‹ Lettres de divers particuliers au chevalier de Lévis [microforme]Chapitre 31 sur 54 · LETTRES DE M. DE BOUGAINVILLE · texte numérisé non relu

LETTRES DE M. DE BOUGAINVILLE

AU

A l’Ile-aux-Noix, ce 4 mai 1760,

Agréez mon compliment sur votre belle victoire J’en suis d'autant plus enchanté que j'y vois belies manœuvres dans l’action, diligence incroyable dans votre marche et fermeté faite pour être citée. Ma foi! vous serez notre père, puisque vous nous avez rendu l'honneur, Et, ne prissiez-vous pas la ville, vous n’en serez pas moins couvert de gloire, Ah! mon général, vous n'avez pas voulu que je fusse avec vous! J’en ai une douleur mortelle, Mais, dans ce métier, il faut

* M. de Bougainville, venu au Canada en qualité de premier aide de camp de Montcalm, avait été promu en 1759 au grade de colonel et servit en cette qualité durant le siège de Québec. Il fut chargé en 1760 de la défense du fort de l’Ileaux-Noix. Il devint dans la suite le grand navigateur connu du monde entier.

obéir et non choisir, Nous avons bien perdu ; il n’étoit pas possible de le faire à moins. C’est ici une jubilation sans égale, Nous attendons avec impatience des nouvelles de la suite. C’est affaire à vous pour ne pas perdre de temps.

Rien ici de nouveau ; nous travaillons tandis que vous gagnez des batailles.

Je suis avec respect, etc.

A l’Ile-aux-Noix, ce 17 mai 1760.

Comme les sauvages étoient fort pressés de partir, je n’eus pas le temps de vous rendre compte de leur voyage ; mais je priai M. le marquis de Vaudreuil de vous envoyer la lettre que je lui écrivis, et je ne doute pas qu'il ne l'ait fait Depuis ce temps, rien ici de nouveau. Les bâtiments se sont retirés. J’ai proposé à M. le marquis de Vaudreuil d’essayer d'enlever le brigantin, s’il vient encore se mouiller aussi près de nous qu’il l'a fait, sans avoir aucune berge en avant de lui, et il a agréé le projet. Je ne le tenterai qu’autant que jy verrai une certitude morale du succès, et, à tout événement, je ne compromettrai rien. Nos travaux avancent autant qu'il est possible avec aussi peu de monde. Les banquettes sont presque finies, et, pour trouver de la terre, il a fallu augmenter de six pieds le fossé presque dans tout le contour. Nous avons

quarante pièces de canon en batterie, dont vingt-neuf déjà sur affûts de campagne. J'ai fait faire des platesformes volantes pour que les affûts marins puissent servir à toutes les embrasures, J’ai fait aussi tendre une troisième chatne au sud, composée d’un gros câble encadré dans des pièces de cèdre. J'espère qu’elle sera solide. Nous travaillons maintenant à établir des communications, à dessécher l’île, et nous commencons les ouvrages extérieurs.

Je pense que maintenant le sort de Québec est décidé, et je brûle d'impatience d'eu savoir le dénoûment. Je suis convaincu qu’il n’y a qu'un secours d'Europe qui puisse empêcher votre conquête. Je le répète toujours : Québec pris, la colonie est sauvée !

Je suis avec respect, etc.

A l’Ile-aux-Noix, ce 25 mai 1760.

