II
[Diaconat.)
Mon cher ami,
Que votre dernière année de séminaire vous unisse si étroitement au divin Maître que rien jamais ne puisse vous éloigner de Lui, ne fût-ce' que d'un pas. Soyez de ceux qui veulent marcher près de Lui le plus possible et se distinguer sous ses yeux. Ambitionnez l'honneur et la joie non seulement de le -suivre par votre action, mais de le consoler sans cesse par l'effusion de vos sentiments. Faites- vous aimera plus que les autres ». Votre nom de Jean ne doit pas être une promesse vaine. Elle ne le fut pas du côté de Dieu quand il vous accepta sous ce nom au baptême. Elle ne le sera pas du vôtre qui en ferez un droit par votre amour.
Mettez cet amour sous la sauvegarde d'une mortification modérée mais continuelle. L' « abneget semelipsum » l'esté la grande Loi de la persévérance, aussi bien que le premier acte de la donation. Il faut être tout entier J « homme de Dieu », et disparaître en ne se recherchant on rien. On oublie trop souvent cela dans la vie active.
(Sacerdoce,)
Mon bien cher ami,
L'heure approche où le divin Maître vous dira : « Je ne t'appellerai plus serviteur, je te donnerai le nom d'ami. » Et il vous fera partager non seulement ses pensées, mais sa vie et sa puissance à transmettre la vie. Vous serez sa voix qui ne peut plus se faire entendre sensiblement; vous serez sa main qui bénit; vous serez son cœur qui s'attendrit, et qui suscite toutes les énergies du dévouement comme toutes les persévérances d'une mère. Vous serez Jésus et vous enfanterez Jésus dans les âmes. Votre ministère à l'autel sera la plus haute des réalités et le plus saisissant des emblèmes : vous disposerez du corps réel de Jésus et de son corps mystique !...
Sommes-nous des anges? sommes-nous de grandes âmes sans défaillances? Hélas, non. Dieu veut réaliser en chacun de nous le miracle de se servir d'instruments imparfaits pour accomplir des œuvres dont les anges mêmes ne seraient pas dignes : éternelle leçon d'humilité, d'adoration et de reconnaissance infinie!...
...De grâce, mon cher ami, n'épuisez pas votre sanlé. Tout, bien n'est pas à entreprendre, on doit avec regret mais avec courage renoncer à ce qui surcharge. C'est un devoir de bon administrateur. Prenez pour règle de faire ce que vous conseilleriez à un ami qui serait à votre place.
La Société des Prêtres de Saint-François de Sales (1) doit
(1) M. le chanoine Beaudenom était lui-même, depuis de longues années déjà, membre de cette Union sacerdotale fondée à Paris, en 1876, par son ami vénéré, M. l'abbé Chaumont (>£< en 1896). C'est pour les Prêtres de Saint-François de Sales qu'il
être prise très sérieusement si on veut en profiler. Elle exige qu'on soit fidèle aux exercices de piété, comme l'indique la feuille ci-incluse. Elle ouvre ensuite la voie, dans la page du verso, à urTe sorte de direction morale qui ne touche pas à la confession proprement dite. Chaque mois aussi on rend compte soit de la manière dont on a suivi une probation de trente méditations sur un seul sujet, ou sur certains points de la vie spirituelle ou de la vie religieuse, selon un questionnaire approprié.
Voyez si cela ne vous paraît pas trop chargé; voyez surtout si vous y trouveriez des moyens de progrès qui vous paraîtraient adaptés à votre nature.
Si vous remarquiez dans votre rayon quelques prêtres aptes à ce genre de vie, vous formeriez un petit groupe. C'est ce milieu sacerdotal qui est notre plus puissant moyen de ferveur. Des règles sont tracées qui rendent ces réunions faciles et fructueuses...
Mon cher ami,
Les chaudes paroles de votre affection m'ont fait du bien. Mon affection à moi est très frileuse. Ne recevant aucun rayon de soleil de B., elle souffrait... Mais c'est une plante vivace qui peut traverser l'hiver et qui refleurit au premier souffle du printemps. L'amitié que je vous porte, étant fondée sur une rare estime et sur des témoignages de confrères très autorisés, est à l'abri de tout changement.
Je me réjouis de vous savoir dans une complète union de sentiments avec Ch. Vos deux âmes sont comme deux ailes qui vous font monter toujours plus haut. Deux
composa la « Probation sur l'humilité », qu'il développa dans la suite, à l'usage des fidèles, et fit paraître sous le titre connu (le « Formation à l'humilité ».
âmes de frères n'en sont qu'une. Une troisième s'y ajoute pour les unir et les élever davantage encore, celle du divin Maître...
Mon cher ami,
Je vois avec plaisir que vous mettez dans votre vie l'ordre et l'apaisement. Ne vous laissez pas déborder. Si le canal ne se tient pas intimement et continuellement uni à la source, il ne peut transmettre ce qu'il ne reçoit pas. Le bien qui se fait sans vie intérieure a peu de fond et point de racines. Notre saint Pape insiste sans cesse sur la fidélité absolue aux exercices de piété. Mgr L. en rentrant de Rome est venu me voir et m'a raconté ce qui suit : Un prêtre, en audience avec lui, ayant exposé sa situation : messe à cinq heures et demie, confessions à la suite et œuvres qui l'accaparent toute la journée, et ajoutant : parfois je n'ai pas la possibilité de faire mon oraison, le Pape l'arrêta et lui dit : comment donc? — Mais avec ma messe à cinq heures et demie, que faire? — C'est bien simple, répond le Pape, il faut se lever à quatre heures... Ce qu'il exige pour l'oraison, il l'exige aussi pour l'examen particulier, et la visite au Saint-Sacrement, et la lecture pieuse... Vous pourriez vivre pendant un temps de la force acquise, vous baisseriez sans vous en apercevoir... Et il arrive trop souvent qu'on s'habitue à vivre sans intimité avec Dieu.
