‹ Lettres de divers particuliers au chevalier de Lévis [microforme]Chapitre 37 sur 54 · TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

TEST TARGET (MT

A l'île Oracointon, le 15 septembre 1759.

J'ai reçu la lettre que vous n'avez fait l'honneur de m'écrire et ai vu celle que M. le chevalier de La Corne a reçue de vous.

Nos sauvages vont toujours leur train et nous travaillons aujourd’hui aux embrasures ; les charpentiers commencent aussi à lever le premier bâtiment. Nos saucissons, que le détachement de M. de Poily fait, seront finis, j'espère, dans six jours. Nous les ferons décamper pour prendre la terre sur laquelle ils sont campés. Nous serons obligés de prendre toute celle qui sera hors du fort, jusqu'à la rivière, et encore aurons-nous bien de la peine d’en avoir assez. Il y a des endroits, du côté du sud, où il n’y a pas plus d’un pied et demi à creuser, et le plus élevé n’en a pas trois, joint à *ela qu'il y a beaucoup de pierre qui ne vaut rien pour le remblai, et encore moins pour la imnaçonneric, parce qu'elle est gélisse. Nous avons compté, M. Desandrouins et moi, qu'avec tout le monde que nous avons actuellement, il nous faut jusqu’à la Saint- Martin pour que la garnison puisse loger dans le fort, Vous pouvez être persuadé, mon général, que je ne négligerai rien pour que tout :e fasse avec toute la diligence qu’il sera possible. M. le chevalier de La Corne contribue aussi de son inieux à nous seconder.

Comme vraisemblablement nous ne descendrons pas que le fort ne soit en état et qu’il fera froid, je crois,

mon général, qu'il nous faudroit quelque chose pour mettre à couvert des injures du temps ceux de la troupe, même de nos milices, qui en auront besoin. Ils deman-

dent encore du tabac et des souliers, dont ils usent beaucoup, parce qu’ils travaillent dans l’eau. Le coup d’eau-de-vie leur fait grand bien, et avec le blé d'Inde que les sauvages viennent vendre journellement en ordonnance, ils se tirent d'affaire.

Supposé, mon général, que vous goûtiez mon mémoire et celui de Pensens, je pense qu’il seroit nécessaire que celui-ci fût l’exécuteur de son projet, aidé de l'officier de marine marchande, et soutenu par M. de Carpentier qui commanderoit les bateaux armés, M. le chevalier de La Corne ne veut pas donner cette commission à ces messieurs, disant que les François commanderoient tout, Comme cette manœuvre me paroît celle qui demande le plus de fermeté, on ns sauroit, je pense, la mettre entre meilleures mains ; vous connoissez la bravoure de l’un, l'autre doit avoir fait ses preuves. Nous n'avons aucune nouvelle de l'ennemi et ne puis pas me figurer qu’il vienne. J’espérois lui donner un bon os à ronger avec notre île, et ferai de mon mieux pour faire honneur au choix que vous avez fait du commandant, au cas où il se présente, Je ne ferai rien de mon chef ; Desandrouins et Pensens règleront ma conduite, pourvu qu'ils veuillent tenir ferme, ce que j'espère.

Je suis avec respect, etc.

BEAUCLAIR

P. S. — Nos messieurs vous assurent de leur respect.

Au fort Lévis, le 23 octobre 1759.

Ï1 arriva dans la nuit d'hier quelques sauvages des Cinq-Nations pour voir, disent-ils, leurs frères de la Présentation. Ils ont porté un collier qui dit que Johnson est charmé d'apprendre qu’ils ont pris le parti de se retirer dans les terres et de ne pas prendre la hache pour les François ; qu’il est flatté aussi que leurs frères du Lac et ceux du Sault soient dans la même intention ; qu’il les a toujours aimés et qu'il le leur dira dans toutes les occasions; qu’il ne viendra pas cette année ici, parce qu'il n’en a pas recu les ordres, qu’il n'avoit eu que ceux de prendre Niagara; mais que, l'année prochaine, il viendroit détruire ce retranchement d'arbres pourris entassés les uns sur les autres. Voilà, mon général, en substance ce que dit ce collier *, M. de Mézières, qui a été à la Galette et de qui je sais la teneur du collier, a observé que c’étoit un vieux collier, dont la porcelaine blanche avoit été enterrée, La babiche en étoit vieille, 11 conclut que ces sauvages ont porté ce collier sans être mandés de Johnson, qui en auroit donné un neuf pour des affaires pareilles, que cette porcelaine blanche avoit dû servir à enterrer quelque mort.

* Voir la pièce suivante.

Ouatrouri, qui les a questionnés séparément, a dit avoir appris d'eux que Johnson étoit parti de Chouaguen, et qu’il n’y restoit que cinq cents hommes; qu'ils étoient bien fortifiés et qu’il y avoit dans Niagara une forte garnison avec une abondance extraordinaire de marchandises et vivres. Cette abondance qui règne chez eux, pourroit bien leur attirer grand nombre de nos sauvages déjà assez mal intentionnés.