J’ai apprisavec un chagrin proportionné à la mauvaise nouvelle, celle de l’arrivée du secours qui vous a forcé de lever le siège. Je me représente aisément tout l'embarras qu'a dû vous donner un pareil déblaiement et quelles en doivent être aujourd'hui les suites. Le début de votre campagne méritoit que la France vous mît en état de la finir comme vous l'aviez commencée. Je ne conçois pas qu'il ne soit seulement voint venu une corvette nous avertir qu’on ne pouvoit ou ne vouloit pas nous secourir, Jamais troupes ne se sont

trouvées dans une position pareille à la nôtre, J'ai fait rester à Chambly le canon pris le 28 avril, en attendant que vous ayez la bonté de me mander si sa destination n'a point changé, Nous continuons nos travaux, et les soldats s’y portent avec ardeur quoiqu'ils n’aient aucune foi à la monnoie qui les paye. Les outils, surtout pelles de fer, nous manquent, Si vous étiez en état de nous en faire passer, je vous en serai obligé. Nous avons vingt-cinq Abénaquis en parti depuis le 19 avec M. Outlaw. Dès qu'ils seront de retour, j'aurai l’honneur de vous rendre compte de leur voyage.

Je suis avec respect, etc.

Ile-aux-Noix, 15 juin 1760,

J’ai reçu les deux lettres que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire le 13 et le 14. Je vous remercie de celles venues de France que vous avez eu la bonté de me fuire passer, Je vous en envoie une qui détaille bien notre position intérieure et extérieure, Elle est d’un homme instruit et éclairé. Je ne vous fais point de réflexions sur ce qu’elle contient ; vous les ferez mieux que moi. On me mande en propres termes que Mercier a un pied de nez et que la mémoire de M. de Montcalm est en vénération. Mon frère m'écrit que j'ai une pension, sans savoir la quantité, Je ne doute pas que vous ne soyez lieutenant général cette année. L’enthousiasme pour ce pays n’a point été changé en France par l'affaire

du 13. Jugez, mon général, à quel point le portera celle du 28 avril, Je crois pouvoir d'avance vous en faire mon compliment.

Je n'ai pu retenir plus longtemps cette canaille sauvage, Hier seulement, ils me montrèrent uue lettre du missionnaire du Sault qui marque que ces sauvages partent pour voir le champ de bataille de leurs camarades, Ils n’avoient ni chef de guerre, ni chef de cabane, tous jeunes gens mêlés de plusieurs Anglois adoptés, Ils retournent au Sault, voyant que je persistois à ne pas les laisser aller en avant, sous le prétexte qu'ils étoient trop peu et que je ne voulois pas exposer de si chers enfants. Du reste ils sont très contents de moi; car je les ai fort caressés,

Hier, à cinq ou six heures, nous avons entendu vingttrois coups de canon, tirés sans doute par les bâtiments qui sont entre la Pointe-aux-Fers et le Moulin, J’imagine que c’étoit en réjouissance de la levée du siège de Québec qu'ils venoient d'apprendre. Je voudrois pouvoir faire fouiller la rivière Chazy.

J’envoie à Saint-lean pour le potier, et je tâcherai qu’il se mette en œuvre s’il y a moyen. J'espère, mon général, que, s’il étoit décidé que les ennemis n’en veulent point à ceci et que vous eussiez un coup [de] collier à donner ailleurs, vous voudrez bien ne pas [me] laisser encore derrière ; j'en serois inconsolable,

Je suis avec respect, etc.

DE BOUGAINVILLE

P, S. — Effectivement, le M. Saint-Simon est une bonne jambe ; on avoit raison de le dire, J'aurai la discrétion que vous me recommandez.

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Ile-aux-Noix, 2 août 1760,

M. de Lapause m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il a vu la situation de tout ceci et vous en rendra compte, Je compte que les ennemis démasqueront demain une grande diable de batterie qui est presque à portée de fusil de nous. Ils ont fait des abatis immenses. Il y a peu de monde pour une île aussi immense, Les ouvrages extérieurs ne sont pas finis ; l’ancien retranchement ne soutiendra pas un jour de canonnade; n'importe, nous ferons de notre mieux.

Je suis avec respect, etc.

