voyez ce qu'est la vie ! Nous croyons mettre la main sur une satisfaction légitime, nous la touchons, déjà elle nous échappe : Dieu seul ne manque jamais.

Ma chère enfant,

Que penseriez- vous si un ange vous disait de la part de Dieu que vous n'êtes qu'à la première étape de la peine...

Vous penseriez tout d'abord que décidément la vie est bien triste... puis, en réfléchissant vous verriez surgir et s'imposer cette autre vue : la vie est une épreuve... Se dégageant encore, cette pensée vous montrerait, dans la peine qui çlevient éprouve, le principe de notre grandeur, parce que l'épreuve est le champ de bataille de la vertu.

Et par-dessus toutes ces considérations, ma chère enfant, je désire que vous vous arrêtiez à une vue plus

simple, celle de Dieu vous conduisant par la main. A quoi bon tant philosopher, tant prévoir, tant craindre ou espérer, quand il y a mieux à faire : s'abandonner avec une absolue confiance. « Il arrive ce que mon Dieu qui m'aime a réglé de toute éternité; oh! que ce doit être bon et admirable et que m'importe si c'est au milieu des ténèbres que je le vois, que m'importe même si le bien m'arrive sous l'enveloppe de maux apparents ! Je veux tout ce que Dieu veut et j'aime tout ce qui me vient de Lui. »

Ma bien chère enfant,

Vos lettres sont désormais des lettres de printemps, et celui que Dieu sème dans les âmes n'a pas de moins chauds rayons ni de moins charmantes éclosions. Qui vous eût dit que vous aimiez tant votre vocation et ce doux passé où elle a pris ses ailes avides d'espace ! La séparation ne crée pas les sentiments, elle les montre ou, pour mieux dire, elle les fait s'épanouir...

Vous vous abandonnerez si complètement à l'action de Dieu que tout vous poussera en avant, les joies et b\s souffrances, les consolations et les délaissements, l'affection des créatures et les déceptions qu'elles causent parfois. Quand on est complètement saisi par l'amour de Dieu, c'est pour l'âme un ciel nouveau. Les révélations des choses que l'on savait se multiplient. On se fait l'effet d'un aveugle qui a reçu des yeux. Chaque objet attire et retient, étonne et charme. On se sent un cœur que l'on ne se connaissait pas, et le monde ne paraît pas si vaste qu'on ne puisse l'étreindre dans sa charité. Qu'il est bon de se perdre dans ce sentiment de Dieu et de s'y oublier toujours !...

On ne meurt pas au printemps, ce serait trop beau ! On voit le ciel se couvrir de, nuages errants. On sent s'élever des vents froids, les fleurs tombent, mais à la place où elles furent, se présente un petit fruit qui va

grandissant sous la pluie et le soleil... Ce fruit mûr tombera un jour sur la terre, il y sera caché par des feuilles, peut-être foulé aux pieds, il semblera bien mort et dans sa mort la vie travaillera au contraire à se multiplier. Puisse votre maturité être, féconde et, en attendant, puisse votre printemps être bien doux !

A toujours sur la terre et au ciel.

Votre respectueusement affectionné en Notre-Seigneur.

Ma chère enfant,

Saint Paul disait : « Je n'ai pas de joie plus grande que celle de savoir mes enfants dans le chemin de la vérité. » Cette joie est la mienne à voire égard.

Toute votre lettre respire la paix et le contentement. C'est donc l'action de Dieu qui vous conduit. Les sacrifices de la vie religieuse sont à peine sentis quand on est favorisée comme vous l'êtes. J'aime bien votre offrande totale pour tout ce qu'il plaira au divin Maître de vous faire souffrir, car j'espère bien qu'il ne vous oubliera pas dans la distribution des plus nobles reliques qu'il y ait au monde, celles de la Croix. Habituez-vous à les aimer en aimant Celui qui voulut y mourir. Désirez lui offrir, vous aussi, cette preuve de l'amour. Quand on quitte le monde, on ne doit garder aucun de ses goûts, le goût de la souffrance y est étranger. Il doit être le vôtre; ces goûts de bien-être, de curiosité, d'estime particulière, d'attachement même, doivent être immolés en vous. S'ils revivent, tant mieux, il y aura de plus nombreuses immolations, voilà tout.

Le glaive qui les accomplit le plus saintement, le plus efficacement, le plus délicieusement, c'est l'ardent amour pour Notre-Seigneur.

