DIX-NEUVIEME SERIE
Mon bien cher ami,
Combien je sens la blessure de votre pauvre cœur ! Perdre un tel ami qui était pour vous presque un frère, une si belle espérance pour la cause de Dieu, et cela, si vite et si brutalement ! Il est vrai, la suprême consolation vous reste : la more pour lui est un gain. Le voilà sûrement dans le bonheur, et c'est avec compassion qu'il voit votre douleur : « Pourquoi me plaindre quand on m'aime? On devrait me féliciter; je meurs pour une si belle cause, et j'avais pleinement conscience des grands motifs qui voulaient mon sacrifice ! » En quelques jours, en effet, on peut donner à Dieu beaucoup de gloire par l'élévation des motifs et l'intensité de l'acte d'offrande.
Ne vous reprochez pas de pleurer. Nous pouvons légitimement agir comme de pauvres cœurs humains que n'a pas rassasiés la vision de l'infini... Un vide s'est fait dans votre existence. Quelque chose de vous se trouve comme arraché. Plus votre peine est vive, plus belle est votre résignation.
Oh ! oui, je prierai pour la pauvre mère. C'est elle qui peut être l'objet de notre compassion. Que Dieu lui donne les sentiments qui font les grandes âmes !
Mon bien cher ami,
... Suivez sans crainte l'attrait qui vous porte à vous rendre comme sensible la vie de Jésus en vous. Cette douce préoccupation habituelle est à la fois un principe d'action et de dévouement.
Faites dominer la confiance. Ne vous attristez pas quand vous vous sentez loin de votre idéal. Celui qui vit en vous anime des sarments, comme le fait la sève pour la vigne.
Quand vous parlez aux autres (et surtout en public), laissez de côté toute timidité : ce n'est pas vous qui parlez. Il vous sera donné ce qu'il faut dire. Ce que vous aurez préparé prendra vie, et il vous viendra peut-être des pensées qui ne vous- étaient pas venues.
Félicitez-moi. J'ai enfin l'autorisation de célébrer ma messe dans ma chambre.
Mon bien cher ami,
Suivez le mouvement qui vous porte de plus en plus à l'union parfaite. Le désir est comme l'appétit, il fait qu'on s'assimile tout aliment.
Ne vous étonnez pas de ne pas constater vos progrès. C'est ce qui se passe pour ce qui pousse peu à peu, comme la plante que vous ne voyez pas grandir journellement. La croissance ne se manifeste qu'au bout d'un certain temps, et encore, dans ses rapports avec nos âmes, Dieu préfère nous les cacher.
Votre attrait pour Jésus dans son Eucharistie est une grâce insigne; elle suppose une communication plus intime du mystère. Vous commencez à voir à travers le voile, enfant gâté du bon Dieu !
Ne songez pas à la vie religieuse. Vous êtes à la place où Dieu vous veut. Cela est évident pour moi.
Je le crois bien que je vous recevrai le premier mars! La joie ne peut faire que du bien.
Mon bien cher ami,
Oui, j'ai reçu votre carte, vos deux noms et l'effusion de deux âmes unies. C'est une douce joie pour mon cœur.
Vous avez admirablement compris le principe de l'obéissance et sa grandeur. Consultez avant tout l'Esprit- Saint, le plus souvent par un simple regard, parfois avec une attention prolongée et silencieuse, afin d'entendre le mot qui fixe ou qui stimule.
Pour la pratique de l'obéissance, l'important est de la surnaturaliser; mais il faut tenir compte du « rationabile obsequium » par rapport à la règle et aux devoirs des supérieurs. Évitez les critiques même les plus anodines sur les supérieurs, par respect pour l'Ésprit-Saint dont ils sont les représentants, quoique faillibles. On a le droit dans certains cas de leur faire des observations et même de ne pas suivre un avis qui n'est pas un commandement; mais rien n'excuse la critique, et elle affaiblit l'esprit de foi à leur égard. Si critiquer sans malice n'est pas faute, éviter ces sortes de critique est un acte de la vertu d'obéissance.
J'aime à me représenter l'Esprit-Saint gouvernant l'âme de Jésus, et l'âme de Jésus si heureuse de se sentir entre ses mains. Que la vôtre leur donne, à l'un et à l'autre, pleine satisfaction !
P.-S. — Je vais assez bien en ce moment et je pourrais travailler si on m'en laissai! le temps... Je ne sais pas repousser une âme.
Mon bien cher ami,
L'Esprit-Saint semble vouloir vous tenir sous ses chauds rayons pour faire de votre âme un jardin de printemps. Laissez-vous faire docilement et ne vous défiez pas d'une action qui est toute bonté. Peut-être vous prépare-t-elle à la souffrance? Vous y arriverez avec une telle habitude d'abandon que vous ne regarderez plus la chose en elle-même.