Ile-aux-Noix, 16 août 1760,

J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré le 14. Je désire fort que les ennemis ne soient pas établis à Sorel. Cette position, une fois prise par eux, resserreroit beaucoup la nôtre et gêneroit entièrement lu communication, Il court ici des bruits dont j'ai vainement recherché la source, que M. de Bourlamaque a été tué; mais je n’y ajoute aucune foi, puisque vous ne m'en mandez rien,

Le sieur Gonneville est revenu cette nuit; il n’a pas été plus loin que le Moulin-à-Foucault, où il est resté

embusqué depuis son départ. Il dit que la petite flotte des ennemis est augmentée du troisième chebec et de deux espèces de tartanes, et que ces bâtiments croisent entre la Pointe-aux-Fers et l’Ile-La-Motte, Il croit avoir vu quelque fumée sur cette île, J’envoie le sieur Saint-Onge dans un petit canot de découverte reconnoître les bâtiments dernièrement arrivés,

Joseph et ses Abénaquis m'ont abandonné, malgré l'eau-de-vie que je leur avois donnée pour les retenir ici, M. de Langy n’en est pas moins parti avec des Canadiens choisis pour aller fouiller toute la baie de Missiscoui, Il devient plus essentiel que jamais d’avoir ici du monde propre à faire cette découverte.

Je suis avec respect, etc.

DE BOUGAINVILLE

P.S. — Ce 16 à midi. — Je crois que voici l’armée ; le brigantin, deux chebecs et plusieurs batteries Hottantes sont mouillés où se tenoit notre bivouac. Beaucoup de berges ont été vues; plusieurs même dans notre bassin, Voici, Monsieur, le temps de faire découvrir de votre côté sur la baie et sur la rivière Chazy. Langy est ce matin parti pour la baie ; mais il va m'être impossible de mettre personne hors de mon île; car les ennemis ont déjà débarqué du monde nord et sud,

Ile-aux-Noix, 21 août 1760, à midi.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier,

Des deux cents Canadiens que vous m'annoncez, il n’en ait arrivé que quatre-vingts, et il n’est encore venu aucun matelot. Mais je dois avoir l'honneur de vous dire encore que, ce renfort fût-il venu entier, je n’aurois en tout que douze cents combattants, avec lesquels, ayant toutes les parties de l’île à garder à la fois, je ne puis vous répondre d'empêcher les ennemis d'y débarquer, J'’ose vous assurer que tout ce qui sera possible, je le ferai; mais, l’année dernière, il y avoit ici trois

mille hommes et on n’y en trouvoit pas assez. L'ile est immense, et je dois éviter toute disposition qui me mettroit dans le cas d’être enlevé d’un coup de main. D'ailleurs, il n’y a pas ici un canonnier qui sache pointer. Lors du siège de Québec, on ne laissa dans ce poste que le rebut, et ils n’y sont pas devenus habiles, Il en faudroit au moins quelques-uns qui pussent être chefs de pièces. Vous remarquerez de plus qu'il n’y a pas un endroit de l’île à l'abri, Lorsque les batteries ennemies y joueront, il faudra que tout le monde soit à la belle étoile; nul blindage, nul coin que le boulet ou la bombe ne laboure. J’entre dans ce détail, non que je sois intimidé par l’armée qui m’avoisine, mais afin qu’on tienne pour certain, ce qui l’est, qu’il s’en faut beaucoup que nous ne soyons inexpugnables. Voilà le vrai. Après

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cela, comptez que les troupes et moi ne manquerons ni nil de vigueur ni de tête, et que si nous somines pris, # A d’autres l’auroient été, An

J'en reviens aux canonniers ; il n’y en a pas un seul EU ici qui sache tirer une bombe, ko Je suis avec respect, etc. f

Tle-aux-Noix, [22 août 1760], à trois heures après-midi.