Les prêtres de Baal au temps d'Élie ne purent pas par leurs clameurs faire descendre le feu du ciel sur leur sacrifice, qui resta intact. Le prophète, puissant par sa

prière, commande au ciel même, et de ces victimes il ne reste que de la cendre. L'amour de Notre-Seigneur produit les mêmes effets : il ne reste rien de ce qu'on doit lui immoler.

Je me souviens avec bonheur de l'attention émue avec laquelle vous suiviez les conférences qui développaient à vos yeux les sentiments et la vie de notre Sauveur adoré. C'étaient les premières impressions vives et dominatrices qui naissaient dans votre âme et qui la subjuguaient en devenant les seules ! Vous ne sauriez trop remercier Dieu de cette grâce.

Ma chère enfant,

Mes vœux à votre égard sont en train de s'accomplir et je n'ai à vous souhaiter que leur parfaite réalisation. Être l'épouse de Notre-Seigneur ! — Vouloir être digne de cet honneur ! — Le vouloir pratiquement ! — Persévérer dans ce vouloir suprême et dominateur, malgré l'entraînement des occupations... voilà ce que je demande pour vous.

Le désir et la prière sont les deux ailes de l'avancement. Une âme doit désirer toujours connaître beaucoup mieux Notre-Seigneur, ses volontés, ses préférences, ce qui peut l'en faire aimer. Sentant son ignorance de ces choses et son peu de force, elle prie du fond du cœur, elle prie sans cesse, elle ne se décourage, ni ne s'attriste, mais elle désire toujours et elle prie toujours, qu'elle soit fervente, ou qu'elle soit inerte de sentiments.

Le désir creuse, et trouve. Le désir fait jaillir en nous des lumières inattendues, il emploie toutes les ressources latentes de notre être; il est cet être lui-même en mouvement. Or, quand notre être tout entier s'élève au-dessus de lui-même et tend à Dieu, Dieu le prend par la main et l'élève vers Lui.

Ne vous résignez pas, ma chère enfant, à être jamais

médiocre en ferveur et en dévouement. N'accueillez jamais une imperfection sous prétexte qu'imperfection n'est pas péché. Soyez délicate envers Celui de qui vous voulez l'amour. Souffrez à la seule pensée de le contrister. Voilà quelques-uns de mes vœux, et ils sont en voie de se réaliser dans la formation que vous donne le noviciat.

Je me réjouis de ce que votre santé se maintient et vous recommande de ne pas être imprudente de ce côté-là. C'est un devoir, et il y va plus encore de votre perfection que de votre vie.

Ma chère enfant,

Je suis très heureux de vous savoir au port. Vous avez jeté l'ancre du côté du ciel, vous avez donné à votre vie les grands horizons de l'infini. Qu'importe la nature des occupations; ce qui est accompli par de grands motifs change de valeur et se transforme comme le pain de l'aumône se changea en roses dans le tablier de sainte Elisabeth. Soyez donc surnaturelle en tout; ce serait dommage de donner ses parents, ses espérances humaines, sa vie tout entière, pour se préoccuper et se remplir de soins vulgaires. La nature tend sans cesse vers des objets de son ordre, et telle religieuse finira par n'être plus qu'une bonne maîtresse de classe ou une bonne infirmière. Telle autre, en faisant exactement les mêmes choses, se trouvera n'avoir accompli que des actes divins. Veillez donc aux motifs qui vous font agir et entretenez en votre cœur cet amour divin qui les inspire. Le bonheur consiste à aimer, et le grand bonheur prouve qu'on aime.

Ma chère enfant,

Je vous remercie bien affectueusement des vœux que vous m'exprimez à l'occasion de ma fête. Les vœux n'ont point de date, quand ils ont quelque chose d'éternel. Certaines circonstances les rendent pourtant plus sensibles, car si nos vœux sont éternels, le cœur qui les forme ne l'est pas encore.

Votre lettre respire la santé spirituelle. Vous êtes bien ce que j'avais auguré. En vérité, vous n'avez pas acheté le bonheur, vous l'avez trouvé tout fait, comme certains êtres qui naissent princes ou millionnaires. Vous n'avez eu qu'à ne pas résister : Dieu est venu vous prendre par la main en vous disant : voulez-vous être princesse? Sans peine, vous avez dit oui, et vous voilà sur le chemin de la royauté des vœux. La vie sera trop courte pour suffire à votre reconnaissance, mais il y a le ciel. Votre âme est insuffisante à la bien exprimer, aussi d'autres âmes sont là pour vous y aider par le zèle; en faisant aimer Notre-Seigneur, vous multipliez les cœurs qui remercient avec vous.