Mon bien cher ami,
Je vous remercie de me donner l'occasion de vous être agréable. Il m'est doux de penser que mes livres vous apporteront quelques secours ^t des consolations. Vous
prierez pour moi. Ma vie louche à son terme. Depuis quatre ans, je ne quitte pas la chambre. Mes infirmités sont nombreuses. Elles sont un grand bien. Je veux les
aimer de plus en plus. Demandez cet h- grâce avec moi.. Demandez aussi cette autre grâce, mais avec Ion le soumission, que je puisse achever l'important travail des « méditations sur l'Évangile ». Le deuxième volume est très avancé. Il paraîtra vers la fin de l'année, si je ne suis pas arrêté trop souvent par la maladie qui me rend incapable de tout travail pendant des mois entiers... Mais il y aurait encore au moins deux autres volumes !... Je ne croyais pas vivre si longtemps, vu mon état de santé. Peut-être Dion veut-ii me permettre de rester ici bas jusqu'au moment où j'aurai raconté son Ascension ! Totus in Christo,
Bien cher ami.
Dieu me tient depuis trois mois dans une impuissance presque absolue, je n'ai que très rarement la force de célébrer la sainte messe et je n'ai pu écrire une seule ligne du troisième volume des méditations. Il me reste d'offrir à Dieu l'acceptation filiale de cette privation. Rivalisons à qui le fera le plus joyeusement !
Ecrivez-moi de temps on temps. Je m'intéresse particulièrement à vous. Je demande à Dieu de vous rendre la santé. Qu'on ne le fasse pas pour soi, c'est bien; qu'on le fasse pour les autres, c'est également bien pour des raisons différentes.
Merci de votre zèle à répandre mes livres. Leur diffusion est déjà grande, j'en suis tout surpris. Peut-être Dieu daignera-t-il me faire miséricorde en faveur de mon désir de le faire aimer!
Bien "lier .uni,
C'est un malade qui écrit à un autre malade : depuis plus de deux mois, c'est à peine si j'ai pu monter au saint autel. Dieu m'a pourtant fait la grâce inespérée d'être en état de célébrer, le 23 décembre, la fête de mon cinquantenaire de sacerdoce, dans une chapelle trop étroite pour le nombre d'amis accourus. Depuis lors, je vais un peu mieux, mais je suis accablé de visites et de lettres auxquelles je veux répondre. Je les laisse aujourd'hui de côté pour aller à vous, dont l'âme m'est apparue si rayonnante en Dieu. Vous pouvez compter sur une toute paternelle affection de mon cœur.
Gardez- vous bien d'être attristé par toutes les traverses de votre vie, surtout par l'inaction forcée. Il no faut voir que la volonté de Dieu toujours aimable. S'il lui plaît de n'obtenir de vous que de bonnes souffrances au lieu de grandes œuvres, vous lui êtes aussi cher et même aussi précieux : c'est la souffrance de Jésus qui a sauvé le monde, elle était nécessaire à la pénétration de l'Évangile par la grâce qu'elle mérita. Je connais plusieurs âmes admirables que Dieu traite en victimes et qui se sont consacrées à lui à ce titre. Mais vous faites plus, vous êtes prêtre et la grâce de votre sacerdoce passe à travers vos paroles édifiantes et par vos souffrances plus édifiantes encore. Ne sondez pas l'avenir, ce serait empiéter sur les desseins de Dieu, ce qui est imparfait et cause toujours du malaise.
Mon deuxième volume de méditations vient de paraître; je vais vous l'envoyer; j'espère qu'il contribuera à resserrer vos liens d'affection avec le divin Maître.
J'avais mis la main à un troisième volume, il y a trois mois... J'ai été complètement arrêté par la maladie et ma faiblesse extrême. Les médecins se demandent'comment je peux vivre. Si Dieu préfère que je n'achève pas l'œuvre qui est. à moitié chemin, je ne m'en attristerai
pas. Je serais pou/tant bien content de suivre le divin Maître jusqu'à son Ascension et l'y suivre...
Je vous envoie à H. tous mes vœux de guérison, car vous êtes jeune; et. tous mes vœux de sainteté, car je vous aime.
Bien cher ami,
Je reviens un peu à la vie. après avoir été longuement malade et complètement réduit à une existence inutile aux autres. Je ne vous ai point oublié...
Aimons, vous et moi, la vie amoindrie que Dieu veut de nous. Faisons-lui plaisir en nous montrant plus que résignés, joyeux !
Mon quatrième volume des méditations en est au tiers environ. L'achèverai-je? Mes soixante-seize ans et ma faiblesse extrême m'en font douter. En cela comme en tout, que le bon plaisir de Dieu s'accomplisse !