Le paquet de Saint-Jean est arrivé, et j'en suis enchanté, Vous aurez vu la lettre que j'ai ce matin écrite à M. le marquis de Vaudreuil. Je suis forcé de lui dire les choses telles qu'elles sont, parce qu’on s’en prendroit à moi avec raison, si j'avois fardé la marchandise, Malgré toute la connoïissance que j'ai de cette Du position, je n’en tirerai pas moins tout le parti possible, su et comptez qu'il ne tiendra pas à moi que la colonie ne | soit sauvée, Nous profitons du temps que les ennemis | 11 |

et LE

. nous laissent pour travailler jour et nuit à nos dehors, Je soutiendrai le premier retranchement le plus longtemps possible ; mais je crains qu'en très peu de temps | les batteries ennemies ne le mettent hors d'état d’être \# réparé. Je comptois qu'aujourd'hui ils en démasque- | roient deux. Je crois qu'ils en font une troisième audessous des chaînes, qui enfileroit tous mes dehors et me feroit beaucoup de mal, Je tâcherai de retarder cet k

ouvrage ; car l’'épaulement qui m'en mettra à l'abri n’est pas à beaucoup près fini. J'ai détaché M. Valette avec les trois piquets de terre et quatre-vingts Canadiens à poste fixe au bas de l’île. J'y fais faire un retranchement en arbres qui appuiera aux abatis de la droite et de la gauche, et sera protégé par le blockhaus où je place quatre pièces de canon. Je pousse avec la plus grande vivacité possible mes redoutes avancées, Une partie pour laquelle je crains est le flanc qui joint la gauche du nouveau retranchement au demi-bastion droit de l'ouvrage à corne, Si je vois que les ennemis s’attachent à le battre, je no perdrai pas un moment à faire en arrière une seconde ligne.

Reste à savoir maintenant quel est le projet des ennemis. Il est clair qu’ils nous canonneront et bombarderont; mais trois mille hommes suffisent pour les frais de cette sérénade ; l’armée ne passera-t-elle pas

outre par le nord ou le sud? .. * ne revient pas, et j'en suis inquiet, Je désire des nouvelles avec impa-

tience. Il faut de Saint-Jean des découvertes continuelles au nord et au sud.

Communiquez, je vous prie, cette lettre à M. le marquis de Vaudreuil ; je ne multiplie point le papier, car, si le convoi étoit pris, il lui seroit plus facile de détruire une seule lettre,

‘ Je suis avec respect, etc.

* Un nomillisible,

[Billet sans date]

M. de Bougaiïnville a assez de vivres,

11 faut lui faire passer mille livres de poudre et quatre mille livres de balles, des haches, pelles de fer | | et outils de toute espèce ; AU

Et de l’eau-de-vie indispensablement ; ta

De la mèche,

Un sergent d'artillerie,

État des troupes qui se trouvent à l’Ile-aux-Noix.

Six piquets faisant... ........ ss. 285 hommes.

Régiment de Guyenne... 250 4

Miliciens ..…. ddérané brest etes es esse 178 LL | Régiment de Berry... soso 240 fe | Miliciens.…... NUE Fe L'LERRAL. Mil Miliciens venusavec M. de Lapause. 77 # | Ouvriers... A RE RARES s 4 k | CanoDiers ssosss sevocoooseersooosoes D | | OMR serieuse horesennter es 58. 4 l Employés, commis, boulangers.…… 20 “ 1] Matelots et officiers mariniers. 37 “ |

Domestiques ............,...........,

Total...

soso 1,453 hommes,

M. DE BOUGAINVILLE À M. DE ROQUEMAURE Ile-aux-Noix, 24 août [1760], au matin.

J'ai recu cette nuit, Monsieur, les saucissons dont je vous remercie bien. Je vais les faire compter et je vous en enverrai l’argent par la première occasion. Continuez, je vous prie, de m'en envoyer le plus qu’il vous sera possible. Je vous recommande mes blessés que je vous fais passer. Nous avons eu de plus un sergent de Berry et trois soldats tués. Nous sommes à la belle étoile ; pour toute nourriture, la bombe et les boulets labourent toutes les baraques.

J'ai l'honneur, Monsieur, de vous souhaiter le bonjour.

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