Ma chère enfant,

Mon premier sentiment est celui de la joie, la joie de vous voir vraiment religieuse. Je suis bien aise, sans doute, de savoir que vous êtes une maîtresse distinguée et que vous êtes dans un milieu qui vous convient. Mais je ne serais pas sans triftësse, malgré cela, si je ne voyais Jésus à la première place. Il me semble même qu'il est à la seconde et à la troisième aussi, c'est-àdire qu'il remplit voire âme. Tandis que les affections humaines encombrent nécessairement, parce qu'elles sont imparfaites, l'affection pour Notre-Seigneur augmente

et la puissance de se dévouer et l'espace du dévouement. C'est une belle lumière qui, s'étant levée sur une vie, lui ouvre des horizons et lui apporte des forces. C'est une atmosphère où l'on respire à l'aise et dans laquelle on se meut librement. Nous ne cessons pas de respirer en agissant, et plus nous respirons, plus nous sommes capables d'agir avec force. Heureuses les âmes religieuses qui ne cessent jamais de respirer en Dieu ! Elles sont nombreuses, hélas ! celles qui s'en déshabituent, et tous leurs mouvements extérieurs restent, au fond, stériles. Ce n'est que par la sainteté qu'une religieuse accomplit le bien spécial qu'elle est appelée à produire. La vertu chrétienne est une flamme qui ne s'allume qu'à une flamme du même ordre. La multiplicité des œuvres et les succès du pensionnat laissent souvent imparfaite l'œuvre de Dieu. Je me réjouis de l'éclosion de piété que vous constatez chez vos élèves; habituez-les, s'Use peut, aux vrais sacrifices, à la victoire sur elles-mêmes et à la préférence toujours assurée aux biens de l'âme.

Je suis bien sensible à vos vœux, priez beaucoup Jésus pour l'âme du prêtre. Laissez-moi, de mon côté, vous désirer le plus grand des biens, l'amour passionné pour Notre-Seigneur, et, s'il le faut, pour Jésus crucifié.

L'épreuve vient à son heure. — Courage !

Ma chère fille,

Je m'unis à votre joie et à votre reconnaissance envers Dieu et à toutes les espérances des âmes qui s'intéressent à vous!

Votre vie sera tout entière un cantique, si elle est vraiment surnaturelle. Dieu, en effet, apparaît partout à l'âme détachée et fervente.

U est dans le fond de toute créature. C'est lui qui met en mouvement tout ce qui agit. Selon l'expression de

saint Ignace, Dion nous sort, hii-mêmo par toutes les créatures.

Mais, semblable a la lumière, il se manifeste diversement, selon l'aptitude que présente chaque objet. Voilà pourquoi l'on doit dire que Dieu est bien plus dans les âmes que dans la nature, et qu'à mesure qu'elles prennent plus de vie surnaturelle, il a la liberté de s'y développer davantage. Il a voulu apprendre lui-même qu'il a choisi des résidences plus spéciales, c'est ainsi qu'il est plus particulièrement dans les petits enfants, dans les pauvres, dans les personnes qui lui sont consacrées. En fait d'événements, il est plus dans la souffrance que dans la joie ici-bas. — Mais où il est tout à fait, c'est dans son Eucharistie. La religieuse qui ne saurait pas l'y trouver serait bien à plaindre.

A vous, ma chère fille, Dieu a révélé toutes ces richesses et les a mises dans votre main. Il vous donne le droit de le trouver en tout comme une épouse, mais une épouse de l'invisible. Seules les âmes intérieures en ont la jouissance, les autres finissent, hélas! par devenir presque des étrangères. Jurez à cet époux de votre choix que vous ne chercherez que Lui et que vous le chercherez sans relâche. « O filles de Jérusalem, indiquez-moi où il repose », tel est le sentiment le plus vif et le plus constant de la sainteté. Puissiez-vous le porter jusqu'au Ciel, alors Celui que vous aurez cherché avec une soif ardente se montrera et se donnera à vous et vous n'aurez plus jamais soif !

Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, dit le Sauveur, le reste vous sera donné par surcroît. C'est pour avoir oublié cette règle que la prospérité a souvent diminué avec la ferveur première dans les ordres religieux. Il faut de l'esprit de foi avant tout et au besoin de l'esprit de sacrifice. Mais Dieu doit être toujours le premier objet de .toutes les déterminations.

Je vous bénis etf'me dis une fois de plus votre père profondément dévoué.