Il nous arriva hier un accident qui n’est pas de peu de conséquence pour nos travaux, Les quatre cheminées du second bâtiment de casernes étoient à peine achevées qu’on y mit promptement le feu, pour en sécher le mortier et la terre, crainte que la gelée, si la maçonne n’eût pas été sèche, ne leur nuisît,. A peine le bois brûloit-il dans une, qu’elle écroula jusqu’au fondement et, par sa chute, ébranla sa voisine qui a eu le même sort, Les deux autres ont tenu bon. Ce n’est pas tout à fait la fante des maçons. La disette de mortier fait qu’on a été forcé à employer de la terre grasse qui ne lie jamais si bien, et l'éloignement de la pierre nous a forcés à prendre celle de r :s fossis qui n’est pas des plus propres à cet usage, Il eût été à souhaiter, mon général, qu'on eût pu mettre tout le monde dans cette île; les camps voisins ne nous servent presque à rien, M. de Céloron, qui est à la Galette avec cent vingt ou cent trente hommes, ne peut pas nous fournir non seulement le mortier nécessaire, mais encore la chaux. Nous sommes obligés d'attendre les cinq ou six jours après une chaufournée, M. de Normanville, qui a trente soldats uniquement destinés pour nous charrier la pierre, ne nous en fait passer que trois batelées par

jour, quand il fait beau. Pour que nos travaux n'’arrêtent pas tout à fait, je suis obligé de distraire mes hommes de leur entreprise et de leur faire charrier les matériaux. D'un autre côté, nos forges ne vont plus depuis quelques jours, faute de charbon; le vigilant Despinassy ne s’en est aperçu que quand il n’a plus entendu résonner. l’enclume sous le marteau ; et il n'y en aura de fait, m'a dit le commissaire, que dans six à sept jours. Nos maçons ont déjà commencé les cheminées des deux corps de logis qui restent à faire. La pluie les empêche aujourd’hui de travailler. Le second bâtiment des casernes est totalement levé, et, n’étoit le mauvais temps, les couvreurs seroient à le couvrir, Les deux cheminées tombées lui font grand tort. Le premier est déjà achevé, il n’y manque que les portes et les fenêtres, elles sont faites. Nous n'avons pas recu plus de la moitié des pièces de blindage que nous avions demandées, Les camps qui étuient occupés à cette besogne, ont à présent un harnois chacun; il n’y avoit que cela, disoient-ils, qui les arrêtât, parce qu’il étoit impossible de mener ces pièces au bord de l’eau à bras. Il n’y a encore de bois de bûché pour la garnison que deux cent cinquante cordes, faites par le camp de M. Drouillon; il y a loin de là à quinze cents qu'il en faut. M. de La Corne prit le parti avant-hier de mettre M. de Contrecœur à l’île Catherine pour y fuire du bois; inais je ne crois pas qu'il veuille le faire passer dans notre île ; ce ne sera pas petite besogne, l’hiver, à la garnison, de l'aller chercher. Un sauvage d’ailleurs

mal intentionné peut le mettre en cendres,

L'esprit de désertion s’est mis dans les camps voisins. Il n’y a pas de jour qu'il n'en déserte quelqu'un. L'impunité où on laisse ceux qui tombent dans ce cas, semble les autoriser à le faire. Vous aviez cru, mon général, en me faisant partir de Québec, m'employer à faire la guerre ; je ne demandois que cela pour vous témoigner mon zèle à remplir ce dont vous me chargiez; mais, ayant joui ici de la plus grande tranquillité, tandis que notre armée avoit tous les jours l'ennemi sur les bras, j'oserois vous prier, au cas qu'il y eût pendant l'hiver quelque parti, de vouloir m'employer, Il m'importe fort peu d'être premier ou second, Si vous jugez à propos de m'exempter de garnison, je me croirois trop heureux d’être à portée de vous faire ma cour, Vous avez eu la bonté de me promettre le logement que j'uvois l'année passée; je compte y manger; ma reconnoissance, mon général, sera sans bornes.

M. de Vaudreuil marque à Desandrouins qu'il l’a destiné à commander ici ; il le prie de garder le secret ; cependant la chose est publique. Vous m'aviez fait l'honneur de me le marquer; mais je n’en avois rien dit; je ne vois pas au reste à quoi aboutit ce mystère,

M. l'abbé Piquet, qui veut bien se charger de ma lettre, a fait sa campagne en guerrier, Il n’a voulu descendre que lorsqu'il a su que l’ennemi ne venoit point, Un Jésuite de Saint-Régis, à qui on avoit demandé des planches, le moulin Piquet ne pouvant suffire, nous dit que, s’il avoit quelqu'un pour lui bûcher le bois nécessaire, il pourroit nous en fournir douze cents tous les quatre jours. M. de La Corne le crut; on lui donna

sept hommes avec des vivres pour quinze jours. Ila

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