Vous aurez donc, dans quelques jours, trente-deux ans ! C'est l'âge où le divin Maître jetait à pleines mains ses lumières, ses bienfaits, et aussi ses tendresses, qui ne trouvaient pas un écho bien vibrant dans les cœurs. Mais dès lors il projetait son regard jusqu'à X..., et il distinguait un jeune apôtre plein d'amour pour lui, tout décidé à se donner tout entier, sans aucun retour sur lui-même, de façon à ne vivre que de Lui et pour Lui... Vous fûtes alors sa consolation. Ah ! oui, croyons à l'amour d'un cœur humain rempli d'infini ! Ne soyons pas étonnés de ses condescendances si profondes.
— Un mot à propos de l'examen particulier. Vu le peu de temps dont vous disposez, faites-en un exercice de surveillance avec quelques points d'arrêt... Le matir, en vous habillant, rappelez-le nettement à votre mémoire. Vers le milieu de la journée, prenez une ou deux minutes pour examiner ce qu'a été la matinée à ce point de vue. Le soir, à une heure propice, un dernier retour.
Mon bien cher ami,
Oh ! oui, venez à moi ! je sens tout ee qu'éprouve votre cœur. Notre peine est un appel à l'abandon à Dieu : faisons-le plus entier, plus profond, plus filial enfin.
Adorons ce que nous ne comprenons pas dans les desseins de Dieu; regardons-les comme les meilleurs, pour nos amis comme pour nous, puisque nous sommes de ceux qui laissent Dieu agir librement.
Heureux, bienheureux ceux qui pleurent. Ils seront consolés : ici-bas, dans la maternelle affection de Marie ut dans l'ineffable intimité du Sacré-Cœur; là-haut, dans l'union à l'amour infini.
Dans mille ans, que penserons-nous de l'heure actuelle qui passe?... Essayons de le penser dès maintenant. C'est une atmosphère de paix.
Mon bien cher ami,
La fièvre m'a privé du bonheur de célébrer la mess*', ce matin; et je ne sais si elle me le permettra demain. Pour avoir été moins délicieusement uni à votre âme, j'ai vécu avec vous de vos chers souvenirs. Je bénis Dieu des grâces dont il yous comble et je lui dis : Ce n'est pas encore assez. Révélez-vous à lui d'une façon plus lumineuse. Suscitez en son cœur un amour qui vous étreigno toujours plus fortement. Faites passer en son âme l'abondance de la vie de Jésus, afin qu'il soit pour vous une de ces consolations trop rares et que vous mériteriez de tous.
S'il y a sur la terre des êtres de bonté, que penser du cœur de Jésus plus aimant que tous les cœurs des hommes pris ensemble?
Priez-le de me pardonner de pousser les autres vers lui, et de rester si loin !
Mon bien cher ;inii,
Je vous plains de toute mon âme ! vous me rappelez. un vaillant soldat qui revient d'une rude campagne,
et qui se reproche de n'avoir pas bien fourbi ses armes, ses armes dont il s'est bien servi !...
Si je vous faisais des reproches, je craindrais une chose : c'est d'en recevoir pour cela du divin Maître, car je vois qu'il ne vous en fait pas; au contraire, il vous gâte. Tant qu'il agira ainsi, je n'ai rien à dire. J'espère qu'il le fera longtemps et sans doute de plus en plus, afin de vous communiquer ce qu'il veut que vous donniez aux autres.
Reposez-vous bien à X... Votre santé m'inquiète plus que votre âme, en ce moment. Votre âme, d'ailleurs, se trouvant libre de soucis, va se plonger dans l'amour de Dieu tel que le lui montrera notre Père saint François de Sales.
Mon bien cher ami,
Je crains que vous ne vous fatiguiez dans le travail intense dont vous me parlez. Il faut faire feu qui dure, et pour cela ménager le combustible. J'espère que voire .retraite sera plutôt un repos. Ce n'est pas par une trop grande tension d'esprit qu'on arrive à de bons résultats. Pour vous surtout, je crois que la méthode la plus utile est d'écouler ce qui vous sera dit dans votre cœur. Si les instructions étaient peu dans le sens de l'union à Jésus, vous n'en feriez pas le fond de votre retraite et vous consacreriez vos heures libres aux auteurs mystiques, comme Tauler, qui vous attache à Dieu par des vues aussi simples qu'élevées. Vous n'avez pas besoin de vous instruire particulièrement des questions de spiritualité durant cette retraite, mais de vous préparer par le recueillement à la direction du Saint-Esprit.
Je crois qu'on peut s'isoler durant les récréations et garder le silence. Faites à cet égard ce qui vous paraîtra le mieux.
Il va sans dire que vous ne vous occuperez que de vous et non des lettres qui vous demanderaient des conseils.
11 no s'agit pas en ce moment d'exercer le zèle, mais de l'alimenter.
Quand vous viendrez le 2 octobre, je vous accueillerai les bras ouverts. Vous me trouverez peut-être encore plus affaibli. Je vis en être inutile : dans l'espace de trois mois, je n'ai écrit que cinq méditations, et que valent-elles! Messes de plus en plus rares, et suivies d'un accablement complet. Je suis content de tout, même de ma nullité.
Je vous aimerai toujours, même au-delà de la tombe. Je vous bénis de tout cœur.