Ma chère enfant,

La ferveur que je sens dans vos lignes m'est un bouquet de fête parfumé. Je remercie Dieu de ce qu'il m'a donné mission autrefois pour la formation de votre âme et de ce qu'il veut bien aujourd'hui m'en faire voir l'épanouissement.

Les vœux qui viennent d'une âme unie à Dieu ressemblent à ces lettres que les enfants écrivent aux grandsparents sous les yeux de leur mère et sous son inspiralion aussi. Ceux qui les lisent y retrouvent de la sorte une charmante réunion de sentiments. Il me semble donc que c'est Dieu qui, par vous, m'assure de sa tendresse et de la vôtre. Soyez-en bénie.

O mon enfant, laissez-moi vous répéter encore et toujours que je veux vous savoir avant tout la religieuse épouse de Notre-Seigneur, non seulement délicate mais attentive, non seulement bonne mais sainte. Il faut que Dieu soit votre vie et que vous défendiez votre âme contre l'envahissement de ce qui n'est pas Lui. Ce n'est pas le devoir qui s'y oppose, c'est la manière de l'accomplir. Les occupations peuvent nous laisser Dieu et même nous Le porter. Que l'esprit de foi soit en vous cette lampe dont parle Notre-Seigneur et qui éclaire toute l'âme. Dégagez-vous, dégagez-vous sans cesse des obstacles. Beaucoup d'âmes n'ont pas cette sagesse et cette constance, voilà pourquoi on ne les voit pas avancer. La loi de croissance convient nécessairement à une vie dont la mort n'est pas la décrépitude, mais la seule maturité. Jusqu'au dernier soupir, l'âme doit progresser, et elle le peut faire dans des proportions de plus en plus merveilleuses. Qui nous donnera de telles âmes?

C'est avec un grand repos que je pense à ma chère religieuse. Vous m'apparaissez au port, à l'abri des dangers et des violentes fluctuations que subissent les âmes dans le monde.

Ma chère enfant.

Je remercie le divin Maître de la consolation qu'il me donne dans vos vœux si finalement exprimés et dans la communication si filiale aussi que vous me faites de votre âme.

Votre voie est une voie paisible, sinon toujours consolée, où rien n'empêche l'avancement. Une certaine routine seule serait à craindre; mais elle, ne s'introduit pas dans la vie qui reste fidèle aux exercices de piété el à la recherche de Dieu.

La date du 26 avril est toujours présente à votre âme ! C'est le jour où a été définitivement rompue la chaîne qui retenait au rivage votre petite barque destinée à l'infini. Ce jour-là le Sauveur et divin Nautonier a dit à votre âme la parole dite à saint Pierre : « Duc in altum, passez au large ! » C'était sur le lac de Génésareth, cette petite mer d'où l'on ne perdait jamais entièrement la terre de vue. Telle est bien la vie religieuse, vie de séparation d'avec la terre, mais d'une séparation qui en laisse la perspective. Il est vrai, quand on a poussé au large, ces perspectives deviennent indistinctes; il n'en vient aucun écho qui trouble. Les bruits, comme les objets, sont noyés dans la distance, et n'apportent à l'âme que l'impression de ce qu'ils ont de divin. Oh ! tenez toujours au large votre âme dégagée ! Si cependant votre emploi vous conduit dans une anse qui touche à la terre, comme cette anse est toujours abritée et isolée par la vie religieuse, faites-vous, là encore, une profonde solitude, en ne vous occupant nullement de ce qui se passe sur le rivage. Oh ! soyez religieuse, et religieuse avant tout !

... Que souhaiter à ma chère fille? Ce qu'elle a, oui, mais ce qu'elle a, élevé chaque année à une puissance qui peu à peu défiera les formules de l'algèbre. Aimer Dieu, c'est l'Infini ouvert; mais ses profondeurs restent inac-

cessibles aux auges eux-mêmes, tant elles sont lointaines ! Que de merveilles à chaque étape vers l'Infini! — Au Ciel nous parlerons de nos découvertes. Puissé-je n'être par, trop loin de ma sainte fille !

Ma chère enfant,

L'autre jour vous souhaitiez ma fête, et c'est moi aujourd'hui qui fais la vôtre. J'ai pensé ce matin au renouvellement de vos vœux en présidant celui de nos Sœurs. J'ai remercié Dieu de vous avoir donné une vocation de choix et de m'avoir permis de parer l'àme de l'épouse. Et j'ai appelé sur vous la bénédiction que l'on demande pour sa fille aînée. Car vous avez bien ce titre par rapport à mon ministère à Saint- J... : j'ai même le regret d'ajouter à celui-là cet autre, qui lui ôte légèrement sa signification: vous êtes ma fille unique! Il n'a pas dépendu de moi que vous eussiez des sœurs, et je regrette vivement l'absence d'énergie de certaines âmes qui me semblaient appelées.

Vous voilà obligée de vous multiplier pour faire oublier les absents, et d'avoir assez de cœur pour réchauffer à vous seule ce grand cœur de Jésus attristé par tant d'indifférence. Pensez-vous qu'il soit possible qu'on lui préfère une affection ordinaire !

Ce que vous me dites de vos efforts vers l'union parfaite me fait le plus grand plaisir, et quoique je n'aie rien à désirer d'après vos dispositions, je vous répéterai : prejiez garde! Ne vous laissez pas envahir; prenez les moyens nécessaires pour que Dieu reste tout pour votre pensée et pour l'animation de votre vie.

Vous vous trouvez actuellement dans un milieu recueilli et fervent, développez-vous, affermissez-vous, car il n'est pas certain que vous ne serez pas un jour transplantée ailleurs. Ayez de bonnes racines et une grande vigueur pour résister.

Mil

Ma chère fille,

Oui je suis heureux de vous savoir toute à Dieu et heureuse en Dieu. Je sens que vous avancez dans son arnour, et je désire que jamais les occupations ne nuisent à ce saint désir. C'est par l'amour qu'on est religieuse, car la religieuse est épouse. Tout ce qu'on pourrait faire comme classe reste loin de ce bon devoir d'aimer, soi-même, toujours de plus en plus. Et puis,- pour le bien lui-même, qui est souvent le prétexte d'un relâchement dans la piété, le degré de l'influence divine est le degré du succès vrai. L'homme peut, par son industrie, reproduire des fleurs, des grains de sable... Mais il ne saurait donner la vie à aucune de ses œuvres. Pour que la religieuse fasse du bien, il faut qu'elle communique Dieu. Ce qu'elle fait par sa seule activité, quelque intelligente qu'elle soit, reste œuvre morte.

Aimez donc, et faites aimer Celui à qui vous êtes liée par la sainte profession. Que sa part soit la plus large dans vos pensées. Soyez sa main, sa parole, laissez-Le agir el parler par vous.

Ma chère fille,

Bien des fois j'ai senti le désir de vous écrire, et plus souvent peut-être depuis que ce désir est devenu un regret; je viens donc à vous, malgré les occupations de ce jour, parce que je ne veux pas supporter plus longtemps la peine que vous cause mon silence.

Vous savez bien que chez moi, pour vous, silence n'est pas oubli; c'est plutôt tranquillité. Je vous sais si bien entourée, si heureuse même; et, de loin, j'en jouis. Si vous étiez la centième brebis qui se serait égarée, vous

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m'auriez vu depuis longtemps à votre poursuite, mais parmi les quatre-vingt-dix-neuf autres, vous occupez le tout premier rang en l'ait de fidélité au bercail... Ces âmes ! on ne les aime pas moins, mais on se contente de leur dire comme le berger : allez, on se dispense même de cette exhortation très douce et l'on repose son regard à les voir marcher, dans les sentiers où Dieu les appelle, avec le même cœur, que les sentiers soient faciles ou âpres.

Croyez-le bien : votre bonheur fait une partie du mien, et votre souvenir me rassérène.

Mais j'ai aussi de l'ambition pour vous, et la plus haute, celle qui approche, de Celui qui seul est grand et dont la faveur est éternelle. Je veux que vous soyez une âme d'avancement. 11 y a des religieuses qui, arrivées à un certain degré dans la pratique des vertus et des exercices pieux, s'en tiennent là et ne regardent pas plus loin. Celles-là""»' ont pas compris la perfection qui est essentiellement dans l'amour. Or l'amour est non seulement la seule vertu qui puisse toujours progresser, car son objet est infini, mais il est le devoir d'état de toute enfant de Dieu, ainsi que le besoin de tout cœur qui sent la vraie vie en soi. Je suis tout heureux de vous entendre dire : je cherche à me fondre en Jésus, à le laisser vivre, à le faire vivre en moi. Avec un tel désir, il ne reste plus qu'à tenir écartés les obstacles. Vous m'en signalez un sur lequel j'appelle votre attention : la simplicité. Sans elle, Dieu n'est pas entièrement libre, soit par les intermédiaires qu'il emploie, soit par son action directe. La simplicité comprend deux choses : la simplification de sa voie : pensées, désirs, manière paisible de traiter avec Dieu, et puis un confiant abandon, soit pour recevoir des autres, soit pour leur donner. Cet abandon doit être prudent sans doute, mais il doit faire plus large la part de la confiance.

Je prêche sans doute une convertie; mais mes avis, s'ils n'ont rien à réformer, auront l'effet d'un encouragement. Vous serez plus filiale envers ceux qui dirigent votre âme, plus maternelle envers les enfants que Dieu vous a donnés; vous épancherez plus facilement vos

difficultés el vus peines, comme aussi vos-ardeurs et vos

souhaits

Ma chère enfant,

A force de prier pour moi et de faire des vœux au Ciel, vous finirez bien, je l'espère, par me rendre meilleur. J'accepte avec bonheur cette sainte violence. Plus je vais, plus je sens que Dieu est tout, et je voudrais, de toute mon âme, aller vers Lui par l'amour. Jésus est entre mes mains chaque matin, je l'offre à son Père et, en ce moment, ma pensée embrasse une multitude d'âmes parmi lesquelles Sœur M. T... a sa place, je l'offre à Dieu avec Celui qui nous unit par sa charité. Vous semblez me demander de vous donner un souvenir plus distinct : eh bien ! je n'ai rien à refuser à ma fille aînée de Saint-J..,et chaque jour distinctement, vous serez près de moi à l'autel; et vous y serez en qualité de fille bien chère et bien recommandée à Dieu, ce sera un trait d'union plus étroit.

Je suis bien content de vous voir prendre goût à Jésus intime, j'étais sûr que ces belles notions vous feraient pénétrer dans des régions plus brillantes, plus surprenantes, où Jésus se montrerait mieux. Nous ne connaissons ici-bas que les phénomènes extérieurs; la nature des choses nous échappe. La science nous révèle une foule de résultats vraiment merveilleux, mais l'amour de Dieu reste un mystère; nous manions l'électricité que nous ne connaissons pas, nous jouissons de la grâce que nous ignorons bien davantage. Jésus lui-même ne se fait pressentir que peu à peu et à très peu d'âmes... vous êtes de ce petit nombre : vous saurez et vous aimerez toujours plus.

Ne vous étonnez pas de ces fluctuations dans les successions d'élèves. Il y a des époques où le choix est meilleur, d'autres où tout est médiocre. On ne peut l'attribuer à des causes immédiates. Gardez-vous surtout de vous

en accuser. Noire M... m'a dit que vous saviez très bien prendre votre monde. L'expérience vous apprendra de plus en plus qu'on ne prend la volonté que par ce qui encourage. Encouragez beaucoup, élevez, excusez, attendez... et puis, en même temps, priez, souffrez et mortifiez-vous.

Demain 2 juillet, vous allez vous renouveler dans la donation heureuse et complète de votre volonté, de vos goûts. Plus que jamais, vous vous tiendrez obéissante à l'action de Jésus. Vous laisserez sa vie s'emparer de la vôtre. C'est Lui qui vivra en vous, qui aimera, qui souffrira aussi. Sans nous, il ne pourrait plus ni mériter, ni souffrir. C'est une gloire de lui fournir nos éléments. Vos tristesses au sujet des âmes, vos délaissements dans la prière... sont les plus précieux.

Allons, ma chère fille, devenons si intimes avec Jésus que nous le laissions vivre par notre cœur, par notre action, vie très douce et très haute en même temps que très simple. Je bénis vos bons désirs, qu'ils ne se contentent jamais de ce qui serait moins que Dieu.

Ma chère fille,

Ce que vous me faites connaître du mouvement qui vous porte à éviter les considérations multiples dans vos rapports avec Dieu me semble un attrait vers une voie de simplicité, car simple est opposé à multiple. Tout vous préparait d'ailleurs à cette voie : votre détachement vrai et profond ainsi que vos longues réflexions et études sur Notre-Seigneur. En effet le détachement nous arrache aux mille soucis personnels qui absorbent et créent des occasions de lutte; d'autre part, la connaissance approfondie d'une chose la laisse de plus en plus simple et souple dans notre esprit. Un coup d'œil suffit pour voir mille choses et réveiller mille sentiments. Or le but de

l'union à Dieu n'est pas de chercher, mais de recueillir. Le coup d'œil qui voit tout et qui fait tout sentir nous rapproche de l'état de Dieu même qui embrasse tout dans une seule idée. — Voyez parmi les hommes : les hautes intelligences sont celles qui arrivent aux plus larges généralisations, et plus on acquiert de connaissances vraiment scientifiques, c'est-à-dire bien enchaînées, plus on les concentre; l'esprit s'en fait comme un tableau synoptique qui dans une page lui présente toute la vérité.

Essayez donc dans l'oraison de vous en tenir à une simple vue, à un ordre de sentiments. Si vous en sortez plus unie à Dieu, vous saurez que vous êtes dans la bonne voie. Il vous semblera peut-être qu'en multipliant les idées et les actes, vous faites plus. Oui, vous faites plus en nombre, mais ce n'est pas le nombre qui fait toujours le poids. Un seul sentiment profondément éprouvé est par rapport à cent autres comme le poids de cent livres à côté d'une poignée de sable. Cette vue unique est tellement enfoncée dans l'âme qu'elle l'accompagne dans la vie active, et que le lendemain elle s'empare aussitôt de l'esprit à l'oraison pour s'y enfoncer davantage. Est-il nécessaire de dire que cette oraison ne dépend pas entièrement de nous? Qu'elle manque parfois aux âmes mêmes qui y sont appelées habituellement ! On s'y porte et Dieu y met, s'il le juge bon. On s'y maintient, sauf à recourir aux efforts, si la difficulté persiste.

Ce que je vous conseille, je ne le conseillerais pas à une âme qui n'aurait pas acquis l'ensemble des connaissances spirituelles. Notre vie spirituelle se compose assurément des dons de Dieu, mais aussi de l'usage que nous avons fait de nos ressources qui sont également des dons que nous avons à faire valoir.

En cherchant Dieu, vous arriverez plus vite à vous détourner de vous-même. Une âme qui a ce mouvement habiluel d'ascension remarque sur-le-champ les recherches personnelles et s'en éloigne plus délicatement. Tournez donc plutôt votre effort vers Dieu, et l'éloignement de vous-même vous sera donné par surcroît.

Il me semble que vos progrès me rapprochent moi-

même de Dieu; ce qui est certain, c'est qu'ils sv à ce que je ne lui donne pas.

\ Ma chère fille,

J'approuve fort votre envie de demander à la crèche un idéal de pauvreté. Jésus, en se montrant dépouillé de tout, a voulu nous montrer qu'il ne vient ici-bas que pour nous montrer bien également que nous ne cherchions rien de la terre, pas même ses consolations, mais Lui seul ! Faisons-nous maniables comme son petit corps, humbles comme sa totale impuissance, tendres comme un cœur de petit enfant prêté à un Dieu. Allez à Lui non pour qu'il vous donne quoi que ce soit, c'est son affaire, mais pour lui apporter tout ce que vous avez. Aimez à faire à ses pieds l'inventaire de ce à quoi vous tiendriez ; laissez-y ce qui ne serait pas utile à son service : emportez comme de Lui ce qui peut servir pour Lui.

Ma chère fille,

Rien ne saurait m'être plus doux que d'entendre ma fille parler de son admiration et de son amour pour Jésus, pour ce Jésus Dieu et Homme, en qui notre pauvre cœur trouve le repos de toutes ses aspirations, et ce qu'il rêve de révélations infinies ! Heureuse l'âme qui l'a compris, car elle sait tout, et elle est capable de tout, même de souffrir sans trouble et sans plainte les plus grandes épreuves, et jusqu'à ses délaissements apparents. J'ai toujours remarqué une différence tranchée entre les âmes qui s'appliquent aux vertus simplement et celles qui, tout en les pratiquant, ne songent qu'à Jésus; celles-ci ont la vie complète; les autres ont la vie sans doute, mais

une vie qui s'ignore. A mesure qu'on aime davantage, on prend plus ample connaissance de cette vie, et alors les vicissitudes d'ici-bas passent à côté, elles ont perdu le pouvoir d'agiter. Que sont-elles, en effet, dans ce qu'elles donnent et dans ce dont elles privent ! On accueille ce qui plaît, comme un sourire de Jésus sur nous; on embrasse ce qui déplaît, comme on voudrait étreindre sa Croix. Votre genre de vie actuel est tout à fait favorable à cet accroissement de connaissance. Rien ne détourne vus regards de cet objet sans cesse contemplé; la communion, chaque jour, vous rapproche pour quelques instants de ce vrai cœur qui palpite alors près du vôtre, réellement ! Puis les âmes sont là qui vous demandent Jésus, et vous le leur donnez comme une effusion de voire âme, et Jésus veut de plus en plus que vous vous perdiez en Lui. — Ah! ne soyez plus que Lui! Lui, inspirant tout, dirigeant tout, consolant de tout!... Si vous saviez combien l'on souffre de voir de près l'effondrement de son œuvre ! Ce ne sont pas seulement les œuvres qui s'écroulent, c'est la Foi qui se déconcerte et qui s'enfuit... A mon avis, la persécution actuelle n'est rien en comparaison de la triste évolution qui se fait dans les esprits. Je ne sais où nous allons ! Nous sommes violemment ramenés à l'arianisme pour descendre au panthéisme, qui est le gouffre fatal où tombe tout ce que Dieu ne retient pas. "

Je ne sais si le vif sentiment que j'ai de cet état lamentable est la cause de mon affaiblissement actuel de santé; j'en souffre beaucoup, je ne vois pas de remède. Tout ce que je sais faire, c'est d'acquiescer et de supplier!

... J'aurais plusieurs idées, même pour un nouvel ouvrage. Impossible de donner aux idées la fermeté et l'étendue nécessaires. L'effort me brise aussitôt. Heureusement, grâce à ma chapelle domestique, je continue à dire la messe tous les jours.

Ma chère fille,

L'expression de vos chers sentiments pour moi me paraît toujours nouvelle parce qu'elle est vraiment vivante. Votre filiale affection me suit dans la vie sans se lasser, sans s'attiédir. Elle m'est une jouissance. Tout le passé demeure dan» ma pensée fidèle; mes premières années à Saint-J... s'unissant à votre souvenir. Je vous vois si attentive aux conférences religieuses, si enthousiasmée en face des grandes choses, si docile dans votre mouvement vers Dieu ! La vocation religieuse est éclose au milieu de ce doux printemps... Et je vous vois aujourd'hui chargée de la formation des futures maîtresses. Quelle charge pour celles qui ont à adapter l'enseignement aux exigences nouvelles! Il faut évidemment l'élever et l'étendre : il faut perfectionner les intelligences comme les méthodes : et avec cela développer la vie religieuse, la rendre intense, former un milieu où l'on aime, où l'on se dévoue et d'où l'on part avec l'ardeur de l'apôtre.

Les temps sont mauvais; nos horizons sont noirs... dans la nuit le Ciel s'illumine : c'est là qu'il faut regarder pour espérer !

Il n'y a pas d'ailleurs à hésiter sur le parti à prendre. Que chacun dans sa sphère donne tout le mouvement dont il est capable, et des millions d'efforts sincères, sous la bénédiction de Dieu, amèneront une ère plus consolante.

Il m'en coûte de prendre ce petit papier et de mettre des bornes si étroites aux sentiments que je serais si heureux de vous exprimer comme je les sens; ma santé

est descendue bien bas et je manque de force. Je ne me sens pourtant pas malade et je pense que le repos des vacances suffira pour me remettre.

Grâce à Dieu, j'ai pu remplir mon ministère jusqu'au bout, je ne puis dire que je l'ai fait sans effort : certains jours j'allais comme une-machine, j'ai sans doute exercé la patience de mes auditrices; j'ai offert au bon Dieu toutes mes impuissances avec mes petites souffrances pour qu'il en fît son affaire : nous donnons si peu de chose dans notre action sans la sienne ! Dieu peut faire sans nous. Vous voyez par expérience qu'il faut toujours être très satisfait de ce que le bon Dieu fait de nous. Vous êtes heureuse dans votre nouvelle position : vous êtes plus que jamais en contact avec les âmes, et ces âmes seront des épouses de Jésus! C'est pour Lui que vous les ornez.

Je suis tout heureux des excellents renseignements que vous me donnez de votre petite novice. Elle a plus de cœur qu'elle ne paraît, et il est utile qu'elle sache qu'on le comprend. Faites qu'elle aime Notre-Seigneur.

Pour vous, ma chère fille, faites- vous plus attentive que jamais à la parole intérieure. Dieu ne fait que murmurer ses désirs, il faut les comprendre.au passage. ï\e soyez plus vous, mettez Jésus à votre place. Jugez, aimez par Lui et laissez-le tellement gouverner en vous que votre attitude ne soit ni le désir, ni la crainte, mais la simple attente de sa volonté. Si vous ne mettez aucun obstacle à l'œuvre qu'il projette, cette œuvre sera un chef-d'œuvre dont il gardera la gloire et dont il partagera l'amour.

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